EXASPERATION-2

 (suite)(2)
 
Moi, personnellement, je suis beaucoup mieux loti, parce que tous les soirs j'ai rendez-vous avec un copain. La ferme la plus proche de la résidence, située à environ 200 mètres plus haut dans la pente, appartient à mon ami Adjrou, Tibétain, que j'aime beaucoup, avec lequel j'ai voyagé et dans la maison duquel j'ai été souvent prendre une tasse de thé. C'est la famille de Bahang avec laquelle je suis le plus lié. Sa femme, Elena, est une beauté comme il ne peut s'en trou-ver une deuxième dans la vallée de la Salouen. Sa voix surtout est ma-gnifique. Lorsqu'elle chante à l'église, ou dans le choeur des da-mes, quand on danse les danses tibétaines, sa voix domine toutes les autres voix, elle résonne comme des clochettes d'argent! C'est très beau. Ils ont quatre garçons, dont l'aîné a 14 ans. Il a toujours témoi¬gné beaucoup d'affection pour moi et je l'ai toujours beaucoup aimé. Ces quatre garçons sont très beaux, ayant hérité de la beauté de leur maman. Leur papa est maigre, il a beau manger tout ce qu'il voudra, il a une apparence ascétique.
 
 
Le premier soir de notre arrivée à Bahang, alors que les chrétiens étaient partis, j'étais sorti pour prendre l'air, regarder le ciel étoilé, les montagnes et je m'aperçus de la présence de quelqu'un à mes côtés: une silhouette plus petite, mince, fluette et je reconnus François, Francis, le fils aîné d'Adjrou. Je lui demande: «Mais qu'est-ce que tu fais là?» – «Je t'attendais, je pen¬sais que tu allais sortir.» Alors nous allons nous cacher dans la grotte de Lourdes, que j'ai creusée il y a bien des années déjà, et nous bavardons. Il me raconte ce qui se passe dans le village, dans la vallée. Je lui ex-plique un peu ce que c'est que le communisme... nous sommes heureux d'être ensemble et, doréna¬vant, tous les soirs, il sera au ren¬dez-vous et je sortirai pour passer une heure ou deux avec lui, dans la grotte de Lourdes! Au bout de trois semaines de ce régime, le Père Emery et moi, nous en avons assez.
 
Un jour même je l'accompagne sur le sentier qui mène chez lui. Je vais jusque vers sa maison, mais je n'ai pas l'intention de le compro-mettre. Nous en avons assez des rouspétances du Père André, des embêtements causés par le com-missaire Ro, nous voyons grossir inutilement notre tas de bois; nous décidons que ça suffit et surtout, ce qui est plus grave, de descendre à Sekin, protester directement au-près du Préfet, pour lui demander les raisons de la facon dont nous sommes traités et, en insistant de façon énergique, de pouvoir com-muniquer avec notre ambassadeur à Pékin. Or, le Père André nous traite de tous les noms!...
 
Nous persistons dans notre in-tention d'aller rencontrer les communistes dans leur antre. Lui, il est sûr qu'on va nous tuer, nous enfermer.
 
Des chrétiens, informés par Francis, me conseillent également de ne pas descendre absolument, car c'était extrêmement dangereux. Mais nous sommes décidés et nous partons un matin à l'aube, de très très bonne heure, vers les trois heu-res, emportant des torches de bois gras et un lampion. Au bout de quelque cinq heures de marche, nous arrivons au bord du fleuve. Et il nous reste presque la même distance à parcourir sur l'autre rive de la Salouen. On la traverse à l'aide d'un petit tronc d'arbre creux. C'est là que j'ai l'habitude de la traverser, bien qu'il y ait d'autres endroits, et sans difficulté nous atteignons l'autre rive. Nous rencontrons des tas de gens: des chrétiens, des païens, des gens qui reviennent de procès, de meetings, et tous nous supplient de ne pas descendre, de ne pas aller au Yamen où l'on dit beaucoup de mal de nous, les étrangers. Moi, personnellement, je suis devenu la bête noire. On s'est enfin aperçu que j'ai été officier américain, ce qui est un crime impardonnable. Et dans tous les meetings, on assure la population que je ne ressortirai pas vivant de Chine, que je serai puni, bref, on multiplie les menaces.
 
Je ne puis pas dire que ça m'im-pressionne beaucoup. D'un côté, je préfère être l'ennemi de ces gens plutôt que «le bon docteur» re¬connu par le gouvernement com¬muniste. Nous ne nous laissons pas impressionner et nous finissons par arriver, à Sekin, après environ quatre heures de marche, vers midi, une heure de l'après-midi. Malgré tout, nous nous demandons un peu quelle va être la réception... Et nous sommes stupéfaits de voir le Préfet, Monsieur Ho-Koué-Fang, qui était assis à une table devant l'entrée du prétoire, se précipiter vers nous les deux bras étendus, nous tendre les mains, le visage éclairé d'un magnifique sourire, s'écrier: «Oh! quelle chance de vous voir, je voulais justement monter chez vous, vous trouver!» Nous restons un peu ébahis et il nous faut quelques instants pour nous remettre de la surprise. Enfin, nous le saluons poliment. Il nous installe à table, fait apporter du thé, des cigarettes et il me faut un bon moment pour pouvoir me lancer dans le discours que j'ai préparé.
 
Je lui rappelle que nous sommes citoyens suisses, que notre pays a reconnu la Chine communiste, que nous avons un ambassadeur à Pé-kin, que nous ne voyons vraiment pas pourquoi on nous traite aussi mal, puisque nous n'avons été condamnés par aucun tribunal du peuple. Que nous voulons avoir des éclaircissements et que, de toute façon, nous demandons que ça ces-se, ou alors qu'on nous donne les moyens d'écrire à notre ambassa-deur pour déposer plainte. «Mais non, mais non, mais non, tout ça c'est de l'erreur, dit-il, ça été une grosse erreur du commissaire du peuple Ro. Il a mal compris les ordres, c'est tout faux, il n'y a rien contre vous! Vous n'avez commis aucun crime. Vous êtes citoyens d'une nation neutre, amie... Je vais donner des ordres, je vais monter moi-même pour informer la popu-lation de vous traiter poliment, de vous rendre tous les services dont vous avez besoin. Vous pouvez rou-vrir votre école, les chrétiens peu-vent venir à la messe. I1 annule à peu près tout. Mais, ajoute-t-il, le Père André c'est autre chose. I1 est Français, c'est Lin ennemi et on le traite en ennemi.
«— Non, écoute, le Père André et nous sommes membres d'une même famille et tu le traiteras comme tu nous traites, et vice-versa». «– Oui, après tout, il n'a pas commis de grands crimes, on n'a pas besoin d'être trop sévère avec lui.» Et il fait servir le repas: nous mangeons du riz avec un bouillon de légumes et il nous passe des dis-ques russes, magnifiques. Je paie-rais cher pour pouvoir les posséder ces disques-là. Mais ils étaient pro-priété du gouvernement. Et nous prenons congé.
 
Nous avons l'intention de re-monter à Bahang, bien que ce soit un peu difficile. Nous pouvons aussi nous reposer, je ne sais pas bien à quoi tout cela rime. Le Père Emery est soucieux, cette volte-face du mandarin ne lui plaît pas du tout. Je lui dis: on verra bien! Nous repartons, nous nous arrêtons quel-que temps à Pongdang pour nous reposer, puis nous repartons pour Bahang, où nous arrivons passable-ment fatigués. Quant au Père An-dré, il n'est pas rassuré, surtout en constatant que les Suisses sont en bonne situation, ce qui n'arrange pas ses affaires, et il continue à rouspéter. Mais il apprécie le fait qu'on puisse rouvrir l'école; les deux maîtres rappellent les gamins dès le surlendemain, les filles vien-nent sans autre, le Père Emery célè-bre la messe tous les matins, pour tous les chrétiens cette fois. Le Père André, qui ne va pas bien du tout, y prend part quelquefois, mais pas tous les jours. Et je ne parviens pas à savoir ce qu'il a: il a mal partout et à la palpation du doigt, la chair forme un creux, qui a du mal à dis-paraître. Il a encore quelques médi-caments, mais je ne vois vraiment pas de quoi il souffre.
 
Le Père Emery décide de repartir immédiatement à Tchrong-Teu pour rouvrir l'école, s'occuper des chrétiens, bref pour reprendre l'activité d'une vie normale à la Mis-sion. Mais moi je ne peux pas. Le premier secrétaire du parti, qui est l'un des deux garçons que j'avais recueillis autrefois, m'informe en douce des intentions des dirigeants, qui se sont dit: lorsque les Suisses seront repartis, nous allons tomber sur le vieux Français. Donc il ne me reste qu'une chose à faire: rester à Bahang. Il faut que le drapeau suisse continue à flotter sur la Mission, ah! ah!... J'aimerais beaucoup retourner chez moi, à Tchrong-Teu, mais je ne peux pas. Et je crois que le Père André est très soulagé par ma décision de rester auprès de lui. Ce qui ne l'empêche pas de rouspéter!
 
Je vais passer très peu de temps avec lui. Je lui tiens compagnie un petit moment après le souper, et je m'en vais retrouver Francis. Petit à petit, je vais même remonter jus-qu'à la maison d'Adjrou et passer la soirée avec eux, près du feu. Et chaque matin je pars avec Francis pour la montagne. Nous empor¬tons de quoi piqueniquer (car je ne veux pas revenir à midi): des galet-tes préparées par les Soeurs et une petite marmite pour préparer le thé beurré. A midi, nous choisissons un endroit bien ensoleillé – il fait un temps magnifique, c'est la sai¬son sèche, donc il ne pleut pas du tout – et nous restons là à manger, à boire du thé beurré, à bavarder, nous ne nous dépêchons pas pour faire notre travail de bûcherons, car du bois il y en a plus qu'assez et nous en rajoutons tous les jours! On laisse aussi quelques troncs chez Adjrou, en passant: il est normal que Francis obtienne quelque chose pouf- son travail, il est beau-coup plus adroit que moi qui ait une force supérieure et utilise une grosse cognée européenne. Et pourtant je n'arrive jamais à couper un tronc d'arbre avec la même préci-sion et rapidité que lui, à l'aide de sa petite hachette indigène, au manche élastique.
 
Et un beau jour, je reçois une lettre très curieuse du Préfet. Je ne peux pas lire le chinois, mais je mobilise un colon pour me la lire et je suis très étonné, me demandant si je peux lui faire confiance. Il me dit: «Tu te fais du souci à cause de ton service militaire avec les Américains, mais ne t'en fais pas, j'ai tout arrangé...» Eh bien, la suite des événements me porte à croire qu'il était sincère, qu'il avait vraiment tout arrangé. Je ne sais pas bien ce qu'il a pu faire. Mais il semble qu'il était très «persona grata» auprès des communistes — car il était bien jeune pour être préfet ; il leur avait certainement rendu des services et les autorités communistes lui faisaient confiance.
 
Enfin, le fait est que depuis le jour où je quittai la vallée, je n'ai plus jamais entendu parler- de mon service américain. Nous sommes sortis dans des conditions bien plus confortables que nos confrères expulsés dès le mois de janvier. Nous aurions fait un voyage de première classe si nous n'avions pas eu le pauvre Père André à traîner avec nous.
 
(à suivre)