MONSEIGNEUR VALENTIN

S. Exc. Mgr Sylvain-Pierre Valentin  vu par le chanoine Lovey

Evêque de Kangting: 1880-1962

Le matin du 7 janvier dernier, S. Exc. Mgr Valentin, M.E.P., évêque de Kangting. en Chine. s'éteignait doucement au sanatorium Saint-Raphaël de Montbeton. près de Montauban.

Il convient de retracer à grands traits pour les revues missionnaires la carrière de celui qui fut notre évêque, durant les années où les chanoines du Grand Saint-Bernard ont missionné au Thibet.

Né à Usson. en Forez (Loire), le 11 décembre 1880, le futur évêque. son bachot en poche. entra d'abord au grand séminaire de Lyon, que dirigeait alors M. Verdier. futur archevêque de Paris et cardinal, lequel ne tarda pas à déceler chez son dirigé une solide vocation missionnaire et l'aida à entrer aux Missions Etrangères de Paris.

Ordonné prêtre le 26 juin 1904, le P. Valentin reçut le soir même, selon l'habitude de l'époque. son affectation pour la Mission du Thibet, où il arriva vers la fin de l'année. Le P. Grandjean, l'un de nos compatriotes. fut chargé de l'initier aux secrets de la langue chinoise et au travail apostolique. II était à bonne école aussi ses progrès furent-ils spectaculaires, si bien qu'après moins d'une année et demie de ce noviciat il fut jugé apte à prendre la direction du Séminaire diocésain.

Une terrible épreuve s'abattit alors sur la Mission du Thibet: quatre Pères furent massacrés à l'instigation des lamas, deux moururent du typhus et deux autres, malades, durent rentrer en France. Le P. Valentin, par sa charité et son esprit surnaturel, soutint le courage de son évêque. Mgr Giraudeau, qui se l'associa de plus en plus étroitement en lui confiant les charges de Procureur. puis de Provicaire, en atten¬dant de le demander comme Coadjuteur.

Directeur du Séminaire, il se dépensa sans compter pour la formation de ses élèves. Même Coadjuteur, il ne cessera pas ses leçons au Séminaire : pareillement, il veillera à la bonne formation des religieuses indigènes, Oblates F.M.M.. Procureur, il devra aviser, surveiller les travaux de construction : hôpital, orphelinat, couvent et surtout de la belle église de Tatsienlou, qui sera un jour sa cathédrale.

Sa cathédrale, il l'a méritée non seulement par ses vertus mais par ses sueurs, et ceci n'est qu'un exemple de la manière dont le P. Valentin savait payer de sa personne. Les entrepreneurs mandatés pour la construction de cette église votive, promise en suite de la protection divine sur la Mission lors des troubles de la Révolution de 1911, avant fait faux-bond et l'un d'eux ayant mangé la grenouille. le P. Valentin et ses séminaristes, inaugurant nos modernes chantiers de vacances. se firent bûcherons. Dieu, quelle corvée ! Avec quelques ouvriers. ils abattirent puis transportèrent à dos d'hommes ou traînèrent à la force du poignet — et cela sur près de 50 km. — tous les bois nécessaires à la construction de cette grande église : colonnes servant de piliers. charpente. planches et madriers ! On imagine sans peine que les séminaristes devaient soupirer après la reprise des cours !

Lors de la Révolution de 1911. le P. Valentin, tel un nouveau Moïse. dut errer durant plusieurs mois, par monts et par vaux, à la tête de ses séminaristes. des religieuses et de leurs orphelines, pour échapper tantôt aux brigands chinois, tantôt aux Tibétains. révoltés et pillards. Que de dévouement de sa part, que de souffrances et que de prières dans son coeur et sur ses lèvres. pour que Dieu protège tous les siens !

En 1913. son évêque le nomme Provicaire et l'envoie à 25 étapes à l'ouest, à Yerkalo d'abord. pour y apprendre le tibétain. puis à Tsechung. d'où il dirigera tout l'apostolat du District de l'Intérieur. c'est-à-dire des vallées du Mékong et de la Salouen.

Durant les six ans qu'il passa à Tsechung. sa paroisse connut des épreuves terribles : épidémies de variole et de typhus. famine. etc. Lui-même fut atteint de typhoïde et le P. Van Eslande accourut de Siao-Weisi ur le soigner. Sa charité ne fit jamais défaut à ses ouailles. mais c'est , coeur serré qu'il dut en laisser émigrer un certain nombre les années de famine.

En 1920. après sa maladie dont il fut question ci-dessus. son évêque l'envoya à Hong-Kong pour s'v rétablir : puis. avant de l'appeler à Tatsienlou. il l'envoya au Sikkim, pour faire la visite canonique de cette région qui relevait encore à l'époque de la Mission du Thibet.

C'est avec plaisir que le P. Valentin revit Tatsienlou. objet de ses premières amours. et qu'il reprit sa place de Directeur du Séminaire et de Procureur. Il était désormais riche d'une vaste expérience et connaissait les personnes et les lieux de la Mission du Thibet mieux que quiconque. C'est pourquoi Mgr Giraudeau. âgé et maladif, le demanda à Rome comme Coadjuteur. faveur qui lui fut accordée en novembre 1926.

Le P. Valentin. devenu évêque titulaire de Zeugma et Coadjuteur du Thibet. fut sacré à Tatsienlou même. le 7 août 1927. Il se mit à parcourir les districts lointains et d'accès difficile de sa vaste Mission, à pied la plupart du temps et toujours dans le plus simple des équipages. Que de fatigues et de périls ! il suffit de connaître ces régions pour s'en rendre compte !...

Bientôt. Mgr Valentin fondera le poste de Seu-ma-k'iao : achat de vastes terrains incultes pour v établir des fermiers chrétiens dépourvus de terres. construction d'une belle résidence et d'une grande chapelle dédiée à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. chapelle qui devint un lieu de pèlerinage pour tout le diocèse. Puis. ce sera la fondation de l'im¬portante léproserie de Mo-si-mien. qui abritera bientôt jusqu'à 250 lé-preux, tous logés en pavillons à deux chambres : un couvent pour les Religieuses F.M.M. et une belle église complétèrent cette magnifique oeuvre.

C'est à cette époque, 1929-1930, que Mgr Giraudeau. d'accord avec son Coadjuteur. fit appel aux Chanoines du Grand-Saint-Bernard, en vue de l'établissement d'un Hospice pour les voyageurs qui franchissaient la haute chaîne de montagnes entre les vallées du Mékong et de la Salouen et pour la pastoration des postes de ces deux vallées, qui devaient nous être confiés peu à peu. au fur et à mesure des possibilités. Mgr Valentin nous témoigna constamment sa haute bienveillance, s'intéressa à nos oeuvres, à nos travaux, poussa à l'établissement du petit Séminaire de Houa-lo-pa et soutint le P.Tornay dans ses difficultés avec les lamas de Yerkalo. Le meurtre du P. Tornav fut pour lui une épreuve personnelle.

Mais, j'anticipe et il faut reprendre le fil des événements.
En 1936. Mgr Giraudeau. âgé de 86 ans. obtint de Rome d'être entièrement déchargé du fardeau épiscopal et Mgr Valentin lui succéda de plein droit dans la charge de Vicaire Apostolique de Tatsienlou.

C'est précisément à ce moment que la Mission d atsienlou. comme tant d'autres Missions de Chine, courut un très grand danger et subit ses premiers dommages de la part des communistes dont les troupes. pourchassées par les armées nationales ou provinciales fidèles au Gouvernement central, entreprirent ce que l'on a appelé La Grande Marche de plusieurs milliers de kilomètres à travers la Chine.

Certaines de ces bandes venaient du sud-est, d'autres du nord et elles cherchaient à opérer leur jonction vers Liow-kung. sur le terri¬toire de Tatsienlou. Quelques bandes traversèrent le Yunnan et remontèrent le Fleuve Bleu et, tandis que nos confrères fuyaient de Weisi. sur l'ordre du mandarin, Mgr Valentin fuyait de son côté de Tatsienlou avec ses séminaristes, les religieuses et leurs orphelines et le vieux Mgr Giraudeau. Partie du côté de Chengtu, la pauvre caravane s'égara après quelques jours dans des pistes inconnues. ce qui lui valut de ne pas rencontrer les bandes communistes qui venaient précisément par le chemin que les fuyards voulaient emprunter. Le danger passé. ils purent regagner Tatsienlou, tandis que des Pères Franciscains de Mosi¬mien, avertis trop tard ou n'ayant pas cru à l'imminence du danger. furent emmenés par les Rouges : l'un d'eux fut relâché. mais l'on ne revit plus jamais son pauvre compagnon, assassiné sans doute.

Puis, la Mission reprend sa vie habituelle et son Chef ses occupations coutumières : enseignement, visite des districts, correspondance. à laquelle il est d'une fidélité exemplaire.. tout comme à ses exercices religieux. qu'il accomplit avec la ponctualité et la ferveur d'un sémi¬nariste. Il songe à tout, sauf à son confort : sa vie est mortifiée. sa table frugale, son abord facile, surtout pour les humbles. les pauvres. les paysans. Sa journée finie, il passe encore de longues heures devant le Saint Sacrement. avant d'aller se reposer.

Le 11 avril 1946, à l'occasion de l'établissement de la hiérarchie en Chine, S. Exc. Mgr Valentin fut promu évêque de Kang-ting.
Ce changement de titre ne modifia nullement son comportement extérieur, pas davantage le rythme de sa vie de travail et de prière. à laquelle il semble qu'il ne devait rien manquer pour qu'elle fût parfaite.

Cependant, dans les desseins de la Providence il v manquait, je n'ose dire la croix, puisque sa vie en fut constamment marquée. mais ce supplément de souffrances dont parle saint Paul lorsqu'il dit : ( J'accom-plis en moi ce qu'il manque aux souffrances du Christ !... n Les commu-nistes revinrent. non par bandes éparses, mais par nuées. telles des sauterelles voraces ne laissant rien subsister sur leur passage. Et cette fois, il n'était plus question de fuir, l'ordre étant venu de 1'Internon¬ciature que chaque missionnaire restât à sa place. puisqu'aussi bien toute la Chine était au pouvoir des Rouges depuis l'établissement à Pékin de la République populaire de Chine. le 1er octobre 1949.

A l'exe le de tant d'autres. Mgr Valentin fut arrêté. incarcéré. soumis aux interrogatoires sans fin. de jour et surtout de nuit. mis au secret. privé de nourriture. battu, laissé avec ses simples sous-vête¬ments dans un cachot glacé. sommé d'avouer ses crimes contre le peuple chinois, soumis au jugement populaire dans sa propre cathé¬drale. ses chrétiens devant l'accuser, le frapper et lui arracher la barbe. Puis. ce furent 17 mois de strict confinement, les menottes aux poi¬gnets. gardé par des soldats qui l'empêchaient de prier, de dormir, de parler, afin que tout son temps soit employé à examiner sa conscience et qu'il fût en mesure de reconnaître la réalité des crimes dont il était accusé...

Enfin. un beau jour il se produisit une syncope, qui fit craindre à ses bourreaux qu'il ne mourût en prison et qu'on ne le tînt pour un martyr. Alors. son procès est bouclé en vitesse et on le condamne à l'expulsion. A Chengtu. après trois ans de séparation.. il retrouve son confrère. le P. J.-B. Charrier. avec lequel il est conduit manu militari jusqu'au fameux pont de la liberté. à la frontière de Hong-Kong. où il arrive le 17 novembre 1952.

Plus mort que vif. Mgr Valentin était immédiatement admis à l'Hôpital Saint-Paul ; mais, en raison d'une opération délicate et urgente. il fut évacué sur Paris dès le surlendemain. Admis à la Clinique des Frères de Saint-Jean de Dieu. il subit avec succès l'opération de la prostate. Toutefois, son état de décalcification était tel qu'il se brisa le col du fémur en se promenant dans sa chambre, ce qui nécessita par la suite plusieurs interventions chirurgicales.

C'est assez dire que les dernières années de Mgr Valentin. malgré la liberté retrouvée, furent loin d'être un paradis sur terre. Par-dessus tout, il souffrait dans l'intime de son cœur à la pensée de son diocèse totalement livré à l'emprise des ennemis de l'Eglise et privé de prêtres. du fait de l'expulsion des missionnaires et de l'incarcération du clergé local.

Que de prières n'aura-t-il pas fait monter vers le Seigneur pour ses ouailles abandonnées, pour ses chers prêtres, ses séminaristes, ses reli-gieuses et ses orphelines ! Que de fois n'aura-t-il pas invoqué Marie sous les vocables de Reine de Chine ou de Notre-Dame des Sept Douleurs. Patronne du Thibet, pour qu'elle tende une main secourable à ses enfants dans la détresse !...

Puis. ses forces l'abandonnèrent peu à peu, il dut renoncer à célébrer la Messe. à dire son bréviaire et. finalement. à s'exprimer, bien que sa lucidité demeurât totale. Son sacrifice allait s'achever paisiblement. au matin de la Fête de la Sainte Famille : un saint évêque avait passé de la terre au Ciel ! _

Angelin Lovey C. R.
Prévôt du Grand-Saint-Bernard

MGR VALENTIN