PENSEES DU CHANOINE TORNAY

Le jeune Maurice Tornay est entré au Collège de Saint-Maurice en septembre 1925. Il a devant ses yeux l'horizon d'Agaune, éternel dans sa simplicité, majestueux, pieux, rouge comme le sang au soleil qui décline,. ténébreux comme l'enfer lorsqu'il y a des nuages. Le rhétoricien qui va quitter le Collège en juillet 1931 lui fera cette confidence : C'est la dernière année que tu me conserves dans tes murs. Tu es gris, tu m'as fait gémir, mais je te resterai attaché. C'est à travers la correspondance de ces six années que nous avons recueilli les pensées qui vont suivre:

- Qu'est-ce donc que ce bas monde où abondent les fleurs et les fruits ? C'est un lieu où nous tâcherons de bien parcourir le chemin de notre vie par lequel ont passé les armées et les hordes, les rois et les bandits, les pèlerins et les gueux, les marchands et les capitaines. Et tout a passé et tout s'est enfui vers le monde immortel... là où les papillons rayonnent des plus riches couleurs, où les fruits d'or couronnent les arbres chargés de fleurs.

- Je suis à me demander, par instant, si l'enfer est possible, en ce sens qu'il y aurait des hommes assez fous pour aller s'y précipiter,. quand Jésus est là, Coeur ouvert, prêt à nous envelopper de la flamme de son amour éternel.

- C'est drôle après tout : la floraison, les fruits, la mort de l'homme ! Il faut se dépêcher de grandir, de travailler, de mourir, pour laisser place aux bourgeons qui nous succèdent. Ainsi il n'y a pas lieu de s'attacher à la vie. Mieux vaut bien vivre que de se soucier de vivre longtemps.

- J'ai pensé qu'un jour cette maison (paternelle) tombera en ruines parce que vide ; qu'il y aura dans la chambre des meubles déplacés. sur lesquels dormira la poussière et sur la poussière les rayons du soleil mourant ; que contre la paroi pendra un chapelet qui aura glissé entre nos doigts, alors que nos doigts seront décharnés et perdus dans la terre.

- Et nous serons tous vieux nous qui buvions du vin, à minuit, ce dernier Noël, là, à la cuisine. Et il nous faudra mourir pour le soulagement de ceux qui nous entourent. Eh ! bien, mon vieux, je te conseille de boire un verre à la santé de notre mort. Faisons tout pour être contents de mourir et réjouissons le monde.

- Pour nous, chrétiens, il n'y a pas deux vies à partir du baptême, mais une. En ce monde, nous gravissons une échelle d'amour comme dans un songe ; après la mort, nous nous réveillons sur le même échelon mais dans une éblouissante réalité.

- Dieu exige du monde un minimum de souffrances, et les uns - ceux qui voient et qui croient — payent pour les autres.

- La bonne chose qu'une retraite ! Après, ou se connaît et l'on estime la vie, la souffrance et le sacrifice.- Je suis penché sur le papier que je noircis, vivant de souvenirs devant le temps qui passe et d'espoir devant l'éternité qui approche.

 

Elles sont tirées de la correspondance du jeune novice et profès en résidence à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, de 1931 à 1936.

A sa famille

- Avant d'entrer au noviciat, je me disais : « Tu seras un peu prisonnier dans les murs, au sommet d'une montagne. » Et je n'ai jamais été si libre. Je fais ce que je veux ; je puis faire tout ce que je veux, car la volonté de Dieu m'est exprimée à chaque moment et je ne veux faire que cette seule volonté.

- Rappelez-vous que tous les plaisirs vous ont déçus jusqu'ici... Seul le ciel nous causera un plaisir non seulement sans tristesse, mais au-dessus de tout espoir. Et nous sommes si près de l'atteindre ! Dépêchons-nous donc, avant de mourir, d'aimer Jésus.

- Regardez en arrière. . . Que reste-t-il du temps passé ? De tous les soucis qui vous ont sucé le coeur, des préoccupations qui vous ont détournés de Dieu, dites-moi, que reste-t-il ? Rien, plus rien. A peine vous souvenez-vous de vos larmes... Alors, moi je viens vous souhaiter de vivre saintement, de ne pas chasser Jésus de la maison ni de chacun de vos coeurs, mais de penser et de désirer le jour où il viendra vous demander votre âme. Que vous serez heureux ce jour-là d'avoir bien vécu.. . Vivez bien !

-Rien n'arrive, rien ne se passe sans que Dieu l'ait voulu ou permis. Et dans tout ce que Dieu laisse arriver, il ne cherche qu'une occasion de prendre notre coeur.

- Le bon Dieu ne demande qu'une chose : sa volonté. Sa volonté, il la montre par les événements, et quand les événements sont illisibles, par les prêtres auxquels on se confie.

 (GSBT 1955/ ET 4)