Journal d'un catholique thibétain

VI. Arrestation de Mathias et de René

A cette époque, chacun vivait comme si les familles n'existaient plus, car personne ne pouvait travailler pour sa maisonnée. Les parents n'avaient plus d'autorité sur leurs enfants. Chacun devait obéir aveuglément aux ordres des cadres du parti. Le peuple était devenu esclave, comme des boeufs et des mulets. Certains étaient envoyés réparer les routes, d'autres devaient creuser des canaux, d'autres aplanissaient des rizières... Les membres d'une même famille passaient souvent plus d'une année sans pouvoir se revoir.

Avec Mathias, mon frère aîné, nous avions été envoyés dans les montagnes déboiser des terrains afin d'y faire des cultures sur brûlis. Nous travaillions avec des personnes de Bahang depuis quatre jours, lorsqu'un matin arrive un enfant envoyé par les cadres du parti. Il demande à mon frère et à moi-même de nous rendre le jour même à la mairie afin de participer à l'assemblée de tout le peuple. Je commence alors à avoir des doutes sur leurs intentions. Je prie l'enfant de retourner sur ses pas et de leur annoncer que, le soir même, nous nous rendrons à la réunion. Sur ce, nous continuons à travailler comme les jours précédents. Dans l'après-midi, avant le coucher du soleil, nous prenons congé des autres travailleurs et nous nous rendons à la maison de commune pour la réunion. En chemin, je dis à mon frère : « Ce soir, nous serons peut-être arrêté ! En mon cœur, je ressens des doutes et de l'appréhension. » Mon frère me répond : « Ce soir, il n'y a aucun risque ! Dans l'assemblée, nombreux sont les membres de notre parenté ! Si il y avait le moindre danger, ils nous l'auraient fait savoir en cachette. »

A six heures du soir, nous arrivons à la mairie. Nous voyons les cadres du parti et les milices du peuple, les armes aux poings, en train de préparer la réunion du soir. Au début de la réunion, Andréa, le chef du village, se leva au milieu des participants et commença à crier à tue-tête : « A Caidang, on ne parvient pas à organiser les communes populaires parce que Mathias fait du mauvais esprit. Il dit que, si nous organisons la coopérative de production, nous n'aurons plus assez de nourriture, plus assez de vêtements et plus de liberté. Ainsi, personne n'ose entrer dans la coopérative. De plus, autrefois Mathias était un cadre du parti nationaliste. Il a même dirigé un groupe de résistants et s'est uni aux tibétains pour lutter contre les armées rouges. Aujourd'hui, si les cadres et la milice doivent arrêter quelqu'un, c'est Mathias ! » Sur ce, Mathias fut saisi et lié sur le champ.

Ensuite un cadre déclare : « René a déjà été capturé. Actuellement il est enfermé à Qumatong, dans le grenier de Anuo. Ce soir, on va conduire Mathias là-bas et l'enfermer avec René. Demain, de bon matin, on les enverra à Cikai. Ainsi, les cadres et les milices du peuple emmènent Mathias. En voyant ce qui se passe, ses parents et ses amis sont tristes et versent des larmes, mais chacun se sait impuissant et personne n'ose dire un mot (l.).


l. Comme beaucoup d'autres condamnés, Mathias ne reverra plus jamais sa terre natale. Il est mort dans les camps de travail.