"NOUVELLES" DE NOTRE MISSION

Depuis l'expulsion de nos missionnaires par les communistes, en 1952, nous sommes restés sans nouvelles des Marches thibétaines et de nos chrétiens des rives du Mékong et de la Salouen.

Ainsi, à la grande douleur de leur abandon forcé, s'ajoutait celle d'ignorer complètement leur sort. Ce n'est qu'avec un grand serrement de coeur et tristesse que nous pensions sans cesse à eux et demandions, chaque jour, à Dieu de les protéger.

Est-ce que Hongkong, cette ville-tampon entre la Chine rouge et le monde libre ne servirait qu'à une vaste contrebande à sens unique ? Ne pourrait-on jamais recevoir en échange, au moins des nouvelles de ce qui se passe clans le paradis rouge ? Il n'y a pas de rideau de fer, ou de bambou, si étanche qu'il ne laisse finalement passer quelques nouvelles.

Aussi, est-ce avec un immense et bien compréhensible intérêt que nous avons enfin reçu quelques détails sur notre ancien territoire de Mission et de ses habitants. Comme on devait s'y attendre, hélas ! ces nouvelles, bien tristes par les massacres, le nombre de morts violentes, les pillages, l'esclavage et la grande misère qui y règne, nous rassurent cependant sur la fidélité des chrétiens à leur religion et sur la conduite admirable, voire héroïque, des responsables de ces communautés. La foi, non seulement n'est pas morte, mais s'est intensifiée au contact de l'épreuve. Le feu a fondu le vil métal et brûlé la rouille de l'indifférence et de la tiédeur pour mieux faire ressortir l'or de la vertu et du sacrifice. Un pays où des âmes fidèles prient et souffrent sans cesse n'est pas perdu. Dieu aura pitié de lui.

Nous avons été bien surpris d'apprendre — ces nouvelles datent de 1956 — que notre résidence centrale de Weisi était occupée par le roitelet de Yétche, ainsi que par des soldats. Le roitelet — Yétchemoukoua — semble bien disposé à l'égard de la Mission et peut-être pourra-t-il la protéger. Tous les missionnaires des Marches thibétaines ont bien connu ce personnage pour avoir fait étape chez lui, lors des voyages entre Weisi et Tsechung. Toujours aimable, hospitalier, il aimait recevoir les Pères et s'entretenir avec eux. Il s'intéressait beaucoup aux affaires et nouvelles d'Europe. Sans jamais manifester le moindre désir de conversion, il reconnaissait volontiers que la religion chrétienne était une grande et bonne religion. Il avoua même, une fois, lors d'une longue conversation avec ses hôtes d'un soir, que si ses sujets, les Lissous, étaient catholiques, il aurait moins de difficulté à les diriger. Mais de là à favoriser notre apostolat auprès d'eux.. .

Privé de son fief et dépouillé de tous ses biens par les communistes, il s'est retiré à Weisi auprès de son fils. Ce dernier, le Wang kia choui, ayant, pour les besoins de la cause, rallié le nouveau régime, fut nommé mandarin de Weisi. Ses biens furent confisqués avec ceux de son père et distribués aux fermiers.

Au début, pratiquement, chacun gardait pour lui les terres qu'il cultivait. Puis, ce fut le système des fermes collectives qui prévalut et prévaut, sans doute, encore. La terre est mise en commun ; on la travaille de même, mais les journées de chacun sont soigneusement notées et, à la récolte, la part de l'Etat prélevée, chacun reçoit au prorata de ses journées. Ce système prévaut au sud de Tchrongteu (Salouen) et de Takiao (Mékong). Vers le nord, il n'a pu être instauré à cause, probablement, de l'extrême dispersion et morcellement des terres.

Il paraît que la population n'a jamais été si dépourvue du nécessaire et que l'élevage des poules et des cochons est devenu impossible faute de nourriture. La viande est pratiquement introuvable, vers le sud, c'est-à-dire où prédomine le système des fermes collectives. Au marché de Weisi et d'Attentze, tout commerce est fini et, dans les villages, tout troc a disparu. De l'état de pauvreté d'autrefois, la population a passé à la misère.

A Siao-Weisi, de même, la population est malheureuse. Certains habitants, que nous croyions morts, vivent encore mais dans la misère noire. Le « grand Ly » est mort, chez lui, après deux ou trois ans de prison. Chouang yong fut tué alors qu'il cherchait à s'évader de Fang fou p'ing où il était enfermé pour une vétille.

La résidence du P. Coquoz est occupée par les soldats et la chapelle sert de salle de tribunal, car, comme en tout pays communiste, les procès vont bon train.

L'église de Tsechung sert de lieu de réunion pour les Chinois et les écoles abritent leurs enfants. Comme à Weisi, la résidence est occupée par les communistes qui se sont emparés aussi des jardins et vigne de la Mission. Le « besset » (maire) et son fils, tous deux païens, furent tués, ainsi que de nombreux chrétiens de la région.

De tous nos postes de la vallée du Mékong, il semble que seul celui de Yerkalo jouisse d'une liberté relative. Les fidèles, sous la conduite de leur responsable, se réunissent à l'église pour les prières. Ils ont pu libérer des lamaseries leurs enfants qui avaient dû endosser la toge lamaïque lors de l'expulsion du P. Tornay et ont détruit les fours à encens qu'on leur avait fait construire à la même époque.

Gun Akhio, supérieur de la lamaserie de Karmda, et responsable No 1 du massacre du P. Tornay, en 1949, est mort à Lhassa vers 1955. Son successeur, Gun Angdjrou, était à la capitale, en visite ad limina chez le Dalaï lama. Tandis que Gun Arang, en fonction à Pétines en 1944-1945, réside, désormais à la grande lamaserie de Sogun.

C'est surtout dans cette région du Thibet oriental que les guérillas furent si nombreuses et meurtrières — facilitées en cela par les hautes montagnes, les profonds précipices que les Chinois ont dû ou se retirer ou se montrer plus coulants. Les Thibétains, bien que relativement forts, hésitent à se lancer clans une action de fond. Ils espèrent que du secours leur parvienne du dehors. Hélas !

La région frontière Chine-Thibet n'en demeure pas moins continuellement en ébullition : toutes les lamaseries d'Attentze, Chungtien, Tongdjroulines, Tsaling, Hong-pou, des Salines (Yerkalo), Tongmarong, Chiatch'rine, Bahang, Litang et du Dégué font la guerre aux Chinois, dont les fleuves charient de nombreux cadavres.Pratiquement, il n'y a presque plus de Chinois au nord d'Attentze et clans la région de Meili et du Chungtien.

Au Ndiayu.l (vallée de la Salouen), la situation paraissait — en 1956 — un peu meilleure pour la population et pour l'Eglise. A Bahang, l'église a été refaite et est entretenue grâce au dévouement des chrétiens et de leurs responsables. Ces derniers se réunissent à l'église pour les prières, baptisent leurs enfants ou ceux qui se convertissent.

Le P. Vincent Ly, prêtre chinois, très âgé, vivait encore chez lui, mais dans le dénûment complet. Leang Pierre, alias Tolo, notre dévoué interprète latiniste des premières années, est mort de sa belle mort à Khionatong, où il s'était retiré.

Le Ho koué fang est toujours mandarin de Sekine et Adjrang, vice-mandarin. Grégori est directeur de la Banque de Sekine, tandis que Siao Joouang est au PTT, à Kiapei. Le téléphone est installé dans toute la région.

Ainsi, dans le territoire de notre ancienne Mission, la vie religieuse plus ou moins intense selon les endroits et la surveillance des autorités continue et semble même se développer.

Que Dieu daigne venir en aide à ces pauvres victimes du nouveau régime barbare et inhumain, et leur donner le courage de tenir en attendant la vraie libération !

P.-M. MELLY.  crb