PERE MEP GENESTIER

Missionnaire au Tibet ( 1857-1937 ) - mort d'un "géant"

L'état de santé fort inquiétant que j'avais remarqué chez le Père Bonnemin lors de ma première visite au Loutze-Kiang au mois d'octobre me faisait déjà redouter de fâcheuses complications. De fait vers la fin novembre nous arrivait un exprès de Bahang. Le Père allait sensiblement plus mal. Il fallait aller assurer le service et surveiller le malade de plus près.

Le 26 novembre, je disais donc un long au revoir au cher Père Coré et m'engageais dans le vallon du Sila. La neige était déjà tombée très abondamment, pas assez cependant pour m'empêcher de franchir la passe à 4.300 mètres d'altitude et de parvenir en deux jours à la résidence où je ne fus pas surpris de trouver le Rd. Père Genestier, curé de Tchrong-teu, qui averti plus tôt et beaucoup plus rapproché, s'était fait aussitôt transporter au chevet du malade. Celui-ci allait déjà un peu mieux. La crise était passée.

Le brave Père Genestier demeura encore quelques jours à Bahang et ne réintégra son poste que le 4 décembre. Ce même jour nous arrivaient deux explorateurs français, MM. Guibaut et Liotart. Cette Mission sous le patronage du gouvernement français a pour but de remonter le cours du haut Mékong dans sa partie encore inexplorée. C'est avec une grande joie que nous accueillîmes leur visite plus ou moins attendue, cependant que nous mettions à leur disposition un local à la résidence pour leur permettre de séjourner quelque temps et de réparer leurs forces avant de poursuivre leur route vers le Tibet.

Le 17 décembre, nous recevions une lettre de Tchrong-teu où nous lisions que le Père avait passé une très mauvaise nuit. Ces lignes plus ou moins voilées nous laissèrent quelque peu inquiets, sachant d'autre part la santé très précaire du brave Père, affligé depuis plusieurs années déjà de certaines misères, propres à son grand âge, il est vrai, mais néanmoins susceptibles de devenir très malignes. Aussi je crus bon d'effectuer le voyage de Tchrong-teu et d'aller me rendre compte de la situation exacte.

Bien que ne m'attendant à rien d'extraordinaire, je fus cependant agréablement surpris de trouver le Père aussi gaillard que d'habitude. Le malaise dont il avait souffert n'avait été que passager ; tout était rentré dans l'ordre. J'eus encore ainsi le bonheur de passer auprès de notre vénérable missionnaire une fort agréable journée et c'est sans aucune inquiétude que je regagnais Bahang le samedi 19 décembre.

Cependant l'état du Père Bonnemin s'aggrave. La vue baisse de plus en plus. Il ne quitte plus le lit. Le mal, un mal inconnu, hélas ! devant lequel on se trouve désarmé et dans une impuissance totale, le mal, dis-je, suit sa progression, progression lente, mais progression douloureument évidente.

C'était le jeudi 7 janvier, quelques instants après le repas de midi ; nous faisions un brin de causette avec le Père. Tout à coup nous voyons arriver le domestique du Père Genestier. Il entre tout essoufflé, la mine triste et décomposée. Il tient une lettre à la main. Aussitôt je pressens un malheur. Avec une hâte que l'on devine, je lui pose une question à laquelle d'ailleurs je répondais d'avance : " Comment va le Père Genestier ? Il est très malade, " me répond en pleurant l'envoyé de Tchrong-teu. Je lui prends la missive et je parcours fièvreusement ces quelques lignes tracées par une main tremblante. Le Père m'appelle auprès de lui.

Il est 14 heures. Je fais aussitôt seller deux mulets et nous partons. Nous gravissons la montagne au pas précipité des. bêtes. II fait un temps triste et froid, Le brouillard s'étend sur les pentes abruptes. Bientôt la neige se met à tomber. Au col d'Alo nous mettons pied à terre, nous poussons les animaux devant nous et nous dégringolons la montagne au galop jusqu'à la Salouen où une barque nous attend pour nous porter sur la rive droite du fleuve. A la nuit tombante nous arrivons à la résidence. Je monte vitement. Je croyais trouver le Père sur son lit. — Mais non, il est là assis dans sa chaise à côté de son bureau; il est là à sa place accoutumée, où il vient de réciter encore tout son bréviaire. Je lui serre les deux mains ; son visage est un peu plus pâle que d'habitude ; " Alors, brave Père, comment allez-vous ?" — "Ah! je crois, me dit-il d'une voix extrêmement faible, je crois que cette fois-ci c'est la fin." Je le réprimande doucement d'être aussi pessimiste. Je m'occupe aussitôt
de faire son lit, son pauvre petit lit, et je l'exhorte à se coucher. Il accueille volontiers ma proposition.

Le brave Père est en effet très malade, il a cette maladie caractéristique de son grand âge et plus ou moins commune aux vieillards : la prostatite. Les sécrétions ne trouvant plus leur issue naturelle ont séjourné longuement dans la vessie qui par suite s'est distendue démesurément, provoquant des douleurs atroces. L'enflure est telle qu'elle vient limiter avec l'estomac lui-même. Que faire, hélas, que faire là ou seule la chirurgie pourrait conjurer le mal ? Le Père a épuisé tous ses médicaments. Il n'y a plus rien ici, il n'y a plus rien à Bahang ; on pourrait peut-être en trouver à Tsechung, mais Tsechung est interdit, brutalement interdit ; la neige est devenue un rempart impitoyablement,infranchissable; nous sommes loin de tout secours efficace ; nous sommes seuls, — je suis seul. — Oh comme l'on sent parfois que l'on est seul... Et pourtant non, ce n'est pas vrai... Le missionnaire n'est jamais seul... Ne sont-ils pas toujours là nos divins compagnons?... Lui, l'Ami qui tient lieu de tout, Elle qui ne cesse de nous couvrir de son immense affection et de son maternel sourire....

Des compresses d'eau chaude, appliquées sur toute la région douloureuse et fréquemment renouvelées, apportent au malade un soulagement très appréciable, ce qui lui permet de dormir un peu. Vers minuit, voyant qu'aucun danger n'était encore à craindre, tandis que • le Père dormait d'un sommeil profond et paisible, je me retirai discrètement clans la chambre voisine pour prendre un léger repos.

Vendredi 8 janvier. — A mon réveil, je me précipite dans la chambre du cher malade que je suis étonné de trouver assis tranquillement dans sa chaise. Il souffre moins dans cette position, tandis que le lit lui devient rapidement insupportable.

Lorsque je rentre de l'église, après avoir célébré la sainte messe, je constate que le hère est plus affaibli ; je lui tâte le pouls, il est d'une irrégularité alarmante et je ne compte qu'une vingtaine de pulsations à la minute. C'est grave. Je sens qu'il baisse et je ne puis m'illusionner malgré la sérénité constante peinte sur son beau visage et les éclairs de ses grands yeux bleus qui n'ont presque rien per-du de leur vivacité.

Vers 9 heures, le cher Père me prie d'entendre sa confession. Pourrai-je jamais traduire cette émotion profonde qui m'envahit tout entier en cet instant solennel où ma pauvre main de si jeune soldat traçait sur cette vénérable tête d'héroïque vétéran le signe de la Rédemption....

Après quelques moments, avec le même calme, la même paix, la même sérénité édifiante, il reçoit le sacrement de l'Extrême-Onction. Il s'unit à toutes les prières du Rituel avec la plus grande et la plus fervente piété. Comme j'avais, à la sainte messe, consacré une petite Hostie, en prévision d'un état plus grave, je propose au bon Père de faire la sainte communion. Il me remercie chaleureusement et dans un profond recueillement il se prépare à recevoir dans son coeur le grand Ami, le Consolateur, la Force.

Le cher malade était visiblement content, joyeux même. Nous parlâmes longuement de l'éternité, du Paradis, de la mort,.., mais oui, de la mort — pourquoi pas ? Cela est loin d'émouvoir le missionnaire, surtout un grand missionnaire comme celui que j'avais devant moi. La mort, mais n'a-t-il pas eu, au cours de sa longue vie, des relations fréquentes avec cette réalité que tant de pauvres humains ne veulent pas regarder en face. Aussi c'est presque une amie... et quand elle vient, on se connaît déjà;... c'est encore l'amie, celle qui tue mais qui fait vivre.

Cependant le mal fait des progrès de plus en plus rapides. Le pouls est presque silencieux ; le malade baisse de minute en minute. Je me résous à lui faire une injection de caféine, ce qui lui procure un mieux très sensible. De ces quelques instants de bien-être relatif, le bon Père profite pour me dicter ses dernières volontés. Sa lucidité parfaite lui permet de penser à toutes choses. Il n'oublie aucun détail ; tout est d'une extrême netteté ; pas une minute d'hésitation ou de recherche. Oh ! comme il s'était déjà préparé depuis de longues années !.., on le sent, et on admire....

Après avoir mis un ordre parfait à toutes ses affaires temporelles, nous continuons à parler du Ciel, de l'éternité, de la récompense qui attend là-haut le pauvre missionnaire du Bon Dieu ; de la gloire du Paradis et de cette Vie que le Christ a promise à celui qui a quitté son père, sa mère, ses frères, ses soeurs, sa maison, ses champs et ses amis à cause du nom de Dieu ; qu'il a promise à vous, bon Père, à vous, grand Patriarche de ces régions lointaines, à vous, dont la longue vie a été si remplie, si renoncée et si édifiante.

Vers la fin de la matinée, des vomissements pénibles viennent encore ajouter aux douleurs du brave malade, car brave, il l'est à cette heure comme il n'a jamais cessé de l'être durant toute sa vie. Le Père n'ayant presque rien mangé depuis 48 heures, on est un peu surpris de l'abondance des vomissements. Je veux en faire un examen plus sérieux qui me conduit, hélas! à une douloureuse conclusion. Ces mêmes sécrétions impitoyablement prisonnières se sont frayé un passage. Je comprends dès lors que pour mon vénérable malade, ce n'est plus qu'une question de jours, sinon une question d'heures. C'est le début de l'urémie inévitable et qui sera bientôt fatale. Je ne quitte plus le chevet du malade qui se laisse manipuler comme un enfant. Cependant dans l'après-midi, il se lève encore. Il demande même sa pipe dont il ne tire d'ailleurs qu'une légère bouffée. Le soir venu, je le mets au lit que j'ai tâché de confectionner le plus doux possible, mais qui reste encore bien dur pour son mal. Je pré-vois la nuit plus douloureuse ; les vomissements redôublent ; le Père se plaint davantage. Je passe la nuit entière à prier et à écouter, impuissant, sa respiration précipitée, entrecoupée de plaintes involontaires que lui arrache la souffrance.

A 5 heures du matin il veut se remettre dans sa chaise. Je l'y glisse doucement. Il se trouve mieux. Je mets un peu de charbon sur le brasier et j'appelle deux domestiques qui vont me remplacer, tandis que je vais essayer de dormir dans la pièce à côté.

A huit heures et demie je retrouve le Père dans sa chaise ; il a conversé longuement avec ses deux veilleurs ; il a encore à deux reprises demandé sa pipe. Il y a un petit mieux. Mais il ne faut pas se bercer de fausses illusions ; le mal impitoyable doit suivre son cours.

' C'est dix heures et demie lorsque je rentre de l'église où je viens de célébrer la sainte messe. Le malade est beaucoup plus fatigué que tout à l'heure. Je le remets au lit ; hélas ! c'est la dernière fois que je le couche. Il ne parle plus que très difficilement, mais il possède encore toute sa lucidité et toute sa connaissance. Je lui donne alors l'indulgence plénière et la bénédiction apostolique qu'il reçoit avec un contentement visible.

A midi et demi il veut encore se lever : je l'exhorte doucement à rester au lit, car je sens qu'il n'a plus la force de se tenir dans une chaise. Mais déjà ses jambes pendent au dehors de ses couvertures. Je l'assieds donc ; seulement il est pris aussitôt d'une extrême faiblesse et s'abandonne à mes bras. Je le recouche avec précaution et j'appelle les chrétiens qui viennent se ranger au pied du lit pour réciter le chapelet. Le Père s'unit à ces prières, car ses lèvres remuent tout le temps que dure le chapelet.

Vers 13 heures, la respiration se fait plus pressée et le malade délire un peu. Je commence à réciter les prières des agonisants que j'interromps d'ailleurs. Vers 14 heures, je perçois encore quelques rares mots de délire. A 15 heures, je vois avec plaisir arriver le Père Ly, curé de Khio-na-tong. Le cher malade le reconnaît fort bien. Ce n'est que vers 15h. 30 qu'il entre réellement en agonie. Je continue et termine les prières des agonisants. Puis je fais la recommandation de l'âme et à 15h. 45, le 9 janvier 1937, en ce beau
jour consacré à notre bonne Maman du Ciel, notre bien —cher et vénéré confrère, dans le calme le plus serein, rend à Dieu sa grande âme de missionnaire.

Me voilà seul... Il n'est plus... Il n'est plus le bon Père que je soignais tout à l'heure. II n'est plus,... je lui ai fermé les yeux, ses beaux yeux bleus.... Il n'est plus... Je suis seul. Mes invisibles Compagnons ont pris sa belle âme pour l'emporter devant Dieu. Ce sont eux qui l'ont prise... qui me l'ont prise... C'est moi qui leur ai dit de la prendre... Ils sont partis... Il n'est plus... Brave Père, vous voilà donc silencieux sur votre couche, sur votre pauvre couche de missionnaire... Mais que votre silence est éloquent pour notre pauvre âme de jeune combattant. Vous m'avez dit tout à l'heure, oh! il n'y a encore qu'un instant : " Je m'en vais, j'ai vécu longtemps, très longtemps... c'est assez... maintenant il faut que je m'en aille et que je laisse la place à d'autres... vous, vous êtes jeune... oh oui ! vous aurez beaucoup à souffrir... mais c'est bon de souffrir, si l'on sait souffrir. " Laissez-moi encore vous regarder longuement.... laissez-moi contempler à loisir votre vénérable tête blanche... La vie tout à l'heure en partant n'a pas pu emporter avec elle toutes les traces profondes qu'ont laissées sur votre visage de 78 printemps la lutte et les souffrances de 52 années de mission. Que de choses l'on peut lire dans ce livre toujours ouvert, toujours vivant et qui ne se fermera jamais. Que de choses je lis dans ce coin obscur de cette obscure chambre dans cette soirée obscure....

Tout à l'heure dans cette même chambre où vient de passer la mort, devant ce même lit où repose le grand missionnaire revêtu de ses ornements sacrés, viendra se prosterner et prier la foule des chrétiens accourus de tous les villages. Que de reconnaissance ne doivent-ils pas à leur regretté Père qui fit couler sur leur tête les eaux vivifiantes du Baptême, qui leur ouvrit, à ces pauvres âmes de ténèbres, les portes de la lumière et de la vie. Vingt-six familles de Khio-na-tong sont là déjà qui assureront la veillée funèbre durant la première nuit, avec un dévouement et une piété pénétrante, non moins que les fréquentes allusions du Père avant sa mort, toute l'amitié sincère qui liait le noble représentant chinois avec cet autre représentant d'une autre puissance, d'un autre Dieu.

Et maintenant devant cette tombe close, dans ce silence si pesant mais si prenant où viennent s'abimer tant d'événements qui se sont précipités, que pouvons-nous sinon admirer et prier ?... Devant ce grand passé qui ne passera pas, que peut le jeune avenir, sinon regarder et se recueillir ?... Non, laissons à d'autres plumes plus autorisées et plus dignes la douce tâche de faire revivre celui qui ne doit pas mourir. Je crois avoir accompli mon humble rôle... J'ai dit, ou plutôt j'ai essayé de dire ce que j'ai senti et ce que j'ai vu, en prêtre et en Français : la sainte mort d'un grand missionnaire du Tibet....

Bahang, le 15 janvier 1937.

E. BURDIN, Miss. apost. du Tibet.

 P. GENESTIER ANNET PATRIARCHE DU LOUTSEKIANG