EXASPERATION-1

 Fidèle à l'habitude que j'ai de faire faire de grands sauts dans le temps et l'espace, à nos lecteurs de la Revue, je les emmène, cette fois, dans la lointaine province chinoise du Yunnan, dans la vallée de la Salouen, plus exactement à la mis-sion de Bahang.
 
Nous sommes à l'automne 1951. Sur la galerie de la résidence, deux Valaisans exaspérés examinent la situation dans laquelle ils se trouvent en faisant le bilan des trois dernières semaines écoulées. Il s'agit du Père Louis Emery et de moi-même! Nous arrivons à la conclusion que nous filons du mauvais coton. Lorsqu'au cours de l'année précédente, les communis¬tes ont définitivement établi leur autorité sur la vallée, nous avons été favorisés par notre nationalité et, en plus de cela, par le fait que le préfet — le premier préfet commu-niste de notre préfecture — n'était autre que l'un des deux adolescents que j'avais sauvé au col de Latsa en 1941, lorsque mon chien les a découverts à moitié morts, que je les ai ramenés et ressuscités... Le deuxième est également présent, en tant que premier secrétaire!
 
 
Notre ami s'est montré amical, très gentil, enjoué... il a dû envoyer des rapports assez favorables à la capitale de la province, puisqu'un délégué était venu me remercier pour le travail accompli dans mon dispensaire et pour m'annoncer que j'étais nommé médecin de district.. Et il n'a pas voulu en démor-dre, malgré toutes mes protestations.
 
Dans les meetings obligatoires, qui avaient lieu pratiquement cha-que semaine, on a beaucoup tapé sur les étrangers, surtout sur les res-sortissants des nations qui avaient des détachements en Corée, qui était à ce moment-là en guerre avec la Chine. Le Père André, curé de Bahang, où nous nous trouvons, a été considéré comme «étranger-en-nemi». Il n'a pas été trop molesté, étant très malade et pouvant à peine se déplacer... II y a un com¬missaire du peuple qui vient régu¬lièrement l'ennuyer. Et le diman¬che, après la prière du matin (le père ne pouvant plus célébrer la messe et les chrétiens ne pouvant plus y venir), le commissaire fait un discours aux chrétiens. Seulement, il ne parle pas un mot de tibétain, il s'exprime donc en chinois et ses auditeurs ne comprennent rien... ce qui n'a pas l'air de le troubler!
 
Tout cela allait assez bien. Je continuais à soigner les malades, je soignais les fonctionnaires, leurs familles. Et j'étais toujours très bien reçu à Seki n, au pretoire, jus-qu'à un certain jour, il y a exacte-ment trois semaines. Au cours du meeting habituel où toute la popu-lation du district avait été convo-quée, le soir, notre cuisinier et sa jeune femme reviennent éplorés, nous annoncant qu'ils devaient nous quitter immédiatement, que cette fois-ci le couperet était tombé sur tous les étrangers, qu'il n'y avait plus d'exception pour les Suisses. Pour résumer les ordres donnés à la population, traduits cette fois-ci en tibétain et en lissou, disant que «les étrangers étaient au ban de la socié-té, tous les étrangers étaient mau-vais, voleurs, criminels, exploiteurs de la population de la Chine et que dorénavant, il était interdit de leur parler ou de leur vendre quoi que ce soit. Il était même défendu de les regarder. Et en cas de mort, leurs k cadavres devaient être livrés aux ;'\ bêtes...». Et voilà!
 
Monsieur Emery et moi-même étions seuls dans la belle résidence de Tchrong-Teu. Nous examinions donc la situation: nous pouvions rester à Tchrong-Teu à condition de vivre de maïs et de thé, avec l'espé-rance que les vaches donneraient quand même un peu de lait. Mais la santé du Père André nous in-quiétait: l'état dans lequel il se trouvait nécessitait des soins immédiats. Donc nous décidons de partir pour Bahang – c'était notre devoir –, d'aller porter secours à un missionnaire français. Et dès le len-demain nous partons, emportant les objets qui nous paraissaient in-dispensables et des souvenirs, dont nous ne voulions pas nous séparer. Nous avions largement surestimé nos capacités de porteurs! Car au bout de deux heures de montée, au col d'Alolaka, nous étions fatigués et nous nous rendions compte que nous aurions beaucoup de mal à parvenir, avec nos fardeaux, jus-qu'à Bahang.
 
C'est alors qu'un chrétien, Alphonse, remarquable pour sa force physique — moins pour son intelligence –, comme un ange du ciel envoyé exprès pour nous, sans dire un mot, prend nos charges et les hisse sur ses épaules et les emporte. Nous sommes grandement soula¬gés, nous savons que nous allons retrouver nos affaires; mais en son-geant à la maison que nous laissons derrière nous, dans ce village tibé-tain, nous avons l'impression que nous n'y reviendrons jamais. Il pleut sur la vallée et il pleut dans nos coeurs...
 
Nous arrivons de nuit à Bahang et nous nous apercevons que nous n'avions pas besoin de nous faire tellement de souci pour le Père An-dré, nous avions oublié les deux soeurs tibétaines, religieuses, instal-lées à l'école des filles à Bahang, qui dirigeaient cette école et s'occu-paient de tout ce qui concerne l'église. Elles n'allaient surtout pas se laisser troubler par les commu-nistes, n'ayant pas la moindre intention de leur obéir. C'étaient deux Tibétaines, l'une de Yerkalo, l'autre de Tsechung qui dès le dé-part du cuisinier avaient pris pos¬session de la cuisine! Et jamais le Père André n'avait été aussi bien soigné! Et il est vraiment content de nous voir arriver. Cependant, il nous reçoit dans un flot de récrimi¬nations, de rouspétances, de jurons dont il a une bonne provision. Il est d'une humeur massacrante, hu¬meur qu'il va garder jusqu'au jour où nous le remettons au procureur des Missions étrangères à Hong-Kong, le le août 1952!
 
C'est qu'il ne peut pas réaliser qu'il n'est plus «l'empereur de la Salouen», comme l'avait baptisé le Père Goré: «Georges Ier, empereur de Bahang.» Il exerçait une auto¬rité presque dictatoriale sur les chrétiens. Il était extrêmement res-pecté par les colons et les mar-chands chinois, les fonctionnaires, y compris les mandarins, il régnait à travers toute la vallée et il ne pou-vait pas admettre que de tout cela, il ne subsistait plus rien! qu'il n'était plus rien, qu'il était même moins que rien puisqu'il était doré-navant «un étranger ennemi»... et que les petits Suisses, qu'il regar-dait d'un peu haut, étaient mainte-nant dans une position plus favora-ble que la sienne.
Nous nous installons donc à Ba-hang et nous nous apercevons vite que ça ne va pas être très gai; la compagnie du Père André était de moins en moins supportable, car il n'arrêtait pas de crier, d'appeler les chrétiens qui ne venaient pas, de protester, de rouspéter. C'est alors que nous établissons un programme. Le Père Emery célèbre la messe, même si les chrétiens viennent seulement pour la prière du matin. En rentrant et en sortant de l'église, ils ne doivent pas tourner la tête vers la résidence, situation extrêmement pénible.
 
Après le déjeuner, le Père et moi nous nous transformons en bûcherons. Nous empoignons nos haches, nos cognées et partons pour la montagne. Nous repérons des troncs plus ou moins secs, nous les faisons descendre et parvenus à la petite plaine, devant la résidence, nous les débitons. Nous scions, nous coupons, nous fendons, nous empilons du bois à l'intérieur de la cour contre le mur, pile qui s'agran-dit chaque jour. Dans le fond, nous ne savons même pas qui brûlera ce bois, mais cette occupation fait passer le temps et c'est aussi un prétexte pour nous éloigner de la résidence. Le contact avec les chré-tiens est extrêmement rare. De temps en temps, un courageux vient nous donner quelques nou¬velles de ce qui se passe dans la vallée.
 
(à suivre)