ORDINATION SACERDOTALE

Ordination sacerdotale du Père Maurice Tornay : 50e anniversaire
 
Qu'un séminariste mette dix jours de cheval, deux jours de camion, trois jours de train, pour aller se faire ordonner prêtre, ce n'est pas banal, vous êtes d'accord !
 
Pourtant c'est ce que le jeune chanoine Maurice TORNAY a fait. Je puis en témoigner puisque j'étais son compagnon de voyage. Pour vous le raconter, il faut que je fasse un retour en arrière de 50 ans.
 
 
Nous voilà donc en mars 1938. L'été dernier, notre séminariste avait passé ses vacances en me tenant compagnie dans les tempêtes et le refuge enfumé du chantier de l'hospice au col de Lat-sa. Nous avions beaucoup ri, beaucoup discuté, prié, chanté. Il chantait faux, mais l'accompagnement des bourrasques de Latsa faisait qu'on le remarquait moins. Et nous étions devenus de bons amis.
 
J'étais donc heureux de partir avec lui, de lui servir éventuellement de mentor ou de gorille, en espérant bien que l'occasion ne s'en présenterait pas. Avant de partir, je l'avais énergiquement averti que je ne me laisserai pas, au cours du voyage, réveiller à 1 heure du matin pour réciter le chapelet . . .  un coup qu'il m'avait fait à Latsa plus d'une fois. ça l'amusait et il trouvait que ça me faisait beaucoup de bien.
 
Une caravane thibétaine était venue du Nord pour nous emmener et nous voilà partis sur la bonne vieille piste, qu'on pourrait appeler internationale, car elle peut vous emmener de Kun-ming aux Indes en passant par Lhassa si le coeur vous en dit et que vous avez beaucoup de temps et de courage.
 
Voilà 10 jours de montées et de descentes, de poussière et de roche, de rencontres intéressantes, pas toujours, de feux de camp joyeux, de nuits pas toujours tranquilles, sous un ciel étoilé. Les moments difficiles, les émotions fortes ne manquent pas. Ça fait partie du jeu.
 
Ainsi, dans le bassin du Fleuve Bleu, le col du Litipin tient à justifier sa mauvaise réputation à l'occasion de notre passage. Nous rattrapons les muletiers de la caravane qui précède la nôtre. Ils sont nus comme des vers et plus ou moins abîmés. Des soldats déserteurs attaquent les voyageurs au sommet du col, au son d'un clairon ! Les membres de la caravane, qui suit la nôtre, arrivent dans le même piteux état. Nous avons passé entre les gouttes, une fois de plus.
 
Au bout de dix jours, réception fraternelle par les Pères de Bétharram, nos voisins de Tali (Dali); puis l'épave motorisée à laquelle nous confions nos vies réussit l'exploit d'atteindre Kunming à 400 km en deux jours, par la nouvelle route, avec seulement sept pannes, avec toutefois un tronc de chêne-vert à la place de l'un des ressorts. Il y avait cinq ans, j'avais fait cette même route à cheval, c'était plus long, mais plus agréable...
 
A Kunming le Père Michel nous reçoit avec sa souriante placidité. Il remplace son troisième évêque en cinq ans ! Le premier est mort cinq jours après notre passage en 1933, en route vers la Mission du Tibet.
 
Le deuxième a préféré aller en Jordanie comme Nonce Apostolique, le troisième est décédé et ne sera remplacé que pendant la guerre. Décidément, on ne se bouscule pas au portillon pour devenir évêque de Kunming.
 
A l'époque, on les appelait par ailleurs «Vicaires Apostoliques». Ils étaient évêques «in partibus» où ils auraient été mieux. Là, vous pourriez me poser la question : Vous n'aviez donc pas d'évêque de la Mission du Thibet? Si, nous avions un évêque, mais la sécurité sur les pistes qui conduisaient chez lui, à Tatsienlu (Kangting), était telle que, toute chose considérée, il était plus prudent de descendre en Annam, qui faisait alors partie de l'Indochine française.
 
De Kunming, le petit train nous descend de 2000 mètres du plateau yunannais dans la jungle vietnamienne par cinquante-sept tunnels et trois ponts qui, à l'époque, étaient considérés comme des merveilles. Nous débarquons à Hanoï, juste à temps pour la Semaine sainte.
 
Jamais je n'oublierai les quelque trente prêtres en surpli qui chantent la Passion dans le choeur de la cathédrale en s'éventant énergiquement avec des éventails plats. Ni la grand-messe du dimanche de Pâques !
 
Monseigneur Chaize, sur son trône, éventé si vigoureusement par un serviteur, armé d'un immense éventail de plumes, que j'ai peur pour sa mitre ! L'autel est éventé par les servants, un des officiants tenant la main sur l'hostie pendant toute la cérémonie pour l'empêcher de s'envoler.
 
Puis notre jeune chanoine entre en retraite au couvent des Pères Rédemptoristes, tandis que je commence à l'hôpital militaire Lanessan le traitement de la conjonctivite chronique que je dois au vent de Latsa et à la fumée du refuge. Par une dispense spéciale de Mgr Chaize, j'ai la permission de prendre le petit déjeuner avec M. Tornay, au couvent des Rédemptoristes, dans sa chambre. Lui est dispensé du silence et il en profite.
 
Nous bavardons gaiement et nous nous régalons du délicieux miel doré des bons Pères... Puis il retourne à la méditation, au silence et moi à l'hôpital. Je plante des aiguilles dans les veines de légionnaires malades, je refais les pansements, j'écoute les aimables conseils d'un médecin français, patient.
 
A la résidence, à l'évêché, j'ai retrouvé l'ambiance, déjà tellement appréciée lors de mon passage en 1933: l'hospitalité chaleureuse, la générosité, la bienveillance, la gentillesse des Pères des Missions Etrangères. Les repas rendus tellement intéressants par la présence de nombreux missionnaires de passage, d'Europe et de nationalités différentes. Je m'y suis fait des amis, parmi les officiers français et mes heures de loisir sont très agréablement remplies.
 
Quant à moi, la retraite de mon compagnon pourrait durer beaucoup plus longtemps ! Elle aura duré une douzaine de jours. Mes horaires à l'hôpital ne m'ont pas permis d'assister aux différentes cérémonies préliminaires.
 
Mais le jour de l'Ordination sacerdotale, je suis évidemment présent. Elle a lieu, comme de juste, à la chapelle des Pères Rédemptoristes qui ont animé la retraite de mon ami. Quelques Pères des Missions Etrangères sont venus se joindre à la communauté. Mgr Chaize officie. Je me rappelle surtout de ma très forte émotion, plus que du déroulement de la cérémonie. J'ai à côté de moi un nouvel ami, le Père Fournier, directeur de la Librairie Catholique d'Hanoi. Le jeune missionnaire suisse, prosterné au pied de l'autel, et l'aimable prêtre français à mes côtés, allaient tous deux mourir de mort violente : l'un assassiné en ville d'Hanoi, l'autre au sommet d'un col thibétain (Choula).
 
Nous resterons encore quelques jours à Hanoï. Je serai le premier servant de Messe et le premier communiant du nouveau prêtre. Le voyage de retour sera retardé par des intempéries au Yunnan, à tel point que le Père Tornay ne pourra dire sa première Messe dans la Mission du Tibet qu'au mois de juillet.
 
Dix ans plus tard, à mon retour de Birmanie, je reviendrai à Tsechung lui faire mes adieux avant son départ pour Lhassa. Le soir nous devisons dans sa chambre. Comme il en a l'habitude, il marche de long en large dans la pièce, les épaules un peu voûtées, la pipe éteinte au coin de la bouche, en monologuant... A un moment il déclare, avec un soupir un peu triste, «bienheureux les doux... ». Alors, pour égayer un peu l'ambiance, je dis: «Alors moi je suis bon... ». Il s'arrête devant moi, il me fixe et il dit : «Parce que tu prétends que tu es doux! » «Ben oui, dis-je, tu m'as déjà entendu engueuler quel-qu'un?» Il éclate d'un rire sardonique et répond : «Ah oui, moi le tout premier!» Alors très dignement je dis: «Ça doit être avant votre ordination, mon Père!» Et je ne l'ai plus jamais revu ! Mais je pense à lui tous les jours. Normalement, je dis très respectueusement : «Cher Père Tornay, priez pour moi ». Mais quand j'ai des pépins, il m'arrive de dire : «Eh, Maurice, n'oublie pas les amis!...»
 
BOB CHAPPELET   
 
 

NOTA BENE : Pour mieux connaître une partie de la vie du seul laïc misssionnaire de la mission dite du Thibet dans le Yunnan, à savoir Robert CHAPPELET, dit Bob, vous devez absoluement vous référer au maître livre écrit par le journaliste (à ANIMAN-lorsque cette revue n'était pas sous la dépendance de Tamedia), conteur, historien, Jean-louis Conne , intitulé « LA CROIX TIBETAINE » et paru aux éditions « MONDIALIS »  www.editionsmondialis.com