LA MORT D'UN MISSIONNAIRE

LA MORT D'UN MISSIONNAIRE    (NUSSBAUM)
 
Nous sommes en septembre 1940. Je viens de rentrer chez moi, dans ma petite ferme de la vallée de la Salouen, après une absence de deux mois et demi. 
 
Je suis content de retrouver mes gens, mes bêtes, mes livres et mon violon ! Les gens de la plaine ont l'air heureux de me revoir, même les Lamas... J'ai vraiment l'impression d'être rentré chez moi.
 
A onze heures du matin, un chrétien de Tsechung se présente avec une lettre. Le Père Goré m'apprend que notre ami, le Père Victor Nussbaum, a été assassiné dans la nuit du 17 au 18 septembre, au village de Pamé, à deux jours de sa résidence de Yerkalo. 
 
 
Le Père ajoute que les chrétiens de Yerkalo réclament sa présence. Des problèmes surgissent et seul le Père Goré - qui a été curé de Yerkalo pendant 10 ans - peut les résoudre. Et il me demande si je veux bien l'accompagner.
 
Le voyage n'est pas sans danger et il n'est pas question que je laisse le Père Goré y aller seul. Sa vue est fortement affaiblie par un décollement de la rétine et une amitié profonde me lie à cet homme qui est la bonté, la gentillesse même.
 
Une heure plus tard, je suis en route pour Bahang. Je ne m'y arrête que pour manger un morceau et me faire préparer un paquet de torches de pin résineux. 
 
Puis je pars pour les hauts cols, non sans m'être fait traiter de «cinglé» par le Père Burdin.
 
J'arrive à Tsechung dans la matinée du jour suivant, ayant battu mon précédent record : deux cols de 4500 et 4100 m, trois traversées de torrents avec de l'eau jusqu'au ventre, une longue dégringolade jusqu'à Tsechung qui est à 2200 m. 
 
Le Père Goré n'est pas surpris de me voir, mais lorsque je lui dis que je suis parti la veille à midi de chez moi, je ne rencontre que des sourires septiques... 
 
Je n'ai conservé de ce voyage qu'un vague souvenir d'un ciel surpeuplé d'étoiles, d'une piste familière que mes bottes suivent presque par instinct. Il faut croire que le chagrin et la colère sont de puissants accélérateurs. 
 
Quand aujourd'hui — après une heure de marche sur les trottoirs de Lausanne — je m'effondre dans mon fauteuil, je me dis qu'il était une fois un «chat» qui passait les montagnes en courant !
 
Trois jours plus tard, le Père Goré et moi partons pour Atuntze, laissant le Père Lovey administrer la Mission de Tsechung. Atunzte est le siège d'un préfet chinois et d'un chef indigène gardé par une centaine de soldats.
 
 Une petite caravane composée de chrétiens de Yerkalo nous y attend pour nous conduire au but de notre voyage. Et c'est là que la Providence intervient, sous la forme d'une caravane de trois cents bêtes revenant de la foire annuelle de Chiatchrine dans le Fleuve Bleu. 
 
Elle est commandée par un des deux régents qui administrent la lamaserie de Soguen, en attendant la majorité de la réincarnation de leur bouddha vivant, âgé de six ans : le lama Kongkar.
 
 La réputation du Père Goré, sa connaissance de la langue, des moeurs tibétaines nous valent l'honneur de voyager en compagnie du lama et de ses gardes du corps. Nous serons en parfaite sécurité.
 
Cela se vérifie deux jours plus tard, lorsque nous rencontrons la bande du fameux Cheureu Tchrachi alignée 50 mètres au-dessus de la route. Le lama et le bandit brandissent leurs pistolets, s'invectivant de menaces, mais tout le monde sait que ce n'est pas sérieux. 
 
Du reste, le lama se tourne vers moi en clignant de l'oeil et disant «tsalaié», c'est pour rire ! Ce lama, jeune encore et très beau, pousse l'amabilité jusqu'à me découvrir les cicatrices de coups de sabre qu'il porte sur son corps en souvenir de son passé de moine guerrier. 
 
Comme j'étais loin d'imaginer qu'il serait en 1949 l'un des organisateurs de l'assassinat de mon ami Maurice Tor-ay et que deux ans plus tard il serait balayé à son tour par l'arrivée de l'ar-mée rouge !
 
Nous traversons des paysages désertiques, surmontés de roches, de glaces, le tout dominé par la splendeur du Kawa-Kabô - l'une des montagnes sacrées du Tibet - culminant à plus de 7000 m. 
 
Ce n'est que là, où les gros torrents venus des glaciers ont créé des plateaux d'alluvions avant de se jeter au fleuve, que s'étalent des champs irrigués par des bisses, qui auraient pu être construits par des Valaisans! 
 
C'est là également que se dressent les maisons à toit plat, aux fenêtres entourées d'arabesques blanches. C'est dans ces villages que les caravaniers s'approvisionnent en fourrage et en combustible car le long de la piste il n'y a pas le moindre brin d'herbe ni le plus petit bout de bois...
 
Le village de Pamé est traversé par un gros ruisseau qui démarque la frontière entre la Chine et le Tibet. Au bord de l'eau, un petit sentier conduit au moulin. 
 
Sur ce sentier on a trouvé le Père Victor, allongé à plat ventre, le visage dans les mains. Le fait que la balle a traversé la poitrine légèrement de haut en bas semble indiquer que le Père a été tué à genoux.
 
 Sur le lieu même du crime, je pense à ma première rencontre avec le Père Nussbaum, à Siao-Weisi. Nous avions partagé la même chambre et fumant, à son habitude, une dernière pipe au lit, avant de s'endormir, il était devenu sentimental. «Ah moi, pauvre vieux, dit-il, un de ces quatre matins je me ferai descendre.»
 
 Croyant devoir le consoler j'avais dit : « Père, le paradis, la palme du martyre!» Tout cela c'est bien beau ! dit-il mais attention ! Si saint Pierre fait le malin, s'il ne veut pas me laisser entrer, je lui dirai : «... et ce petit trou-là, ça sert à rien? ça sert à quoi, à rien?» Eh bien, il a eu ce petit trou.
 
En arrivant à Yerkalo nous trouvons la population au grand complet rassemblée à la Mission, notre arrivée ayant été annoncée par les premiers éléments de la grande caravane. 
 
En retrouvant leur ancien pasteur, les chrétiens manifestent beaucoup de joie, d'émotion mais aussi une sombre colère provoquée par l'assassinat de son successeur. 
 
Le Père a l'intention de prêcher la modération, mais il arrive trop tard. Les vengeurs sont partis depuis plusieurs jours et ils reviendront fiers d'avoir tué à leur tour cinq des assassins et vexés d'en avoir laissé échapper deux, malgré de patientes recherches sur toutes les pistes possibles.
 
Un sixième assassin mourra quelque temps après, officiellement à la suite d'un accident... L'Ancien Testament ne serait pas assez radical pour des Tibétains qui calculent plutôt trois yeux pour un oeil et quatre dents pour une dent.
 
Nous nous installons à la résidence et le Père Goré se plonge dans les comptes, les papiers, arbitrant d'innombrables litiges et recevant autant de visiteurs ; tandis que moi j'observe avec enthousiasme la vie des salines. 
 
De longues files de femmes, de jeunes filles, montent et descendent, transportant l'eau salée en provenance des puits situés dans le lit même du fleuve Mékong, jusqu'aux terrains d'assèchement où le vent sec soufflant jour et nuit s'empresse d'évaporer le liquide laissant sur place une couche de beaux petits cristaux de sel. 
 
Ces dames et demoiselles ont le rire et la plaisanterie faciles, tout en travaillant inlassablement du matin au soir. Elles produisent le sel, elles cultivent les champs, elles sont au four et au moulin !
 
 Elles distillent l'alcool, brassent la bière qui rend le coeur gai... Elles filent la laine et tissent le beau drap chaud.
 
Pendant ce temps, les hommes trafiquent avec les caravaniers de passage ou gardent les enfants. Ils vont couper du bois 1200 m plus haut, là où l'éternuement des gros nuages a produit une ceinture de forêts. Il leur arrive même de labourer. Ceux qui possèdent des bêtes de somme prennent la piste quand les brigands ne sont pas trop méchants...
 
Pendant mon séjour à Yerkalo, prolongé par la faute de ou grâce à Cheu-reu-Tchrachi, je ne m'ennuie pas une minute. Je glânerai les merveilleux souvenirs de l'intronisation du petit bouddha vivant de Sogun. La relation de cette belle fête, je l'ai écrite pour cette même revue il y a 25 ans envi-ron... (ce qui ne me rajeunit pas). 
 
J'ai fait un séjour à la lamaserie de Kanda où un autre petit bouddha de neuf ans se prend d'amitié pour moi. Je m'habitue au vent qui secoue la nuit durant portes et fenêtres et au soleil qui, jour après jour, semble rouler au-dessus de la vallée tel un gros fromage jaune. 
 
A Yerkalo il pleut une vingtaine de fois par an. Pas besoin de bulletin météorologique.
 
Le nouveau titulaire de Yerkalo, le Père Burdin est arrivé depuis longtemps et nous sommes toujours là. La bande de Cheureu-Tchrachi fait des siennes et personne n'accepte de nous accompagner sur la route du retour.
 
Les trois derniers jours de novembre, les lamas d'Atuntze – ayant consulté les astres, les esprits – ont déclaré que Cheureu-Tchrachi ne pouvait pas être tué par balle, mais qu'il fallait le lapider pour s'en débarrasser. 
 
Une opération d'envergure est préparée. Le village de Cheureu est cerné par les soldats de la garnison, les miliciens et les hamas. La bataille fait rage pendant des heures, causant plusieurs morts. 
 
Puis les bandits ayant épuisé leurs munitions, le village est pris d'assaut et Cheureu-Tchrachi est tué par les lamas à coups de pierres. Dès lors, nous pouvons partir.
 
ROBERT CHAPPELET   (GSB 1988/3)
 
NOTA BENE 1: Pour mieux connaître une partie de la vie du seul laïc misssionnaire de la mission dite du Thibet dans le Yunnan, à savoir Robert CHAPPELET, dit Bob, vous devez absoluement vous référer au maître livre écrit par le journaliste (à ANIMAN des débuts), conteur, historien, Jean-louis Conne , intitulé « LA CROIX TIBETAINE » et paru aux éditions « MONDIALIS » www.editionsmondialis.com
 

NOTA BENE 2: Si vous ne deviez lire qu'un seul ouvrage sur la mission dite du Thibet, vous ne devez pas omettre la lecture de « TRENTE ANS AUX PORTES DU THIBET INTERDIT – 1908-1938 » par Francis Goré (MEP) - Hongkong 1939 réédité aux éditions KIME – Paris - 2001