EXASPERATION-3

 (suite et fin)(3)
 
 Pour le moment, je vais passer par une mauvaise crise. Francis et moi sommes en train de dîner. Nous avons choisi une petite clairière dans la montagne, au milieu de grands roseaux... nous buvons notre thé beurré, nous mangeons nos galettes, lorsque nous percevons un léger bruit, en dessous de nous, plus bas dans la pente et nous voyons les pointes des grands roseaux bouger. C'est quelqu'un qui vient dans notre direction, sans vouloir se faire reconnaître... Parmi les bêtes qui pourraient entrer en ligne de compte, il y a la panthère, oui, mais s'il s'agissait vraiment d'une panthère, nous n'aurions rien vu ni entendu!
 
 
Nous prenons nos précautions: je prépare ma hache, n'ayant plus d'arme à feu, les communistes nous ayant tout pris; Francis a son arbalète, il la tend et prépare une flèche à portée de main, je saisis mon poignard et nous attendons... Au bout d'un moment assez long, les tiges des roseaux s'ouvrent devant nous et une tête apparaît, coiffée d'un bonnet «Mao». Quelqu'un est là, à quatre pattes. La tête se soulève, nous voyons le visage d'Apa. Stupéfait, il ne pensait pas nous trouver aussi vite que ça...
 
Il n'est pas très malin, de toutes lesfaçons: les yeux, la bouche grand ouverts, il nous regarde un moment, se laisse glisser en arrière et disparaît. Et nous entendons un peu plus tard le son rapide de pas qui s'éloignent... Ah! je suis très, très ennuyé!
 
A l'entrée de la Mission, lui faisant face, le Père André avait construit une maison destinée à abriter les chrétiens qui venaient de loin, la veille des fêtes, pour se confesser, pour ne pas devoir voyager durant la nuit... Cette maison était assez confortable et les communistes y avaient installé le dénommé Apa, un métisse mosso-thibétain venant de la vallée du Mékong, chargé de nous surveiller jour et nuit, puisqu'il se trouve devant la porte de la Mission. De l'intérieur de sa maison, il peut surveiller l'entrée de la résidence, les allées et venues des chrétiens. Bref, il est là, ce qui ne nous fait pas du tout plaisir. Les jeunes chrétiens auraient bien envie de le faire disparaître, mais je leur ai déconseillé d'aller jusqu'à l'assassinat, je leur propose d'attendre.
 
Seulement, maintenant qu'il m'a surpris avec Francis à la montagne, il va faire son rapport. A moi, on ne me fera rien, mais à Francis, c'est un autre problème. Lui et sa famille risquent d'être très ennuyés. Tenir compagnie à un étranger, en douce comme cela, est suspect, et ça va mal finir.
 
Nous abrégeons un peu notre séance de bûcheronnage et revenons au village. Je suis heureux d'apercevoir la fumée sortant du toit de la maison où loge Apa, preuve qu'il est encore là, qu'il n'est pas encore parti pour Sekin. J'ôte mon manteau thibétain, je garde mon poignard attaché à la ceinture, je sors de la Mission, traverse la place et entre dans la maison d'Apa. Il est en train de faire son souper, assis auprès du feu. Il a plutôt l'air étonné de me voir entrer chez lui, mais il ne dit rien et moi non plus.
 
Je m'accroupis en face de lui, près du feu, m'asseyant à la thibétaine. Et je le regarde. Oh! il n'est pas à l'aise du tout, ne sachant pas quelle attitude adopter et je ne le fais pas attendre trop longtemps. Je lui dis d'un air pensif: – Je regrette presqu'un peu de devoir te tuer... alors là il est figé par la peur. — Tuer? — Oui, je suis obligé. — Mais pourquoi? — Parce que tu as surpris Francis et moi à la montagne, tu vas aller faire un rapport à tes patrons à Sekin, avec de mauvaises conséquences pour Francis, et je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose. Je ne veux absolument pas qu'on l'enlève d'ici, qu'on l'expédie dans une école communiste ou Dieu sait quoi... Non, je ne vois aucune autre solution pour t'empêcher d'aller faire ton rapport, que de te tuer. Je t'apporterai jusqu'au torrent, sur ce chemin je ne rencontrerai personne et je te jetterai dans le torrent. On retrouvera ton corps en bas dans la vallée. On pensera que c'est moi qui t'ai tué, mais ça m'est égal s'il m'arrive quelque chose, c'est à Francis que je ne veux pas qu'il arrive quelque chose.
 
Apa qui est grand et bien bâti, il est même assez beau garçon, me jette un regard épouvanté... et je m'attends à le voir m'arriver dessus, car il peut se défendre, et il m'arrive dessus, en se jetant à plat ventre à côté du feu, il met sa tête sur la pointe de mes bottes et en sanglo-tant, il me jure qu'il ne me trahira pas, qu'il ne dira rien à Sekin, mais qu'au contraire il est de mon côté et qu'il m'informerait chaque fois qu'il y aurait une décision prise à Sekin, qu'il me rapporterait tout ce que décideraient les communistes... enfin tout ce que j'avais espéré.
 
Je n'avais évidemment nulle intention de le tuer. Oui, j'aurais pu le tuer, mais premièrement j'ai tout de même le respect des dix commande-ments; ensuite, si j'avais été encore en possession de mon revolver, ça n'aurait pas été trop difficile. Mais le tuer à main nue — bien que j'aie appris cela aux service secrets – non, je ne voulais pas essayer sur Apa. Alors je me laisse fléchir et finis par lui dire que je veux bien le croire. Mais je vais prendre mes précautions et s'il arrive quelque chose à Francis, même si je ne pourrais rien faire personnellement, je saurais à qui m'adresser pour régler son compte.
 
Et je rentre à la maison, avec la certitude de pouvoir faire confiance à Apa. Car il avait eu une telle peur. Et cet incident ne fut suivi d'aucune conséquence mauvaise. Bien au contraire, c'est Apa qui vint me faire ses rapports. C'est ainsi que j'appris avant tous les autres plusieurs choses que les communistes allaient faire...
 
Et, pour le moment, la vie continue. Tous les soirs à cinq heures les chrétiens sont convoqués pour la leçon de chant et de danse. Les danses folkloriques communistes sont relativement faciles à apprendre pour les Thibétains, habitués à des danses bien plus compliquées. Il s'agit de rondes enfantines mimant les gestes des paysans, des ouvriers au travail.
 
Quant aux chants, ils les apprennent parfaitement par coeur, sans savoir ce qu'ils signifient, sans en avoir la moindre idée, puisque les moniteurs ne connaissent pas le tibétain! Donc, ça ennuie tout le monde, car ça fait perdre du temps alors que la récolte du maïs bat son plein... et l'on danse, et l'on chante... à la gloire de Mao Zedong, évidemment.
 
Francis n'y va pas. Il reste avec moi et j'espère que cela ne va pas lui causer des ennuis.
 
Et il y a aussi les meetings, qui continuent. C'est la même bringue, on raconte des histoires que les gens ne comprennent pas puisque, généralement, il n'y a pas de tra-duction. Alors on écoute, puis l'on rentre chez soi. Mais ils se rendent compte, tout de même, qu'on parle souvent de moi. «Cha. sien-sen Cha...» – Ils t'en veulent... – Oui, c'est sûr! Il s'agit toujours de l'officier américain qui finira mal, qui va être fusillé, enfermé, qui de toute façon n'ira pas très loin.
 
Le premier secrétaire m'a dit en douce: «Reste ici dans la région, la population t'aime bien, et pour ne pas la choquer on ne te fera rien. Mais si tu sors de la vallée, tu ne dépasseras pas la première ville, ça va être la prison ou le poteau d'exé-cution.»
 
Bon, je sais ce qu'il me reste à faire. Mais tout cela commence à m'énerver. Le Père Lovey m'écrit depuis Tsechung de partir pour la Birmanie le plus tôt possible, que je suis en grand danger à cause de mon service avec l'Oncle Sam et moi je n'ai aucune raison de m'enfuir. Je ne vais surtout pas leur faire le plaisir de pouvoir dire: tiens, pourquoi se serait-il enfui, s'il n'était pas un criminel? Et je ne peux pas abandonner les Pères Emery et André qui ni l'un ni l'autre ne parlent chinois. Non, je reste, quoi qu'il arrive. Mais alors je m'énerve... cette éternelle litanie de l'officier américain me donne sérieusement sur les nerfs.
 
A tel point que je décide de leur montrer ce que c'est qu'un officier américain. Je possède une cantine métallique qui contient tout mon «fourbi», ici à Bahang. Je ne l'avais pas apportée à Tchrong-Teu, n'en ayant pas besoin. C'est ainsi que je décide de. m'habiller en officier américain pour la messe de minuit! Je suis à peu près sûr qu'ils viendront, au moins pour voir ce qui se passe au cours de cette fameuse messe, et ils auront l'occasion de rencontrer un officier américain!
 
Et je le fais. Ce n'était pas très intelligent, disons que c'était une sottise, comme j'en a fait beaucoup dans ma vie, mais celle-là a bien fini. Donc dans l'après-midi du 24 décembre, je me retire dans ma chambre, déballe la cantine et, non sans émotion, revêts l'uniforme que j'avais porté dans des circonstances bien plus agréables... Il est d'un beau drap vert foncé, avec des boutons dorés et les lettres US dorées sur la poitrine. Et il y a encore les galons de mon ami Evan qui a voulu à tout prix que je porte ses galons de capitaine: deux barres argentées sur l'épaule. Tout y est: complet, chemise, cravate, les sou-liers et les gants; tout y est: cas-quette, bonnet de police, tout! Et je m'habille soigneusement, aussi soigneusement que pour aller à un banquet à Kunming ou à Sian et je sors sur la véranda.
 
Ah! mon Dieu, mon Dieu! la réaction des chrétiens qui sont déjà arrivés nombreux la veille de Noël, car ils viennent de loin pour se confesser, puis ils dansent. Cette année, ils ne vont pas danser, mais ils sont venus, la cour est remplie et mon apparition les surprend. Le Père André, lui, m'insulte, il m'envoie tous les noms d'oiseaux. Il est sûr qu'on va me tirer dessus, qu'on va m'assommer... Les chrétiens, eux, s'agenouillent devant moi, ils me supplient d'ôter cet uniforme, car ils s'attendent aux pires violences.
 
Mais je suis décidé, je ne tiens compte de rien du tout et je m'installe devant la porte de la cuisine, face à l'entrée de la cour, et je reste là. D'un côté, je ne serais pas mé-content s'«ils» ne venaient pas, mais de l'autre, je tiens tout autant à faire la démonstration. Et à 8 heures du soir environ, arrive le détachement, en tout 30 à 40 per-sonnes, soit une vingtaine de soldats de l'Armée rouge, en kaki, fusil à l'épaule, et puis des hommes portant le costume Mao bleu, de la police politique.
 
Ils arrivent d'un pas assez rapide, en rangs de trois, rentrent dans l'allée qui sépare les deux portes; lorsqu'ils se trouvent devant la porte de la cour, je vais à leur rencontre. Ils s'arrêtent net, tous ensemble, comme cloués sur place et ils me regardent, et je les regarde... nous nous regardons un moment et, chose tout à fait impré-vue, les soldats en kaki se mettent au garde-à-vous et me saluent. Je ne m'y attendais pas. Enfin, je leur rends leur salut, négligent, mais correct... On se regarde encore un moment, puis ils font demi-tour dans leur uniforme impeccable et s'en vont aussi rapidement qu'ils étaient venus. Et on ne les verra plus!
 
Certainement que pendant la messe, ils seront venus espionner, contrôler ce qui se passe, mais nous ne les avons pas vus. Ils ont dû aller chercher à se loger dans les villages, dans les fermes, mais on ne les a pas revus.
 
Et comment décrire la joie des chrétiens, leurs rires, il y en a qui se roulent par terre de rire.. et l'ambiance qui a complètement changé. Ils montent dans les chambres, vont chez le Père André, entrent chez moi, tout le monde babille, tout le monde est joyeux, c'est comme si le communisme avait été balayé.
 
Evidemment, je sais très bien que tout cela n'est qu'un feu de paille et j'ignore toujours ce qui va m'arriver, quelles en seront les conséquences. Mais je suis content de mon coup. C'était comme une dernière victoire de l'armée américaine en Chine.
 
Bon, la messe de minuit se passe très bien, les chants sont très beaux. Le Père André est descendu, au prix d'un très grand effort et il tient le coup. Après on boit un bon coup d'alcool de maïs et on babille presque jusqu'au matin. Et voilà. De conséquences, il n'y en a pas eu et on ne m'en a jamais parlé, ni fait de reproche. Je pense qu'ils ont eu un peu honte de leur réaction. Les soldats en kaki étaient d'anciens nationalistes ayant passé au communisme, puisqu'il n'y avait pas d'autre solution, mais ils avaient eu affaire à des officiers américains auparavant.
 
Le fait est que je touche à la fin de mon séjour à Bahang, puisque le 4 janvier je pars à toute vitesse pour Tchrong Teu, pour soigner le Père Emery, atteint par la typhoïde. Vingt-cinq jours de lutte entre la vie et la mort et le Père est sauvé. Et nous continuons à vivre comme si de rien n'était. Evidemment la neige empêche les gens de venir depuis la vallée du Mékong... Jusqu'au mois d'avril où nous apprenons que nos confrères, les missionnaires suisses et français, sont partis dès le mois de janvier, et pro¬bablement, à l'heure actuelle, arrivés dans leurs pays.
 
Alors nous savons ce qui nous attend: dès que la neige le permettra, on nous expédiera à notre tour. Et nous nous préparons en distribuant tout ce que nous pouvons
aux chrétiens: la vaisselle, les servi-ces de table, les couvertures, tout ce dont nous n'avons pas besoin dans l'immédiat, est distribué. Nous vidons les armoires. Et je me demande comment le Père André fera le voyage, car il ne va pas mieux. Ce voyage, le Père Emery l'a raconté dans la Revue et je ne veux pas y revenir.
 
Le fait est que je suis arrivé à Hong Kong, avec les deux Pères, bien sûr, et je me suis revu en officier américain. J'avais fait une photo avec un petit copain chinois, chez un photographe de Sian, qui s'était amusé à colorier cette photo et à l'exposer dans sa devanture. Je n'avais pas beaucoup aimé me voir trôner dans cette devanture, et je trouvais la photo pas très bien. Je suis entré, je voulais l'obliger à me la vendre et je l'aurais déchirée. Mais une amie me dit: non, c'est dommage, donne-la moi. Six ans plus tard, à Hong Kong, elle me l'a rendue. Ce qui fait que je conserve un souvenir de cette partie de ma vie où je portais un uniforme qui n'étais pas celui de mon pays, mais que j'ai eu du plaisir à porter, malgré tout.
 
J'ai remis mon uniforme de sergent valaisan pour partir en Corée, avec la Commission de l'armistice... et je me suis promené dans les rues de Washington, en uniforme de sergent suisse: les gens m'arrêtaient pour me demander de quelle armée je faisais partie et puis ça été fini. Une fois que j'ai enlevé cet uniforme, je savais que je ne le remettrai plus.
 
 BOB  CHAPPELET
 
NOTA BENE : Pour mieux connaître la vie du seul laïc misssionnaire de la mission dite du Thibet dans le Yunnan, à savoir Robert CHAPPELET, dit Bob, vous devez absoluement vous référer au maître livre écrit par le journaliste (à ANIMAN), conteur, historien, Jean-louis Conne , intitulé « LA CROIX TIBETAINE » et paru aux éditions « MONDIALIS » www.editionsmondialis.com