MONSEIGNEUR DE GUEBRIANT-LE MISSIONNAIRE

Monseigneur de Guébriant - Le Missionnaire (T 1)
écrit par R. P. A. Flachère (MEP)
Plon-Paris — 1946   (extraits)


Elle comprend combien aujourd'hui la mère patrie dépend de ses colonies et des territoires soumis à son influence ; mais à côté des explorateurs, des soldats, des administrateurs et des colons, qui ont ainsi édifié un splendide domaine matériel, d'autres enfants de France, aussi hardis et non moins vaillants, ont travaillé, sans relâche, au péril de leur vie, pour étendre le domaine moral de leur pays et de la chrétienté ; ce sont les missionnaires, qu'il faut associer dans notre reconnaissance aux meilleurs des Français d'outre-mer. 

Un nom : un des beaux noms parmi les noms de France ! Un idéal : la victoire du Bien sur le Mal, vince in bono malum ! 

Une existence : cinquante années d'apostolat !

Un nom, un idéal, toute une vie ; trois aspects essentiels pour comprendre l'éminente personnalité, l'héroïque vertu, l'activité infatigable de celui qu'un jour le Souverain Pontife Pie XI déclarait être le plus grand apôtre des temps modernes : Son Excellence Monseigneur Jean-Baptiste-Marie Budes de Guébriant, Archevêque de Marcianopolis, Supérieur Général de la Société des Missions Etrangères de Paris, Assistant au Trône Pontifical, né en 1860, mort en 1935 dans la soixante-quinzième année de son âge, la cinquantième de son sacerdoce, la vingt-cinquième de son épiscopat. 

...Apôtres au jour de la Pentecôte ; vaillance qui évoque celle d'un saint Paul dans sa lutte sans répit livrée aux puissances du mal et pouvant, sans forfanterie, conclure, au soir d'une existence vouée au seul règne du Christ sur la terre : « J'ai combattu le bon combat, gardé ma foi intacte ; j'arrive au bout de ma course, n'attendant plus que la couronne de justice dont va me couronner le juste Juge » ; telle apparaît, sommairement, l'étonnante physionomie d'un homme dont la vie doit être, pour tout esprit attentif, plus qu'un émerveillement, une magistrale leçon. 

A l'exemple d'un Paul de Tarse, d'un saint Dominique, d'un François d'Assise, d'un François Xavier, d'un Vincent de Paul, d'une sainte Thérèse, vous n'avez ambitionné que le salut de âmes, les recherchant une à une, les convertissant par groupes, par familles, par chrétientés, défrichant des sols incultes, découvrant des sources fécondes d'où ont jailli et ne cessent de s'étendre, jusqu'à proportion d'océan, fleuves, rivières et ruisseaux. 

Mais une mère, plus encore, donne une empreinte ineffaçable au petit être pétri de sa chair, de ses larmes et de son sang. On ne saurait mieux concrétiser cette pensée que ne l'a fait la sublime éloquence de Lacordaire : « Quelle est la main assez délicate, assez ingénieuse assez tendre pour assouplir cette bête fauve qui vient de naître entre le bien et le mal, qui pourra être un scélérat ou un saint ? Ne cherchons pas si loin. Chaque pensée, chaque prière, chaque soupir de sa mère a été un lait divin qui coulait jusqu'à son âme et le baptisait dans l'honneur et la sainteté. A la mère seule il a été donné que son âme touchât l'âme de l'enfant et lui imposât des dispositions à la vérité, à la bonté, à la douceur, germes précieux dont elle achèvera la culture au grand jour, après les avoir semés dans les profondeurs inconnues de sa maternité. » 

— Moi, je serai missionnaire, parce que maman a dit que les missionnaires sont des prêtres qui voyagent beaucoup et moi, je veux être prêtre et j'aime les voyages. 

A cette date cependant, ses études terminées au Collège Stanislas, Jean de Guébriant n'a pas encore révélé l'étendue de son sacrifice ; son idéal s'élève au-dessus des aspirations et des vertus communes : il veut se donner à l'apostolat par excellence, l'apostolat missionnaire. 

Au soir de l'ordination, sa destination reçue pour la lointaine Mission du Setchoan méridional, son coeur s'est ému, mais de joie, en entendant son père enfin lui assurer : « Je suis bien content de ta vocation. »

C'est dans ces dispositions qu'au matin du 21 novembre 1885, quarante jours après les adieux aux rives de la France, arrivé à Schanghaï, le Père de Guébriant saluait avec émoi sa nouvelle et bien-aimée patrie, le grand Empire du Milieu, l'Empire du Fils du Ciel. 

Des nuances appropriées aux temps, aux circonstances, permettant parfois d'atténuer les rigueurs de cette règle générale, cependant elle s'imposait ici, chez un peuple aussi particulariste et aussi profondément traditionaliste que la Chine, lorsqu'en cette fin du XlXe siècle le jeune Père de Guébriant se vit dans la nécessité de devenir Chinois avec les Chinois. 

S'il est certes un monde capable de susciter le zèle des ouvriers apostoliques et de les faire s'adapter à tous les moyens de conquête, c'est bien le « Peuple des Cent Familles » aux dix-huit provinces dont certaines équivalentes, par leur population, aux ressources de toute une nation. Quatre cent millions d'hommes, le quart du genre humain, en est-ce assez pour frapper de vertige et confondre les responsabilités humaines, à la pensée que vingt siècles après le drame du Calvaire et la Rédemption mise à la portée de toute âme de bonne volonté, seule une infime minorité de cette masse formidable est parvenue à la connaissance de l'Evangile ; trois millions sur quatre cent millions ! proportion apparemment insignifiante. 

Intelligent, travailleur, stoïque dans la souffrance, doué, par nature, du culte de la famille, il lui serait aisé de transposer sur le plan chrétien les ressources de ses vertus natives. II a eu, en avance de plusieurs siècles sur notre civilisation, penseurs et philosophes, empereurs de génie, guerriers au grand renom, artistes, artisans et poètes. Ses inventions même ne seraient-elles pas un titre à l'admiration et à la reconnaissance universelles – la boussole, la poudre à canon, l'imprimerie – elles qui donnèrent une impulsion décisive à l'activité mondiale si elles n'avaient hélas ! été détournées de leur utilité foncière et engendré plus de conflits et de catastrophes que produit d'effets salutaires. 

Une tradition vénérable veut que saint Thomas ait été au Céleste Empire, le premier héraut du Sauveur déjà prophétisé, dit-on, et attendu comme devant venir de l'Occident, ainsi qu'en font foi les Annales Chinoises d'une respectable antiquité. « La vingt-quatrième année du règne de Tchao Wang, de la Dynastie des Tcheou (l'an 1029 avant Jésus-Christ) le huitième jour de la quatrième lune, une lumière, apparaissant au sud-ouest, illumina le palais du roi. Le monarque, voyant cette splendeur, interrogea les sages habiles à prédire l'avenir. Ceux-ci lui présentèrent les livres où il était écrit que ce prodige présageait que, du côté de l'Occident, apparaîtrait un grand Saint, te que mille ans après sa naissance sa religion se répandrait dans ces lieux. » Cinq cents ans plus tard et cinq siècles avant la venue du Messie, le Sage Confucius l'annonçait aussi, l'attendant, lui encore, de l'Occident. 

Une preuve péremptoire que le Christianisme avait fait dans ce pays de nombreux adeptes aux Vle siècle, c'est la découverte en Chine, en 1625, de la fameuse stèle de Si Gan Fou relatant, en caractères gravés dans la pierre, qu'un religieux nommé Olopen vint du monde romain en 635, que l'empereur le reçut dans son palais, et qu'ayant reconnu la valeur de la doctrine des Saints Livres apportés il en ordonna la traduction pour qu'on puisse les publier. L'inscription de cette stèle proclame Dieu créateur du ciel et de la terre, Satan séducteur du premier homme, le Messie né d'une vierge, sa mission de Sauveur du monde. Ainsi, sorti d'un linceuil de terre où, depuis des siècles, il était enseveli, ce document prouve l'antiquité de la pénétration évangélique au milieu de ces peuples si éloignés du centre de la catholicité. 

Au cours des siècles d'une histoire parfois nébuleuse entre le Vle et le Xlle siècle, surtout à l'époque des grands envahisseurs Gengis Khan, Tamerlan, et des migrations de guerriers équivalentes à celles de peuples entiers, des contacts se maintiennent entre la barbarie et la chrétienté. Pendant que l'Europe et l'Asie sont bouleversées par de formidables guerres, rois et empereurs chrétiens comme saint Louis, Souverains Poutifes, comme Grégoire IX, Innocent IV, et Jean XXII, se préoccupent de faire pénétrer les idées religieuses aux confins du monde, jusqu'à la cour des féroces conquérants, dans les steppes mongoles et tartares. Des ambassades sont échangées de part et d'autre, dont l'une conduisant le franciscain Jean de Plan Carpin et Benoît de Pologne au petit-fils de Gengis Khan, jusqu'aux avant-postes mongols, et telle autre envoyée à saint Louis, alors à Chypre, par le prince tartare Itchidakaï, chrétien lui-même. 

Au début du XlVe siècle, les dévastations de Tamerlan atteindront autant la religion que les peuples ; ce prince d'une cruauté froide, imperturbable, extermina les chrétiens, fit renverser les églises et livrer aux flammes tous les objets du culte. Après avoir anéanti des milliers de villes, fait périr une multitude innombrable d'hommes, il laissa l'Asie déserte avec des monceaux d'ossements humains et des ruines ensanglantées. Dès lors, les routes du continent étant fermées par l'invasion mongole, c'est par les mers que reviendront plus tard les missionnaires. Les premiers, dans le courant du XVIe siècle, seront les jésuites Ricci, Adam Schall et Verbiest, les trois de célèbre mémoire dans les fastes de l'évangélisation au service de la plus grande gloire de Dieu, ils réussirent à s'implanter à la cour de Pékin. Le Père Schall rédigeait le calendrier impérial et, associé avec le Père Verbiest, il réalisa d'admirables travaux astronomiques ; l'un et l'autre furent nommés, à tour de rôle, Présidents du Tribunal des Mathématiques. Ainsi gagnèrent-ils les sympathies de l'empereur, des princes, des lettrés ; ainsi, à leur suite, résultat immédiat de leurs efforts et de leurs succès, purent arriver et être admis au Céleste Empire de nombreux missionnaires, Jésuites, Dominicains, Franciscains, Augustins.

Pouvait-on admettre et tolérer de voir les chrétiens se mêler aux cérémonies païennes du culte des ancêtres et du culte de l'empereur ? Telle était la question, lourde de conséquences, soulevée sous le nom de querelle des Rites Chinois. Un clan affirmait que les cérémonies rituelles n'avaient rien de contraire à la foi, l'autre criait à l'idolâtrie, et chacun d'autant plus ardent à la lutte qu'il croyait qu'en résulterait ou l'anéantissement de tous les espoirs, ou l'épanouissement des plus grands succès. Lorsque enfin Rome put intervenir et la voix des Pontifes, d'ailleurs hésitante, se faire entendre, il était fait. Du moins, après une première Bulle de Clément XI, un décret définitif de Benoit XIV vint, au début du XVllle siècle, terminer cette controverse désolante par les maux occasionnés, non seulement dans les Missions, mais encore dans l'Eglise entière. 

A défaut de monuments à admirer, peut-on se rabattre sur un intérieur de pagode que certains prétendent renfermer de belles choses. Voici du moins l'avis du Père de Guébriant. 

Les pagodes que j'ai visitées sont certainement curieuses ; on y voit des détails de sculpture surtout, qui ne sont pas sans mérite. Mais lors même que les Bonzes les tiendraient plus proprement et les décrasseraient eux-mêmes, ce ne seraient pas encore des monuments. Ce qui m'a le plus intéressé dans cet ordre de choses, c'est la représentation, dans une série de dix grandes niches ou petites chapelles, de tous les supplices de l'enfer bouddhique. Les figurines sont en bois peint, d'un travail curieux, mais d'un réalisme épouvantable. Toutes les tortures que peut rêver l'imagination humaine sont représentes au vif ; il y a des scènes de joie diabolique, de désespoir de damnés qui donnent le frisson. Quand on a fait cette visite et lu, dans le Coran, ce qui regarde la damnation des méchants, on peut dire, n'en déplaise à plusieurs, que le genre humain croit à l'enfer. 

Pendant des jours, pendant des semaines, sur plus de soixante lieues de parcours, cette audacieuse navigation va se continuer, plus risquée encore dans l'assaut des terribles rapides dont le pire, aux eaux basses, est le Tsin Tan de fâcheuse renommée.

Ce n'est toutefois qu'après quelques nouvelles journées de navigation toujours dangereuse dans l'étroit dédale des gorges, à partir de Kouy Fou, qu'ils admireront l'agréable changement de décor. Là, en effet, les montagnes s'abaissent, le lit du fleuve s'élargit, encadré de riantes collines. On commence à pressentir l'approche d'un pays riche où les champs de riz, de blé, de coton, de cannes à sucre, se disputent le sol jusque sur les pentes les plus raides. L'oranger abonde avec la banyan. Dans les terrains laissés à découvert par les eaux, des groupes de travailleurs lavent le sable fin dont chaque individu retire, au jour le jour, une moyenne d'or suffisante pour le faire vivre. C'est ici que le Fleuve Bleu prend le nom de Kin Cha Kiang – fleuve aux sables d'or – sous lequel seul il est connu dans la partie supérieure de son cours. 

Mais Chung King n'est qu'une étape passagère pour la majorité des nouveaux venus au Setchoan : ils doivent maintenant se séparer et gagner, par des routes différentes, leur mission respective, le Kouy Tcheou, le Thibet, le Setchoan occidental, avec Tchentou pour capitale, et le méridional, Souy Fou, siège de l'évêché où est attendu le Père de Guébriant avec deux de ses compagnons, les Pères Morlet et Usureau. Leurs derniers moments d'intimité ne peuvent se défendre d'une certaine tristesse. 

Souy Fou, lieu de la résidence épiscopale du Setchoan méridional. 

Après la joie est venue aussi la tristesse; c'est la loi. Nos deux confrères destinés à la Mission du Setchoan occidental nous ont dit adieu et ont pris, en barque, la route de Tchentou. Vingt-quatre heures plus tard, c'était le tour de nos Thibétains; ils ont encore neuf jours de jonque et de quinze à vingt étapes à cheval avant d'atteindre Ta Tsien Lou. Enfin les deux derniers partent pour le Yunan et me laissent seul avec mes deux confrères du Méridional. 

Au sud se trouve une région très singulière, à cheval sur le Yunam et le Setchoan, et qu'habitent des populations insoumises que l'on désigne sous le nom général de Barbares. Quelle que soit l'origine de ces populations très anciennes, qu'on les appelle Man Tse, Lolos, Miao Tse, le fait est que les Chinois les laissent vivre dans leur indépendance, ne se souciant nullement des conséquences très graves qui résultent de cet état de choses au point de vue du commerce et des voyages. 

J'ai appris d'abord à m'en servir, chose délicate, car les caractères chinois étant idéographiques, il ne peut être question de les classer par ordre alphabétique. A force d'analyser, on a découvert deux cent quatorze signes fondamentaux nommés clefs, et dont un au moins entre dans la composition de chacun des quinze mille autres signes usuels. 

Fausser le ton d'un mot, c'est en changer totalement le sens. Le même son fou, par exemple, signifiant, selon le ton, père, ville de premier ordre, mari, préfet, femme non mariée, etc... 

Ma maisonnette est d'un séjour parfaitement commode, Elle est humide, c'est le sort de toutes les habitations chinoises. La nourriture est possible même quand elle est exclusivement chinoise. Si vous voulez mon opinion résumée d'une façon précise, je vous dirai que je n'y trouve rien de bon, ni rien de repoussant. Quant à la boisson, il y a quelques pénitences à faire. Jamais un Chinois n'avale de liquide froid : celui lui paraîtrait une énormité.

Or il n'y a, dans le Céleste Empire, qu'une seule monnaie, la sapèque. C'est une pièce de cuivre percée au milieu, ronde, de grandeur assez arbitraire, mais ne dépassant pas la taille d'un sou français. Cela vaut la moitié d'un centime, il en faut dix pour faire un sou. On enfile ces vilaines petites pièces à l'aide de cordelettes, en séparant par un noeud chaque groupe de cent. Quand il y a dix de ces groupes, autrement dit mille sapèques, on noue les deux bouts de la ficelle : cela s'appelle une ligature, environ cinq francs. Inutile de vous dire combien ce système est encombrant. Un homme qui porte trois ou quatre ligatures est déjà chargé, le poids d'une centaine de francs en sapèques dépasse la charge d'un bon porteur. Il n'existe pas d'argent monnayé mais de l'argent en lingots ou en globules et l'on compte non par valeur, mais par poids. L'unité est le taél qui représente une somme de sept à huit francs. Pour le menu train de l'existence, il est donc nécessaire de vendre son argent, autrement dit de le changer en sapèques. Opération longue et ennuyeuse, si l'on ne veut pas être indignement volé. Il faut confier son lingot à deux hommes de confiance. Ceux-ci, armés d'une balance, visitent successivement plusieurs boutiques, chacune, ayant pesé, offre invariablement une valeur bien inférieure à la vraie. II faut prendre une moyenne, peser sous le nez des marchands, crier, discuter pendant des heures. Quand on est enfin convenu d'un prix raisonnable, il reste à s'offrir l'agréable passe-temps de dénouer et de compter par sapèques dix, vingt, trente ligatures, de constater, une fois sur deux, que le compte n'y est pas et d'aller faire, à nouveaux renforts de cris et de discussions, les réclamations motivées. 

Un chrétien au Setchoan – s'écriera-t-il – mais c'est un miracle vivant, dans l'état d'idées où est encore ce peuple extraordinaire. Pour faire, chez un peuple pareil l'oeuvre de Dieu, il n'y a que le bon Dieu lui-même. Les moyens humains qui, selon l'ordre établi par la Providence, aient ailleurs si puissamment au bien, ici trouvent à peine leur emploi. 

Je suis le plus heureux homme du monde, je me sens en plein dans mon élément... Avoir sa part assignée dans l'oeuvre du bon Dieu et la tenir des mains mêmes de sa Providence, c'est tout ce qu'il y a à désirer ici-bas, le ciel seul excepté... 

Les soirées semblaient s'être arrangées quand, le lendemain, au moment fixé pour le départ, les débats reprennent de plus belle. Trois heures sont déjà perdues, trois heures de retard qui, sur une pleine journée de route, augmenteront d'autant les risques et incidents nocturnes. Le Père de Guébriant n'est pas homme à se laisser faire. Il déclare net le contrat rompu et qu'aucune concession n'est à attendre de sa part. II sait bien qu'avec ces gens-là, céder au début, c'est avoir autant de difficultés à chaque étape. Cinq minutes après son manifeste, la caravane est en marche, fardeau sur l'épaule.

Trois jours après, il reprend plus longuement, avec sa mère, un nouvel entretien sur le même sujet. Dans l'intervalle, il a dû se rendre à Ting Yang Pa, station chrétienne distante de cinq lieues, où une épidémie de fièvres bat son plein. Tous les chrétiens ont pris le mal, mais tous s'en sont tirés, soulagés par sa provision de quinine où il a puisé largement. Assumant le rôle d'infirmier, pendant quarante-huit heures au milieu de ces malheureux, il en a constaté les meilleurs effets.

Vous pouvez deviner ce qu'est, en pareille localité, une chambre d'auberge ; un réduit de six pieds carrés sans fenêtre, puant l'opium, riche en vermine, où le vent et la pluie entrent tout à leur aise et où les cloisons de bambous mal ajustées ne protègent guère le sommeil contre le tapage. Ce soir-là, j'étais entendu sur ma natte depuis quelques minutes et mon domestique finissait sa prière du soir avant de m'imiter, quand un personnage entre dans l'auberge et, après quelques mots échangés avec l'hôtelier, se dirige vers ma porte. 

Cela paraît simple, quand la bourse est garnie, mais les choses ne vont pas en Chine comme ailleurs. Pour avoir une armoire, il faut premièrement s'adresser au marchand de bois, même le plus souvent acheter l'arbre sur pied, se procurer le bûcheron pour l'abattre, le portefaix pour l'amener à domicile. Alors on fait intervenir le menuisier auquel on doit fournir chez soi les matériaux, le local, le vivre et le couvert jusqu'à ce que le travail soit terminé. Le menuisier parti, c'est au tour du vernisseur. Entre temps, il sera nécessaire de s'aboucher avec le marchand de métaux afin d'obtenir, après de longs débats, les deux ou trois livres de cuivre dont un nouvel industriel, l'ouvrier en cuivre, fera, si l'on tombe d'accord avec lui, les serrures, gonds, crochets, anneaux de tiroirs sans lesquels ne va pas une armoire, même chinoise. Il n'y aura plus ensuite qu'à rappeler le menuisier pour achever, en un jour ou deux, de monter le tout. Ayant passé par toutes ces formalités, le Père se réjouit, enfin d'arriver à la possession d'un meuble médiocrement élégant, mais solide et commode : "J'ai transformé ma cour en atelier, le vernisseur tient la place. Encore trois semaines et je pourrai loger mes ornements sacrés ailleurs que dans la caisse où ils languissent depuis des mois".

Triste constatation que celle de tant d'infanticides qui fait avouer au Père de Guébriant : "Si j'en crois mes confrères et les détails que j'ai recueillis moi-même, les familles de païens qui n'ont pas sur la conscience le meurtre d'un enfant sont l'exception, les autres sont la règle". On sait que, devant ce triste état de choses, la charité du missionnaire n'est pas prise au dépourvu et que quantité d'orphelinats sont, pour tant de malheureux petits êtres, le meilleur et unique asile. Sa charité trouve à tout instant le moyen de s'exercer, plus spécialement en période d'épidémies de fièvres comme il en règne, depuis trois mois, dans ce district à dix lieues à la ronde. Sa provision de quinine s'épuise car la réputation en a été vite établie. On l'assiège; les malades guérissent mais les valides tombent. 

J'ai donc fini de parcourir mon trop grand district. Je vous ai parlé, une à une, des petites stations qui le composent. Vous pouvez à peu près juger quels en sont les besoins et vous savez de quelles ressources je dispose pour y pourvoir. Ce qui me manque, je le vois bien maintenant, ce n'est pas de l'or, ni l'argent, ce n'est pas la bonne santé, ce n'est pas même une connaissance approfondie de la langue et des moeurs, ce n'est pas non plus la bonne volonté. Aurais-je de tout cela cent fois plus que je ne l'ai, aurais-je à y joindre le don des miracles, cela n'avancerait à rien. Non, en vérité, je crois connaître assez mon monde pour pouvoir l'assurer ? Je dirais à la montagne que j'ai là, sous les yeux : "Ote-toi de là", et, comme au temps de saint Grégoire le Thaumaturge, elle s'en irait au vu et au su de tout mon district, pas un païen de Kuin Lin ne se convertirait. J'aurais pu savoir cela d'avance, l'ayant lu dans l'Evangile, mais je ne l'ai bien compris qu'ici. Un aveugle de naissance entend mieux ce qu'est la lumière qu'un païen ne comprend ce qu'est l'âme et le salut. La grâce de Dieu peut seule éclairer de pareils aveugles, mais, pour attirer de force semblable ceux qui la repoussent, il faudrait être un saint. 

Rude étape, en effet, que ce trajet de soixante-quatre kilomètres, et par quelles routes! Arrivé à Souy Fou, il apprend avec tristesse que la Mission du Thibet (1887) est aux trois quarts détruite. II se délasse deux jours seulement et prend congé de son évêque. Je repars muni de conseils que j'appliquerai le plus tôt possible, mais avec une inexpérience à laquelle un secours d'En Haut tout à fait exceptionnel peut seul suppléer. J'ai deux oratoires à bâtir, une nouvelle station à entreprendre, quatre écoles à ouvrir, une à licencier, etc...le tout sans aucun personnel. Je vous assure que cela ne m'inquiète point. Mon métier, c'est l'impossible. Je le vois si bien que je ne suis même pas tenté de tenir un compte quelconque des ressources extérieures et humaines. On vit ici en plein surnaturel : vie, santé, oeuvres, échec ou succès, tout est dans les mains de Dieu. Cela est vrai partout mais ne saute aux yeux nulle part comme ici.

A la vérité, ce que l'on a sous les yeux en Europe, ce que l'on peut imaginer à l'aide de ses lectures ne donne encore, de la chose, qu'une idée fort imparfaite. Cinq ou six cents chrétiens, disséminés au milieu des païens, et des païens chinois, sur un territoire plus grand que le Finistère, procurent assurément plus d'occupation et de tracas qu'une paroisse de six milles âmes à Paris. C'est que, pour ces pauvres gens mis, d'une façon plus ou moins déguisée mais toujours réelle, au ban de la population, il faut être tout à la fois curé, juge de paix, avant-conseil, mandarin même parfois. A toutes les petites affaires qu'ils vous jettent sur les bras, ajoutez la surveillance qu'il faut de soi-même exercer pour préserver des chutes et relever, à chaque faux pas, des gens qui ne savent, la plupart, que les vérités essentielles du christianisme, n'ont aucune ressource pour se pénétrer plus profondément de l'esprit chrétien et vivent mêlés à la société la moins chrétienne qui soit au monde. A chaque instant, il faut faire comparaître celui-ci ou celui-là, le faire venir parfois de dix, quinze et vingt lieues si l'on n'y va pas soi-même et lui dire, sur le ton de l'exhortation ou même de l'autorité : "Mais fais donc attention !Tu ne peux pas donner ta fille à cet individu qui se dit chrétien et qui ne l'est pas... Résilie-moi ce contrat qui, pour être chinois, n'en est pas moins incompatible avec la religion... Hâte-toi de nous éviter des procès en payant telle contribution que tu refuses, croyant ou feignant de croire qu'elle est entachée de superstition... Sors vite de telle société où l'on t'a fait entrer pour te faire perdre ta foi... Cesse ces négociations pour un mariage qui n'est pas possible, etc...". Et quand cela va plus loin, que le coup n'a pas été paré à temps, que d'embarras et de mal ! 

A cet abrégé des occupations de ma matinée, je pourrais ajouter plus d'un détail, mais je finirais par vous fatiguer. Concluez toujours qu'il faut bien prier pour ce pauvre Kuin Lin, pour la conversion du curé premièrement, ensuite pour celle de ces chrétiens, et le reste viendra tout seul. 

Quelle bonne idée, vous avez eue de m'envoyer un podomètre. Mes Chinois n'en reviennent pas, d'autant plus que, par la plus heureuse coïncidence, les grosses divisions de l'instrument correspondent avec une exactitude singulière, au li, mesure itinéraire en usage dans ce pays. Il faut voir Tchen Eul Ko, mon inséparable écuyer, le podomètre fièrement pendu à sa boutonnière et errant avec une superbe assurance. "Nous voici à deux lis trois-quart ! plus qu'un demi¬li et quelques pas !" — Qu'en sais-tu ? disent les passants ébahis. "Regarde" — répond mon homme, et il s'explique. "Oh ! ce monsieur doit être un grand savant" — disait l'autre jour, derrière mon dos, une maîtresse d'auberge qui ne m'avait pas reconnu. Ce podomètre fera une révolution dans le pays. Ici où tout se porte à dos d'homme, y compris l'homme lui-même, la distance est une véritable valeur commerciale. Le Li a, suivant le poids de la marchandise, un prix déterminé. Aussi, rien de plus ordinaire que d'entendre parler de distances et, sur les grandes routes, les distances de divers points remarquables sont connues avec une exactitude étonnante. Mais, podomètre en main, mon Tchen corrige tout, discute des fractions de li et termine toujours par son regard triomphant ! On l'écoute de plus en plus à mesure que l'instrument fait ses preuves et, avant six mois, les traditions séculaires de la contrée n'auront plus de valeur aux yeux du public qu'autant qu'elles auront été contrôlées et vérifiées au Tien Tchou Tang (église) de Kuin Lin. 

De ces difficultés même il se fait une raison d'espoir, n'oubliant pas que les oeuvres combattues sont les oeuvres de Dieu. 

Pour gagner vingt-quatre heures, on se refusera le repos qui, après une étape exceptionnellement fatigante, eût épargné une maladie. Pour tirer un canard sauvage, on mettra en émoi une population hostile. Pour ne pas se soumettre aux usages essentiels d'un peuple formaliste, on offensera les gens même dont a le plus besoin. Pour n'avoir pu supporter, un jour de soleil, le poids d'un gilet de flanelle, pour avoir pris un bain inopportun, on attrapera une maladie dangereuse. Il ne veut pas porter la responsabilité de pareils risques. Pour se soulager la conscience, il supplie son frère de redire à ces jeunes gens ce qu'il a pu jamais écrire de moins rassurant sur le voyage en Chine, excès de température à subir pendant la traversée, était misérable où peut réduire un mal de mer prolongé, humidité du climat de la Chine centrale en hiver, mauvaise installation des barques indigènes et des habitants. Si, malgré tout, le projet tien bon, il recommande aux familles des intéressés de leur laisser une grande latitude de temps, de ne rien fixer à quinze jours, à un mois près, de se limiter à de petites étapes, de prendre des repos fréquents. "En voyage — dit-il — le Français est stupidement pressé. C'est ce qu'il fait qu'il voyage si mal." 

Il faut reconnaître que la législation française est extravagante pour exiger de telles conditions à la validité d'une signature. Que ne m'envoie-t-on le texte de la procuration ? Je la renverrais copiée et signée de ma main. Le Procureur de nos Missions la ferait légaliser au Consulat de Shanghai. Mais non. J'ai déjà télégraphié en ce sens, on me répond : voyage nécessaire. Quinze cents lieues d'un voyage éreintant et dangereux pour un simple paraphe, c'est vraiment le comble de la civilisation ! Jamais je n'oserais avouer à mes Chinois la vraie cause de mon départ s'il faut m'y résoudre, ils riraient trop de nos moeurs européennes.

Arrivés bien portants à Yunan Fou, capitale de la province, quatorze jours — dont dix à cheval — après leur départ de Lao Kay, les voyageurs ont tous éprouvé le besoin de repos. Ils repartent le 3 mai pour atteindre Kuin Lin en dix-huit nouvelles étapes très fatigantes. Leur temps de séjour s'est passé en excusions et en achats. Ils se sont procurés des selles de sauvages Lolos, plus pratiques que celles des Chinois, et avec lesquelles leur chevauchée sera moins pénible. La caravane s'est vêtue à la chinoise et cette mascarade dont les jeunes gens sont fort réjouis leur évitera quelques ennuis. 

Après leur départ, j'entreprendrai une tournée générale de mon district. Ce sera pénible vu la saison et l'envie naturelle que j'aurais, moi aussi, de me tenir tranquille après tant de chemin parcouru. Mais c'est nécessaire et, grâce à Dieu, je n'ai dans ma santé, aucune raison de dispense, étant aussi bien portant que jamais. Tandis que Guy, Jacques et Bernard sont hâlés et brunis à un degré comique et que mon domestique setchoanais est devenu tout noir, mes confrères et mes chrétiens m'assurent que, ni dans ma mine toujours bonne, ni dans mon embonpoint toujours modeste, ils ne peuvent saisir la trace des fatigues dont je
C leur fais le récit. A la vérité, comparé aux voyages que je fais seul, celui-ci était bien doux au point de vue matériel, mais la responsabilité qui a pesé si longtemps sur moi seul m'a paru quelquefois lourde. 

Pour assurer la vie et la durée de cet hospice, le Père a dû acheter plusieurs fermes des environs. La récolte finie, il s'agit de recueillir les redevances, ce qui est une toute autre affaire qu'en France. D'abord, il ne s'agit pas de paiement en argent : on livre le riz tel qu'il sort de la rizière, trente piculs par-ci, vingt piculs par-là. Le fermier essaye d'extorquer une concession aussi forte que possible, sous prétexte qu'il a fait trop chaud, qu'il a fait trop froid, que les rizières ont manqué d'eau ou que le torrent voisin les a inondées. Il triche sur la qualité, sur la quantité, trouvant chaque année, dans sa tête de Chinois, quelques nouveaux stratagèmes pour ne pas payer tout ce qu'il doit et même, si possible, pour ne rien payer. Aussi, en connaissance de cause, le Père doit-il avouer : Je fais mes débuts dans le métier de propriétaire, c'est bien le dernier de tous ! 

Les commérages, à Kuin Lin, sont alimentés ces jours-ci par le passage tout récent de deux prédicateurs protestants, les premiers, non pas qui traversent la ville, mais qui font du prosélytisme. A cheval tous les deux et suivis de sept ou huit porteurs chargés de bibles et de tracts, ils ont suivi les principales rues , y compris celle de l'église, s'arrêtant à chaque porte pour offrir leurs livres à des prix d'un bon marché extrême. Ils en ont proposé à mon portier lui-même et à un bon nombre des familles chrétiennes, puis ils ont fait deux speeches sur la voie publique. Bien que le principal danger pour la Chine ne semble pas être de ce côté-là, c'est au catholicisme qu'ils s'en sont pris surtout, recommandant aux bonnes gens de ne pas se laisser intimider par l'audace des missionnaires romains qui, ici comme ailleurs, ne connaissent pas d'autre moyen de persuasion que la violence. Après quoi, ils ont continué leur route vers le Yunnan. Admirable, cette propagande. Le beau de l'affaire, c'est qu'ils ont fait une conversion. Un brave homme qui leur avait acheté un livre, frappé de ce qu'il faisait sur la fausseté des idoles, est venu demander à mon vieux catéchiste de se faire chrétien, il n'avait sans doute pas entendu le sermon sur les agissements papistes. C'est risible d'une part et un raide de l'autre, car il s'est avéré que quatre mille prédicants protestants des deux sexes sont entrés en Chine en 1890 et 1891, venant presque tous des Etats-Unis. Or, ils ne paraissent pas faire autre chose que ce que je viens de vous dire. 

Peut-on mieux rejoindre et d'une façon plus claire la pensée de saint Paul ? Ego plantavi, Apollo regavit, Deus auteur incrementum dedit. 

Quel missionnaire ne s'est pas réjoui, mainte et mainte fois, des mêmes constatations ? Quel observateur impartial ne serait obligé de se soumettre à cette évidence qu'entre le païen et le chrétien, et surtout le chrétien de vieille souche, affiné par la pratique des sacrements, les effets de la grâce, l'élévation de ses pensées et de ses aspirations sur le plan surnaturel, il y a un abîme qu'aucune culture ne saurait combler. Qu'elle serait donc belle, prodigieusement belle, la société humaine gagnée tout entière par la foi du Christ, à une charité qui ne ferait plus d'elle qu'une famille pacifiée dans l'amour mutuel de tous ses enfants ! 

Ainsi se révèle en lui cette qualité maîtresse de défricheur : plus la tâche est dure, plus elle le captive. Elle dictera, au cours de sa vie, toute sa conduite. Dès qu'il a le sentiment qu'une entreprise est en bonne voie d'aboutissement, à l'heure même où il n'aurait plus qu'à se réjouir en cueillant les plus consolants résultats, il passe outre, quoi qu'il lui en coûte, comptant sur le secours de la Providence, faisant confiance à d'autres mains que les siennes pour mener à bien le succès de l'oeuvre de Dieu. N'est-ce donc pas là un des traits caractéristiques d'une âme essentiellement apostolique ? 

La plus dure période des chaleurs touchant à son terme, le Père reprend, pour trois mois, au début septembre, l'inspection de ses chrétiens, heureux, ici et là, de voir lever une moisson prometteuse, mais ayant dû, avant son départ de Kuin Lin, réagir contre la perversité d'une société secrète. Soudoyé par elle, un misérable chantait à travers les rues et vendait à bas prix un pamphlet ignoble, disant qu'à Long Houi Tchen l'église catholique n'avait été pillée que pour trop de bonnes raisons, entre autres le meurtre d'un enfant tué, cuit et mangé par les missionnaires. En Chine, du moins la Chine d'alors et de ces lieux, pas de police et à chacun d'y suppléer selon ses moyens. Le Père a donc fait cueillir le personnage avec un autre individu son complice. Les chrétiens, après avoir saisi les planches d'imprimerie et les exemplaires du pamphlet, ont remis ces preuves et les coupables au mandarin. Celui-ci, pressé par le Père Guébriant de donner un exemple, ne s'est pas trop fait prier. En plus de réprimandes en assez bons termes, il a condamné les délinquants à être rossés de centaines de coups et au port de la cangue. Dure sanction, sans doute, mais dans l'ordre des choses et de la justice du lieu. Il n'en reste pas moins vrai que la bonté d'âme du missionnaire en est plus confondue que triomphante : "Qui m'eût dit que jamais j'aurais fait mettre quelqu'un à la cangue "

La haine de l'étranger va crescendo dans tout l'empire, c'est un fait évident. As-tu lu dans les journaux qui m'arrivent maintenant les derniers traits des relations diplomatiques entre l'Europe et la Chine ? Ils sont typiques. Retiens surtout celui-ci : Le doyen des ambassadeurs européens lit son ultimatum au Tsong Li Ya Men (Bureau des Affaires Etrangères) et commence en ces termes : "Puisque les souverains occidentaux sont les égaux de l'Empereur de Chine... " Aussitôt, le Prince Président se lève : "En voilà assez !" et tourne le dos à l'orateur.
Avoir obtenu l'ouverture de quelques ports et quelques avantages commerciaux, c'est fort bien, mais c'est fort bien, mais c'est fort peu. On n'a jamais rien fait en dehors de là, jamais obtenu des Chinois le sacrifice d'un de leurs principes, c'est-à-dire de leurs préjugés, et, au contraire, en vue d'intérêts matériels plus ou moins sérieux, on leur a accordé toutes les satisfactions réclamées par leur amour-propre. Sait-on que depuis les Jésuites d'autrefois, pas un Européen n'a passé le seuil du palais impérial et que si, deux fois en trente ans, les Ministres d'Europe ont été admis, pendant cinq minutes chaque fois, à l'audience du Fils du Ciel, ça été dans la salle des Tributaires avec le cérémonial, à peine adouci, que subissent les envoyés du Roi de Corée ou du grand Lama ? Cela paraît peut de chose en Europe, ici c'est tout. Aussi l'horizon n'est-il pas clair. 

La Providence n'exige pas de nous le coup d'oeil d'aigle qui prévoit et prépare tout sans laisser place à l'erreur, mais seulement la bonne volonté et la persévérance dans l'effort, la contribution généreuse de nos forces à l'oeuvre éternelle dans l'abnégation de soi-même, dans la pure recherche des intérêts supérieurs de la religion et du pays. Dans ces dispositions, l'effort, même mal dirigé, ne peut qu'avoir un bon résultat final parce que Dieu y veillera. Se décourager, renoncer à la lutte, c'est là seulement ce qui est déplorable. C'est sur cette théorie que je vis ici. Combien de fois ne m'arrive-t-il pas de me prendre moi-même en flagrant délit de maladresse et d'imprudence ! Mais l'intention est bonne, et, en fin de compte, c'est le bien qui est produit. 

A Kuin Lin, je commençais à me sentir par trop chez moi. Connaissant tout le monde et encore plus connu moi-même, habitué aux gens, au pays, aux usages, très bien installé dans ma principale résidence et pas mal dans plusieurs autres, en politesse avec les gros bonnets et les mandarins même, je ne me sentais plus étranger. Je roulais dans une ornière que le temps eût creusée, je n'aurais plus été missionnaire. Je craignais cela par-dessus tout. Le bon Dieu me tend la perche. Libre de choisir mon successeur, je suis sûr de mettre mon district tant aimé en des mains qui le feront prospérer et activeront au mieux la moisson qui commençait. 

Alors impossible de comprimer l'émotion publique, ce fut un sanglot universel. Pendant que le cher Père fendait les flots pressés de la foule pour sortir, tous les visages, baignés de larmes, se tournaient vers lui. Et l'on dira que les Chinois n'ont pas de coeur, pour moi, je ne croirai jamais qu'il soit possible de feindre une pareille émotion. Quant au cher Père de Guébriant, il eut bien vite refoulé ses larmes et raffermi sa figure. J'admirai même son calme et sa gaîté pendant le reste du voyage. Mais, il ne m'en imposa pas sur ses vrais sentiments; j'avais assez longtemps vécu avec lui pour les deviner. Ce qui le consolait de quitter son cher troupeau au milieu duquel il faisait tant de bien, c'est la perspective d'aller travailler dans un coin obscur de la Mission où il aurait plus à souffrir et passerait plus inaperçu. 

De l'autre, presque rien encore, et tout à faire : le Kientchang, pays très ingrat, jusqu'à ce jour impénétrable. C'est celui vers lequel le Père de Guébriant dirige ses pas. Ce n'est pas de gaieté de coeur que son évêque, Monseigneur Chantag non, lui a confié cette rude tâche. 

Tout d'abord, le pays est d'accès très difficile, la seule route de pénétration franchissant un col à plus de 3000 mètres. Ce pays est pauvre, peu peuplé, couvert de montagnes. Très hautes partout, elles rivalisent, dans le nord, avec les sommets de l'Himalaya auxquels elles se rattachent. Seule une vallée fertile traverse le Kien Tchang sur toute sa longueur arrosée par la rivière qui coule vers le sud où elle rejoint le Fleuve Bleu. La population est mêlée de Chinois pour la plupart expatriés, de Thibétains avec des Lolos et Si fans, tribus aborigènes. Tout cela vit plus ou moins d'accord, les Lolos se trouvant encore à l'état barbare, habitant les montagnes ou s'y réfugiant pour exercer en toute liberté leur métier de pillards. La rareté des mandarins locaux, l'éloignement des mandarins supérieurs, le voisinage des frontières et la facilité de se cacher dans un semblable pays en font le repaire des repris de justice de l'Empire et la Terre Promise de toutes les sectes défendues. On conçoit aisément ce que la religion doit rencontrer de difficultés dans un tel milieu. 

Maintes fois on a mis en question, sans s'y résoudre, l'abandon de cette terre par trop ingrate. II s'agit de tenter un nouvel effort. On le tentera. L'instrument choisi n'est pas fait pour donner grande confiance, mais tout est bon à Dieu pour les fins qu'Il propose. Ce qu'est personnellement ma situation en présence de ce qui m'est demandé, c'est l'impossible dans ce qu'il y a de plus évident. C'est même dans cette évidence absolue que je puise ma sérénité présente, car on est moins embarrassé sur le choix des moyens humains, les voyant tous égaux dans leur inutilité. 

Il est logé à l'évêché, et cette vaste demeure n'est autre qu'un grand mandarinat chinois construit par le principal persécuteur qui livra au martyre, à quelques pas de là, le bienheureux Monseigneur Taurin Dufresse, décapité après de longues tortures. Ce puissant mandarin nommé Hoang, qui avait promulgué la sentence de mort, construisit ensuite un palais. On raconte, et le fait est certain, qu'une vieille femme venait sans cesse se jeter au milieu des ouvriers et criait à tous les échos : "Mandarin, ta maison est bâtie avec du sang chrétien, les chrétiens en feront bientôt leur église". De fait, ce misérable, par un complet revirement de fortune, tomba en quelques années, dans la plus noire détresse et mourut de désespoir. La maison dernière ressource de la veuve, ne trouvait pas d'acquéreur. Bâtie dans des conditions spéciales, elle ne pouvait, d'après la coutume, être habitée que par un dignitaire de sang égal au premier propriétaire. Le traité de Tien Tsin survenant permit à l'évêque de faire une grande charité à la famille ruinée du persécuteur en lui achetant sa maison. Ainsi devint-elle résidence épiscopale, servant en même temps d'église à la plus belle paroisse de la ville. 

Le lendemain, il monte toute une matinée pour passer le col de Ta Siang Lin à plus de 3000 mètres, pays absolument désolé, sans trace de culture, sans arbres, sans maisons. Rien qu'un gazon pâle et des buissons rabougris aux flancs abrupts des monts, bizarre contraste de la solitude avec le va-et-vient de la route. Ce col franchi, le Père redescend de mille mètres pour loger, une nuit, à Tsin Ki Hien, dans une famille chrétienne. C'est là que bifurque la route du Thibet par laquelle on atteint, à trente-six lieues de là, le chef-lieu d'une principauté demi-indépendante, la petite ville de Ta Tsien Lou, où réside l'évêque de la très pauvre Mission du Thibet, la plus dure peut-être qui soit au monde. Les missionnaires, outre un isolement exceptionnel, y sont réduits à une impuissance presque complète et à d'incessantes persécutions dont, pendant de longues années, la plupart seront les sanglantes victimes.

Aux difficultés des étendues à parcourir, et toujours à cheval par des pistes la plupart du temps très dangereuses, il faut ajouter, de juin à octobre, l'obstacle des pluies torrentielles. Il n'y a, au Kien Tchang, que deux saisons : la sèche et l'humide. 

Ce pauvre pays est décimé par une maladie atroce qui affecte toutes les classes de la population. C'est la lèpre pour laquelle les Chinois ne connaissent aucun remède. Les missionnaires des Indes, de Cochinchine et du Japon, ayant obtenu de bons résultats avec le "Haong Nan", fameux remède annamite, le Père Usureau s'est mis, depuis deux ans, à appliquer leur méthode. Il a pu soulager plusieurs malades et même en guérir un dont le cas était très grave. Le bruit de ces guérisons s'étant répandu à cinquante lieues à la ronde, de tous côtés pauvres et riches viennent demander aux Pères des remèdes. Comme il faut un régime longtemps suivi, on n'en accorde qu'à ceux qui ont les moyens de s'établir pour quelques mois à Mien Lin et d'y vivre à leurs frais. Tous demandent alors de se faire chrétiens, presque toujours avec leurs familles. La Mission ayant déjà fait l'acquisition d'un terrain avec l'intention d'y développer l'oeuvre indiquée par les circonstances, le Père de Guébriant n'hésite pas un instant à en entrevoir la réalisation. Dès lors il ne songe plus qu'à obtenir de son évêque les autorisations désirables. Mis à part le bien que ne manquera pas de produire une telle entreprise, comment ne pas s'émouvoir devant le navrant spectacle des infortunés malades ? Rongés lentement par un mal inexorable, ils n'ont plus qu'à attendre l'échéance fatale où, en vertu d'une abominable superstition, ils seront mis vivants en bière et portés ainsi dans leur tombe. 

C'est un pur effet d'imagination. Je suis, pour ma part, profondément heureux d'être à un poste que je considère comme privilégié. Quant à la mesure relative des dangers que j'y puis courir, elle est bien difficile à apprécier : le Kien Tchanq, au dire des Chinois, n'est qu'un vaste coupe-gorge, la Chine entière en est un plus vaste encore et, au train dont y vont les affaires européennes, on peut se demander si les montagnes perdues des provinces extrêmes ne seront pas quelque jour, pour l'étranger, un refuge plus sûr que les concessions et les consulats de régions plus adorables. Il est certain que si les gens d'ici en veulent plus à notre bourse, ils en veulent infiniment moins qu'ailleurs à notre caractère d'étranger auquel ils font à peine attention, si ce n'est pour nous craindre davantage. 

De cette idée, il ne démordra jamais. Que, par sa vie, ses oeuvres, son apostolat, le missionnaire se fasse aimer et, par lui, sa patrie, c'est dans l'ordre, et nul ne saurait lui en faire un reproche. Hors de là, qu'on ne lui demande pas de remplir un rôle à l'encontre de sa vocation évangélique : il compromettrait en l'acceptant, l'oeuvre de Dieu. 

D'ailleurs l'imagination n'est pas, sans doute, étrangère à l'impression produite par le paysage. Ce Thibet qui s'étale là sous les yeux c'est le pays inaccessible par excellence : fanatisme des lamas, ruse des Chinois, diplomatie européenne, tout se ligue pour le fermer longtemps encore à la civilisation et à la religion. Quel exemple héroïque de patience et de persévérance donne cette pauvre Mission du Thibet dont l'évêque réside à Ta Tsien Lou.

Grâce à lui quelques muletiers ont pu faire passer franco leurs marchandises, et leurs remerciements ne lui ont pas fait défaut. "Pas de titres pompeux dont ne on ne m'ait qualifié. Mais j'étais beaucoup trop crotté pour être le moins du monde accessible aux impressions de vaine gloire". 

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Sentir sur soi, la charge d'une région qui mesure quatre cents kilomètres de long et, par endroits, inaccessible, tant elle est d'accès dangereux et difficile, savoir que, sur cette immensité presque rien n'est fait et tout à faire, voilà certes de quoi effrayer un homme d'une autre trempe. Le Père de Guébriant, lui, ne s'émeut ni ne s'attriste, au contraire, sa seule crainte serait de se voir tout à coup rappelé d'un poste où il se trouve fort bien. Quel que soit cependant le lieu où il habite, il n'en est aucun où il n'ait à lutter contre des ennuis, des dangers, des difficultés. 

Le missionnaire cherche d'abord à reconnaître, dans ces éléments, ce qui peut lui servir de point d'appui pour des chrétientés nouvelles, mais, s'il croit avoir trouvé, quel embarras que le manque auxiliaires indigènes ! Un Européen ne peut à peu près rien, par lui-même, sur les Chinois, tant que la première glace n'a pas été rompue par un tiers. Puis, comment s'éclairer soi-même sur le choix à faire, car, dans un pays de rusés gredins, il ne manque pas de loups disposés à emprunter peau de brebis, Dieu sait pour quel usage. 

A ces diverses occupations viennent alors s'ajouter des affaires plus compliquées. Aux environs d'Eul Se ln, sur la frontière du pays thibétain, là, où levaient de belles espérances, des chrétiens ont été emmenés en esclavage par les Lolo. Le Père a dû se rendre auprès du mandarin du Mien Lin, déléguer deux chrétiens avec une escorte militaire accordée par le sous-préfêt, mais le point le plus délicat n'est point tant de sauver les chrétiens compromis dans un cas particulier que de ne pas se brouiller avec les Lolos, gens aussi vindicatifs que peu scrupuleux. Le pays d'Eul Se ln étant celui sur lequel il fondait le plus d'espoir, il fallait bien, avoue le Père de Guébriant, qu'il y survînt quelque épreuve.

Quelle que soit la tribu à laquelle ils appartiennent, les Lolos se divisent en deux castes, les os noirs et les os blancs. Ils prétendent, et les Chinois aiment mieux le croire que d'aller y voir, que la différence exprimée par ces dénominations est fondée sur une réalité physique. Inutile de dire que c'est une farce. Mais, ce qui est vrai, c'est que les os noirs se regardent comme d'essence supérieure, sont seuls possesseurs du sol et ont les autres pour serfs. 

Me voici désormais à l'abri du plus grand danger qui menace les missionnaires en ce pays. Sur quatre qui meurent en Mission, trois succombent à cette terrible maladie qui est bien la fièvre typhoïde, mais encore aggravée par certaines nuances propres au climat. 

Dieu soit loué qui nous a épargné à tous les deux un bien douloureux sacrifice ! Votre bien aimé fils et le mien nous est rendu, mais il a failli nous être enlevé, et nous l'avons ignoré tous les deux. Le bon Dieu n'a pas exigé de nous le sacrifice de ce cher Isaac, même en esprit. Il est vrai que vous, Monsieur le Comte, l'avez fait en réalité depuis longtemps, depuis que vous l'avez offert à Dieu pour les Missions, mais moi, je n'y avais pas encore songé... 

1894-1895 II serait trop long de vous exposer par le menu toutes les démarches faites depuis lors pour obtenir réparation. Partout, nous nous heurtons à un parti pris que rien ne semble pouvoir ébranler. Si la guerre japonaise émeut jusqu'ici d'une façon peu sensible la population de ces provinces reculées, il n'en est pas de même du monde officiel où le désarroi et la colère commencent à se montrer visiblement. Car, Japonais, Américains, Français ont tous le même tort aux yeux des Chinois : ils sont étrangers. 

Les nouvelles les plus récentes que nous avons de la guerre sont du 10 janvier : à cette époque, les Japonais continuaient leur marche lente mais ininterrompue vers Pékin, et les Chinois se massaient derrière la grande Muraille pour y tenter un suprême effort. Le résultat n'est guère douteux, le dénouement va se précipiter. Vous êtes mieux à même que nous de le prévoir et je prendrais mon temps à vous faire part d'hypothèses qui vous arriveront, sans doute, après la nouvelle de la paix conclue.

Les grands mandarins ont certainement des nouvelles plus fraîches que les nôtres, mais ils ne les communiquent pas, ce qui en laisse soupçonner le caractère. Que tout soit sens dessus dessous dans le gouvernement, c'est ce qui ressort, entre autres preuves, de ce qui se passe à Tchen Tou, notre capitale provinciale. Là, notre vice-roi Lieou Kong Pao, cassé, il y a six mois, pour concussions, par des envoyés impériaux, tient toujours en place, bien qu'au premier moment il ait fait filer sa famille et ses trésors vers le Ngan Houy, sa patrie. Impossible de savoir s'il va, ou non, être remplacé. 

Un matin, toujours gardés à vue, ils tentent un essai désespéré. Choisissant celui de leurs chrétiens que ses relations mettent le plus en mesure de réussir, ils l'envoient s'aboucher avec les chefs de la canaille locale, gradés de ces fameuses sociétés secrètes que l'on appelle, par analogie, franc-maçonnerie chinoise : aucun coup de main n'est fait sans leur aveu. Une détente passagère a paru se produire de courte durée. Le Père en profite vite pour mander de Yue Hi un chrétien qui fut, avant sa conversion, un des membres influents de la franc-maçonnerie du Kien Tchang et qui n'a pas perdu toute influence sur ses anciens amis. Pourra-t-il, Dieu aidant, contribuer à l'apaisement ? 

Tout le mal vient du vice-roi de Tchentou, Lieou Pin Tchang. Sur le point d'être changé, furieux des réprimandes reçues de Pékin à propos de ses agissements contre les Européens et des défaites de son fils, général battu par les Japonais, il a voulu, avant de partir, faire tout le mal en son pouvoir. Mais avant de céder la place à son successeur, il s'est vu forcé de donner un édit de pacification dont l'effet a été immédiat. 

En somme, dans ces derniers jours de juillet, les nouvelles laissent prévoir un apaisement. C'est alors qu'un télégramme reçu le 29 de ce même mois mande d'urgence le Père de Guébriant à Tchentou. II s'agit évidemment de porter à ses supérieurs les renseignements nécessaires pour obtenir les indemnités et autres réparations à exiger du gouvernement chinois. Il met donc aussitôt le pied à l'étrier pour gagner d'abord Souy Fou, et vingt et une journée consécutives, à cheval. 

En résumé, les pertes de la Mission (1895) sont énormes, au moins les trois quarts de ses établissements sont détruits, peu de morts, une vingtaine en tout, mais les chrétiens pillés ou dispersés sont nombreux. 

Les missions saccagées obtiendront réparation pécuniaire, mais les principaux coupables seront-ils soumis aux sanctions qu'il est impossible de ne pas demander sous peine de créer un fâcheux antécédent ? Mgr Chatagnon est à Tchentou, traitant avec Mgr Dunand ces affaires délicates qui pourront traîner longtemps encore. Cependant il a déjà obtenu la destitution du fameux ivrogne, le mandarin de Mien Lin, que le Père du Guébriant ne tiendra sans doute pas quitte pour cela, car il lui a volé à peu près tout, entre autres les objets qui avaient l'inappréciable valeur de souvenirs de famille. 

"II est certain que je n'aurai à Souy Fou rien à faire qu'à me reposer, et c'est bien ce qui me fatigue le plus".

La bagarre avant commencé le 28 mai, à Tchentou, par le pillage de la Mission protestante. Personne ne songeait à attaquer les cinq ou six églises de la ville. Mais voilà qu'un édit du vice-roi parut le lendemain matin, reprochant hypocritement au peuple sa conduite envers les Anglais qu'on doit laisser tranquilles bien que, "fait avéré, ils volent et tuent les enfants". C'était indiquer clairement aux brigands de profession qui pullulent en ville ce qu'ils avaient à faire. 

La rage de la gent lettrée était indescriptible, mais, en somme, la victoire restait au missionnaire. Le mandarin, sans prendre une attitude bien franche, avait fait l'essentiel. Mais quand, au mois de juin, la capitale eût donné le signal de la persécution, le catéchuménat sauta tout le premier et, pendant deux mois, la position des néophytes fut intolérable : on les battait, on les pillait, on rasait leurs maisons, on les mettait au ban de la population. Le mandarin, encouragé par l'exemple et les ordres secrets de ses supérieurs, refusait toute justice joignant l'insulte et l'iniquité. 

Enfin, le 23 septembre, une séance solennelle et publique réunit à la principale pagode de Tchong S oPa les chefs de l'agitation diabolique. Tous, buvant du vin mêlé de sang, s'engageaient par serment à assassiner le Kouang Ta Jen – Kouang, le grand homme – dès qu'il remettrait le pied sur le territoire de Yue Hi, à accuser de ce crime les Lolos pillards, et, dans le cas où l'un d'eux serait pris, à le soutenir, par tous les moyens, jusque devant l'Empereur lui-même. 

Alain s'étonne que les missionnaires protestants aient pu être massacrés en assez grand nombre sans que rien de pareil nous soit arrivé : la chose est naturelle et se reproduira à chaque persécution, car, sans parler des imprudences des ministres qui, souvent, semblent prendre à tâche d'irriter les préjugés chinois là où rien n'empêche de s'y accommoder, ils sont, aux moments critiques, terriblement embarrassés de leurs familles et n'ayant, au moins au Setchoan, aucun groupe de convertis sincères, ils n'ont pas, comme nous, mille intelligences qui leur permettent de se dérober d'un instant à l'autre aux recherches de leurs ennemis.

Au surplus, je n'ai pas d'illusions pour l'avenir. La persécution de cet été n'est, à mes yeux, qu'un premier épisode d'une longue crise qui ne finira pas avant le bouleversement total de la Chine. 

Comment concevoir la durée d'un tel état de choses, alors qu'un si prodigieux aveuglement coïncide avec la nouvelle fureur d'expansion des nations européennes ? Cette fois, il paraît bien qu'il est trop tard, et, d'ailleurs, s'il était encore temps, la Chine incorrigible attendrait encore. Aussi, ne vois-je en perspective que querres du dehors et secousses au-dedans. Verrais-je trop noir ? Du moins, si je suis pessimiste dans le présent, pour l'avenir je suis optimiste. Je crois au succès final de la religion chez ce peuple d'immense ressource qui vaut cent fois mieux que son organisation pourrie et menteuse. 

C'est le charme et surtout, je l'espère, le mérite du métier d'avoir à se plier aux situations les plus diverses, les plus opposées, pauvre chez les uns, riche chez les autres, honni par ceux-ci, honoré par ceux-là, souvent vagabond, parfois mandarin....11 y a là de quoi assouplir le caractère, mais aussi, malheureusement de quoi dissiper terriblement l'esprit. A la grâce de Dieu, tout est pour Lui. 

Ses ambitions ? Il n'en a d'autres que l'oubli de soi et l'extension du royaume de Dieu. "Petites ?" Mais ne les trahit-il pas, au contraire, illimitées ? 

Si, par quelques côtés, la vie est un peu plus dure au Kien Tchang que dans le reste du Setchoan, la liberté, en revanche, y est beaucoup plus grande. L'heureuse conclusion de nos derniers procès m'a acquis le respect des païens, la confiance des chrétiens, et donné, par là, une position un peu exceptionnelle dont je puis tirer parti pour faire quelques bien. Que désirer de mieux en attendant le ciel ? 

Aussi, pour lui témoigner sa confiance et prouver à tout le monde qu'il ne garde rancune contre personne, il a écrit aux mandarins supérieurs de la capitale pour demander l'élargissement des prisonniers détenus à Lin Yuen Fou comme coupables dans la persécution passée, donnant pour raison que l'excellente administration du mandarin actuel a assuré, pour l'avenir, la tranquillité du pays et que rien n'empêche désormais la justice de faire place à la miséricorde. En agissant de la sorte, il est heureux de donner, aux supérieurs de cet homme, une bonne note dont il lui saura gré, et, du même coup, par besoin de mansuétude, il l'enlèvera un poids de dessus le coeur. 

L'homme, mis de côté, je ne vois, ni dans l'Ecriture, ni dans la théologie, aucun motif de repousser l'évolution entendue aussi largement qu'on voudra. Tout au contraire, je trouve qu'elle simplifie magnifiquement la conception du rôle de Dieu créateur, et, mû par cette considération plus que par toute autre, j'aurais déjà ma conviction faite si, dans l'ordre purement scientifique et dans le domaine des faits constatés, je ne voyais subsister, à côté des nombreuses preuves pour, de formidables objections contre. Tant que celles-ci resteront debout, les savants n'auront qu'à chercher et les hommes de bonne foi à suspendre leur jugement. 

En tout cas, ce sera une position importante d'acquise. Car, il voit loin, prévoyant que, dans un avenir plus ou moins éloigné, Houy Li Tcheou sera la clef du Setchoan du côté du Tonkin et de la Birmanie, autrement dit de l'Europe. Aussi lui tient-il à coeur de s'y installer le plus tôt possible. 

Toutefois, à cette époque, aussi bien au Setchoan que dans le reste de l'Empire, le vent n'est plus à l'optimisme. Deux missionnaires catholiques allemands ayant été massacrés au Chan Tong, victimes d'une persécution, l'Allemagne a pris leur cause en mains avec la plus grande énergie. Son escadre a signifié au Gouverneur de cette province d'avoir à régler l'affaire en quarante-huit heures. Ce délai passé, le port de Kian Tcheou, magnifique position maritime au sud de la presqu'île du Chan Tong, a été occupé. L'empereur terrifié n'a pu, dès lors, que se soumettre aux exigences. Le gouvernement du Chan Tong a été envoyé comme vice-roi du Setchoan et, ce personnage étant l'ennemi acharné des Européens et de la religion, d'autres calamités sont à redouter. Tout cela est d'une importance capitale pour le missionnaire dans le présent.

"Ma pauvre vie se complique, affirme-t-il, j'ai toujours devant moi beaucoup plus de besogne que je ne vois la possibilité d'en faire ! "

A cette date en effet, il a reçu, de son évêque, l'ordre de s'établir à Ya Tscheou, l'une des villes plus importantes de la Mission. Placée au pied des montagnes dont elle garde l'accès, soit vers Kien Tchang, soit vers le Thibet, à l'extrémité du réseau navigable qui communique sans interruption avec la mer, elle occupe, au Setchoan méridional, le premier rang politiquement, le second ou le troisième commercialement. Le séjour n'y a rien d'agréable : le climat est excessivement pluvieux, le voisinage du Thibet y rend les mandarins plus tracassiers, plus soupçonneux qu'ailleurs, l'état du christianisme y est désolant: à peine trois ou quatre familles pauvres, sans influence et peu ferventes, c'est tout au spirituel.

Monsieur Tcheou, lui dit-il, vous qui avez longtemps habité Schanghaï et fréquenté de nombreux Européens, rendez-moi donc un service et dites, pour moi, à ces messieurs, qu'un Européen, surtout un missionnaire, n'a pas deux paroles et que, quand il a une fois fait connaître sa pensée, c'est comme s'il l'avait exprimée vingt, trente ou cinquante fois.

Tour à tour maître d'école, promoteur de nouvelles oeuvres, supérieur de collège, chef intermédiaire de sa Mission, sans cesser, pour autant, son apostolat au milieu de nouvelles chrétientés appelées par lui à la Foi, il se chargera, en outre, de missions diplomatiques, entreprendra les toujours trop longs et périlleux
voyages, assumera de lourdes responsabilités, se heurtera à la haine, aux roueries, aux finasseries des autorités mandarinales, des préfets, des vice-rois, de la Cour impériale même. 

Or, les sociétés secrètes, dont les adhérents pullulent, ne veulent pas cesser leurs intrigues contre la dynastie actuelle qui n'est pas nationale, mais tartare-mandchoue. Ils ont beau jeu pour l'accuser des malheurs de la Chine et de l'attitude humiliée qu'elle prend devant l'Europe. Donc, chasser ou massacrer les Européens et les chrétiens, mettre, par-là, en mauvaise posture, la dynastie régnante, profiter du trouble pour soulever la guerre civile et porter au pouvoir un empereur de race chinoise, tels apparaissent, assez nets, les articles du programme.

Aussi, à tous ces indices, le Père de Guébriant sent venir l'orage et il affirme : "De tout cela je n'augure rien de bon. Le XlXème siècle n'en a plus pour longtemps et, pourtant je serais surpris que le commencement du XXème nous trouvât dans nos positions actuelles".

Un succès d'une toute autre importance mérite d'illustrer le nom de ce bon vieux Père Nyen, dévoué serviteur de l'Eglise et de la France. Employé comme
interprète et homme de confiance par le Général de Montauban lors de la guerre de 1860, il suivit toutes les opérations de cette campagne, vit les dessous de toutes les cartes et suppléa par une adresse, un peu chinoise, si l'on veut, mais pardonnée sans nul doute de Dieu et des hommes, à l'insuffisance diplomatique du chargé d'affaires français, le Baron Gros. Car celui-ci, refusant d'insérer dans le traité l'article capital qui autorise les missionnaires catholiques à acquérir, au nom de la communauté chrétienne, des immeubles en Chine, le Père Nyen, alors chargé des écritures officielles, prit sur lui de glisser dans le texte chinois la clause en question, exprimée avec la plus extrême concision, mais pourtant absolument claire. Les ministres chinois qui, à ce moment auraient signé l'annexion à la France d'une moitié de leur empire, n'y virent aucune difficulté, et le Baron Gros ne connut la chose qu'après son départ de Pékin. 

Le nouveau vice-roi du Setchoan, depuis deux mois qu'il est en charge, n'a cessé de se montrer du parti "vieux chinois", c'est-à-dire partisan de la réaction antieuropéenne. Son unique politique consiste à user les Missions à petit feu. Pour sauver les apparences, il a fait attaquer les grandes bandes qui opéraient dans le Setchoan oriental, mais, au lieu de procéder à la punition des chefs et au rétablissement des chrétientés, il laisse ces dernières dans une espèce de mise au ban de l'empire et il négocie, avec les premiers, comme s'il s'agissait des représentants des grandes puissances. Il ruine, par là, la situation morale des Missions et donne une importance excessive à de vulgaires chefs de voleurs. 

C'est d'abord la propagande protestante, qui, à peine connue jusqu'alors, se développa avec une extrême rapidité, cherchant à gagner jusqu'aux recoins les plus reculés du territoire, et réussissant, dans une large mesure, sinon à multiplier ses recrues, du moins à manifester ses étonnantes ressources d'activité, d'argent et de personnel, à frapper les esprits, à faire parler d'elle surtout par ses maladresses, par ses prétentions de vouloir agir comme un pays conquis. 

- Voulez-vous, Messieurs les Délégués, traiter au plus tôt avec nous la question des compensations morales et matérielles dues aux Missions dévastées du Setchoan ?
- Oui, nous sommes ici pour cela.
- Eh bien, donc, consentez-vous à faire mettre en jugement, selon vos lois chinoises, les chefs d'émeutes, incendiaires et assassins dont l'impunité triomphante démoralise ce pays et nous expose à un danger continuel ? - Nous ne le pouvons pas. La plupart sont trop populaires.
- Alors, nous et nos chrétiens sommes et resteront hors la loi ?
- Non, nous ferons ce que nous jugerons possible (traduisez : rien) mais nous devons compter avec notre peuple exaspéré.

II est cependant un fait contre lequel il se sent fermement décidé à résister jusqu'au bout, car ce fait annihile les Missions dans le présent et, dans un avenir prochain, compromet tout : une fois de plus, après tant d'autres, des attentats de droit commun, pillages, vols, incendies, viols, assassinats, commis contre des missionnaires et des chrétiens, vont-ils rester impunis, précisément parce que commis contre des missionnaires et des chrétiens ? Et, par impunité, il faut entendre une impunité totale, affichée, soulignée, où non seulement les mandarins gardent leurs charges, les lettrés, leurs globules, les assassins leur tête et les pillards leur proie, mais où tout ce joli monde étale, aux yeux de tous, les richesses et la popularité acquises par ce qu'on affecte stupidement de regarder comme une victoire sur les Européens. 

Aussi, nous faisons souvent nous-mêmes prendre le change à ceux qui, mieux éclairés, pourraient nous aider. Exemple entre mille : au printemps dernier paraît, à Pékin, un décret impérial reconnaissant quelque chose comme un rang officiel aux évêques et missionnaires catholiques en Chine. C'est une arme précieuse mise à notre portée, suivant les circonstances et selon la main qui s'en servira, elle produira plus ou moins d'effet. Mais, en somme, ce n'est qu'un décret ajouté à tant d'autres. Or, à lire certains journaux, on dirait que le catholicisme est devenu la religion officielle du Céleste Empire. Hélas ! 

Le gouvernement chinois me confère gracieusement le "Bouton Bleu" de mandarin. C'est une distinction élevée, mais je ne croyais guère l'avoir méritée. Ou, du moins, la récompense que j'attendais pour les peines prises n'était pas de cet ordre. Voici comment la chose s'est passée. Avant de commencer mon voyage de rapatriement en Mission, prévenu que, par suite du rôle joué à Pékin, je risquais d'être en butte à des haines spéciales de la part des mandarins du Setchoan, j'avais écrit à Monseigneur Favier, le priant de faire son possible pour remédier à la chose, par exemple en faisant insérer à mon endroit quelque parole bienveillante dans l'une ou l'autre des pièces officielles envoyées de Pékin au Setchoan. Monseigneur Favier, dont j'ai dit les bontés pour moi, a pris aussitôt la chose en main, et, sur son initiative, le premier ministre Young Lou, n'osant passer par-dessus la tête du vice-roi du Setchoan, avertit ce dernier qu'à Pékin on verrait de bon oeil qu'il demandât pour moi une récompense à l'Empereur. Grand embarras de notre Gouverneur. Pour s'en tirer en bon Chinois, éviter de me donner une distinction trop spéciale et en même temps faire du zèle, il a répondu en demandant la faveur en question, non pour moi seul, mais pour les trois évêques du Setchoan et un missionnaire pris chez chacun d'eux. A présent, la comédie est jouée, et l'Empire Chinois compte six dignitaires de plus. C'est le fonds qui lui manque le moins. 

(1900) L'antiréformisme, dans la clique au pouvoir, n'est plus une tendance, une orientation gouvernementale; c'est une fureur. Autour de la vieille impératrice, tout ce qui, ces dernières années, a eu couleur de réforme, est renversé par des édits qui se succèdent et donnent un son de cloche alarmant. Une seule préoccupation se fait jour : celle de s'assurer de la personne des leaders progressistes, ou simplement des suspects, et d'en tirer vengeance tout en parant à des éventualités que l'on redoute par-dessus tout. 

Il a vu juste. Les événements redoutés se précipitent. Par un télégramme reçu du Yunanfou il apprend, vers la mi-juin, que tous les établissements chrétiens de la ville et des environs ont été détruits et que tous les Français, missionnaires ou non, saufs jusqu'à présent, se sont réfugiés au consulat de France. Cette dépêche à peine lue, une autre lui annonce que, dans Pékin même, il y a des troubles d'une extrême gravité : massacres, incendies, chemins de fer détruits, ponts sautés. Européens tués ou disparus, le chancelier de la Légation japonaise écharpé en pleine rue, enfin "guerre regardée comme inévitable" et avis du Consul Général de France, à tous les Français de l'intérieur, d'avoir à se ménager un refuge provisoire où ils puissent laisser passer la tempête. 

Les trois Missions ont été unanimes à juger qu'il était impossible, dans les conjonctures actuelles, de quitter, non pas la Province, mais même les postes respectifs. C'est que la présence des missionnaires est évidemment l'unique et suprême sauvegarde qui reste à leurs pauvres chrétiens, dans l'extrême danger qu'ils courent. D'autre part, sur l'invitation formelle des consuls d'Amérique et d'Angleterre, tous les ministres protestants ont quitté le pays. 

L'unique moyen de sauver la Chine est de lui donner au plus vite une leçon qu'elle n'oublie jamais. C'est par là seulement qu'on éclairera ce peuple qu'il ne faut pas juger d'après les infamies de son gouvernement et de ses lettrés et qui n'a besoin que d'être une bonne fois désaveuglé. 

II y va, pour lui, du plus grand intérêt à se rendre compte, sur place, de conflits soudainement surgis entre de nouvelles sectes protestantes et un certain nombre de chrétientés. Une malheureuse société intitulée China Inland Mission et qu'il lui est difficile d'identifier avec aucune secte précise, fait, depuis quelques temps, soit à Souy Fou même, soit à plusieurs journées de marche à la ronde, un remue-ménage dont il est impossible de se faire une idée hors de Chine. Elle obéit visiblement à un mot d'ordre venu d'on ne sait où. Il s'agit de faire du nombre, du nombre à tout prix. C'est facile dans les circonstances présentes. D'une part, les mandarins, qui se savent perdus s'ils ont maille à partir avec les Européens, laissent tout faire. De l'autre, les sociétés secrètes, mal en point depuis la déconfiture des Boxeurs, cherchent à se reconstituer sous des noms nouveaux. La China Inland Mission — la société de l'intérieur de la Chine — fait très bien l'affaire. Elle se targue de l'appui d'un pouvoir européen, brave les mandarins, inscrit quiconque se présente ou simplement envoie son nom et regarde, comme ses membres, tous ceux qui sont une fois inscrits. Il suffit donc de l'apparition, dans une ville ou une agglomération quelconque, d'un émissaire de la "Société" pour qu'il surgisse une armée de soi-disant protestants. 

Mais, hélas ! combien d'autres endroits sont en pleine effervescence par suite des menées insidieuses, de la mauvaise foi et des agissements criminels d'une clique qui se dit néoconvertie ! Certains cas sont typiques, ils illustrent l'activité, pour le moins que l'on puisse dire, maladroite, et l'attitude inimaginable des membres de la China Inland Mission. Quiconque se déclare de cette secte trouve un "Reverend" pour le patronner devant les tribunaux chinois, le dispenser de payer ses dettes, le venger de ses ennemis, le retirer de prison s'il s'y trouve, l'arracher au supplice s'il est condamné.

De cette ligne de conduite il ne se départira jamais. Malgré les errements passagers, malgré même certaines époques où semblera prévaloir un sectarisme absurde, lequel, sans arriver toutefois à devenir un "article d'exportation", accumulera bien des ruines dans le mère patrie, le Père de Guébriant verra toujours, dans la nation française, la nation prosélyte et missionnaire par excellence, celle qui envoie ses meilleurs fils et les plus nombreux de tous à la conquête du monde, non pour des intérêts matériels, mais par pur désintéressement, afin de contribuer à l'expansion du Royaume de lumière, de justice, de charité. 

Mais, au juste, que faut-il entendre par la dénomination de Boxers donnée à une secte qui a tant de méfaits à son actif ? Le mot, par lui-même donne l'idée de lutte, de pugilat, d'exercices simplement physiques, alors, qu'en fait, il s'agit d'une bande d'initiés se livrant à un état d'exaltation nerveuse qui supprime la sensation de la douleur et la conscience du danger. Des cris assourdissants, des contorsions extraordinaires, une escrime désordonnée de la lance et du sabre amènent ce résultat. Les exercices ont lieu en plein jour, mais surtout la nuit, au milieu d'une foule que ce spectacle met en délire. La spécialité des Boxers est une sorte d'état hypnotique qu'ils se procurent par des jongleries renouvelées des derviches tourneurs. Se prétendant invulnérables, les Boxers expliquent, par une insuffisance d'initiation, le fait d'être mis à mal par un adversaire. Seuls, les purs sont immunisés. Leurs buts ? La débauche, la tuerie, le pillage, et surtout les actions d'éclat d'une xénophobie à son paroxysme. 

Dis aussi à M. de Mun que les catholiques massacrés et ruinés cet été au Setchoan sont, dans la proportion d'au moins 95 % des chrétiens de vieille souche appartenant à des familles converties sous le règnes de Kien Long et de Kia King, c'est-à-dire au XVlllème siècle ou, au plus tard, au commencement de XlXème (avant 1815).

Cette assertion, que je garantis, suffit à réfuter la calomnie chère à la 'ale ousie anglaise ou à la haine sectaire, à savoir : que les missions catholiques reçoivent, comme convertis, des légions de gens sans aveu et de repris de justice et que les maux qu'elles endurent ne sont que de légitimes représailles.

J'ai un surcroît de travail ces jours-ci. Toute la gent lettrée de Souy Fou et environs est sur pied. Le grand examen triennal a lieu en ce moment même, c'est celui qui emporte pièce et après lequel on est admis, avec le titre de bachelier, dans la noblesse chinoise ou bien, ce qui est plus fréquent, "Gros Jean comme devant" pour au moins trois années encore.

Or, cette fois, les sujets de composition sont presque tous des questions de mathématiques, géométrie ou algèbre surtout. Cela sort beaucoup des données classiques et les malheureux candidats ne savent où donner de la tête. Plusieurs me font passer le résultat souvent cocasse de leurs recherches, afin d'en connaître la valeur et d'escompter le verdict. Mais surtout les élèves des Frères se trouvent très excités sur l'article mathématique et se plaignent de la sage lenteur avec laquelle les chers Frères leur expliquent, en bon français, les principes de la règle de trois. II leur faut de la géométrie et de l'algèbre, puisque le grand examinateur en veut. L'avenir est là, plus de doute possible. Et alors, je me suis mis à leur faire un cours d'une heure, cinq jours par semaine. 

A cette affirmation, nous opposons la nôtre. Nous répétons ce que nous avons dit tant de fois, ce que chacun sait ici, c'est que les Missions catholiques ont vécu, pendant des siècles, en parfaite intelligence avec le peuple chinois et que la bonne harmonie entre païens et chrétiens n'a été rompue qu'à partir du moment où les entreprises européennes ont créé, pour ces derniers, une solidarité compromettante, imparfaitement compensée par le Protectorat religieux. Le fait historique est là.

Que l'on rapproche les dates et rien ne manque à son évidence. Avant les premières guerres Sino-Européennes, il n'y a jamais eu un soulèvement populaire contre les chrétiens comme tels : les Missions n'ont eu à souffrir que des caprices impériaux ou de l'arbitraire des mandarins et, dans les persécutions officielles, les chrétiens loin d'être tourmentés par leurs compatriotes païens, trouvaient aide et assistance près d'eux. 

Cette requête est naturelle, et comme l'esprit dont parle M. Semblat ne peut être le sien et celui de ses amis, nous sommes les premiers à faire l'aveu qu'il réclame.

Ce qu'il demande encore, ce sont "des oeuvres laïques... une action de développement laïque systématique et suivie". A la bonne heure ! Il n'est rien que nous demandions nous-mêmes avec plus d'insistance. Que le Français en Chine ne soit pas uniquement le missionnaire, qu'il y ait avec lui le commerçant français, l'ingénieur français, le touriste français, qu'on voit des français dans les postes, les télégraphes, les services de navigation et tout le reste comme on y voit des Anglais ou des Américains, et nous n'aurons pas de termes pour exprimer notre joie ! Nous n'avons, à l'heure présente, qu'une angoisse, c'est de voir la Chine tendre à s'organiser tout à l'anglaise ou à la japonaise, et cela parce qu'on nous laisse seuls. 

Hostilité contre quoi, grand Dieu ? Contre les écoles laïques, au fin fond de la Chine ! Nous voici de nouveau en plein dans le ridicule. Quelles que puissent être à ce sujet les illusions d'un député socialiste, il faut pourtant déclarer qu'il n'existe pas d'oeuvre scolaire laïque en Chine, pas même, que je sache , dans les ports ouverts. C'est le néant qu'on reproche aux missionnaires d'attaquer. II n'y a pas d'hostilité contre le néant.
Les arguments de M. Semblat ne sont pas des arguments. C'est le moindre mal qu'on puisse dire. Ils lui suffisent néanmoins pour tirer sa conclusion et lancer devant les représentant d'un peuple civilisé, son "christianos ad leones" ! 

Or ceci est un énorme et exécrable mensonge. Je répète : un énorme, un exécrable mensonge. M. Semblat fait allusion au Décret Impérial du 15 avril 1899 et pour énoncer l'absurdité qu'il a osé émettre devant la Chambre, il faut, ou qu'il falsifie sciemment ce document capital, ou qu'il n'e l'ait jamais lu. J'adopte cette dernière hypothèse.

Voici, joint à ma lettre, un exemplaire de l'Edit en question, avec la traduction française officielle en regard. Il y est dit qu'en cas de besoin les évêques pourront rendre visite aux vice-rois, les vicaires généraux aux grandes autorités provinciales et les simples prêtres aux autres fonctionnaires. Les mandarins ne devront donc pas considérer ces relations comme indignes d'eux et, en s'y refusant comme jadis, ou même en ne recevant pas les lettres des missionnaires, rendre inévitables des recours continuels aux consuls ou ministres étrangers. Le désir de l'Empereur est que, par des relations personnelles ou épistolaires entre les autorités ecclésiastiques et civiles, la plupart des difficultés s'arrangent à l'amiable et que la nation protectrice n'ait plus à intervenir que dans les cas exceptionnels. Ou voit-on ici qu'un titre ou une dignité quelconque soit conféré aux missionnaires ou demandé par eux ? Comment, plutôt, ne voit-on pas dans quelle impasse s'engageraient les Missions, à quels inconvénients, à quels dangers, sans trêve elles s'exposeraient en acceptant pour leurs membres, la qualité de fonctionnaires chinois ? Mais jamais, au grand jamais, il n'a été question de cela. Jamais une idée si baroque n'a effleuré le cerveau des Chinois, ni le nôtre.

Prêtres catholiques, nous protestons avec indignation que nous ne sommes pas des fonctionnaires français, et nous mendierions le titre de fonctionnaires français et nous mendierions le titre de fonctionnaires chinois ! Il n'y a jamais eu, il n'y a pas, il n'y aura jamais d'édits qui donnent le titre de "mandarins" aux missionnaires et "obligent les Chinois, par conséquent, à leur rendre des honneurs auxquels ils n'ont aucune espèce de droit".

Il faut, à tout prix, que cette imposture soit enfin dévoilée, que ce décret du 15 avril 1899 soit enfin lu dans son intégrité à la Tribune de la Chambre et qu'on adjure nos députés de dire si, oui ou non, l'Empereur de Chine y reconnaît aux missionnaires catholiques d'autres qualités que celles d'hôtes honorables, dignes de respect, de confiance et d'égards. 

La citation qui vient ensuite relève encore mieux le procédé et je suis à l'aise pour en parler, puisqu'elle me met directement en cause. Telle qu'elle est présentée et commentée, elle équivaut à une diffamation pure et simple. Un Européen, en danger au milieu d'une population hostile, se présente presque seul devant une foule frémissante et, en quelques paroles énergiques, lui prouvant qu'il n'a pas peur, réussit à déconcerter l'émeute et ce sont ces paroles mêmes que l'on cite comme exemple du ton généralement adopté par les missionnaires !
Un petit chef militaire, muni d'instructions précises de ses supérieurs, prie le missionnaire de lui laisser faire, en vertu des ordres reçus, un exemple devenu nécessaire, et le missionnaire se décide à l'y autoriser pour q'un pays, jusqu'alors inaccessible, ne se referme par derrière lui, et on accuse ce missionnaire d'usurper une autorité qu'il n'a pas et de faire enchaîner arbitrairement des Chinois. Je répète qu'une citation ainsi truquée est une diffamation proprement dite et je la traiterais comme telle si j'avais des tribunaux à ma portée. Cependant M. Semblat est content de la mine qu'il a trouvée et il tient à l'exploiter jusqu'au bout. 

Monsieur le Rapporteur (j'ignore son identité) fait allusion à ma lettre à Monsieur de Mun. II ne nie pas les faits, mais il s'écrie : "Comment se fait-il que les Boxers n'aient dirigé leurs coups que contre les Missions et contre elles exclusivement sur tout le territoire qui a été le théâtre de leurs méfaits ? Oui, pas un seul commerçant, pas un seul industriel, pas un fonctionnaire n'a été molesté à aucun moment

Comment cela se fait-il ? Tout simplement parce que le Setchoan n'étant pas ouvert au commerce étranger, sauf le seul port de Tchongking, il n'y a, sur tout le territoire en question, ni un seul commerçant, ni un seul industriel, ni un seul fonctionnaire, ni, en un mot, un seul Européen non missionnaire, ni une seule entreprise européenne autre que les Missions catholiques et protestantes. Monsieur Massabuau a très bien vu la réponse à faire : mais il n'a osé l'exprimer, pour une raison facile à comprendre, que sous forme dubitative. 

C'est l'époque, en effet, où les intérêts vitaux de la Patrie cèdent le pas aux luttes partisanes, à des querelles de clocher. Ce sont les années du crochetage des portes d'église, des inventaires de sacristie, des exodes, en foule, des religieux et religieuses sur le chemin de l'exil. Ses écoles fermées, ses biens dilapidés, ruinée, calomniée, notre malheureuse Eglise entend alors prôner le mot d'ordre prétendu rénovateur des générations futures : " Ni Dieu, ni maîtres !"

Pauvres générations désemparées que la haine du bien, l'impéritie, l'imprévoyance, l'aveuglement parfois volontaire et même la trahison conduira un jour, pantelantes, aux abîmes de catastrophes telles que l'histoire de notre nation n'en a jamais enregistré de semblables !

Et c'est la conclusion : "Advienne que pourra, nous ne perdrons pas courage". 

(Boxers) L'audace de ces illuminés allait jusqu'à parcourir les villages avec un drapeau déployé étalant à tous les yeux la devise : "Mort aux Européens". Cela passait les bornes et une explosion de troubles graves était imminente. Le magistrat ne bougeant pas, le Père de Guébriant est allé le trouver lui-même pour le presser d'agir, lui déclarant que, s'il ne peut obtenir sa protection comme missionnaire, il la réclame comme Européen, pour ses confrères et pour lui et que, s'il n'est pas fait acte d'énergie dans les quarante-huit heures, le télégraphe fera connaître à Tchentou, à Schanghaï, à Pékin et à tous les consuls étrangers, que le territoire de Souy Fou voit le spectacle inouï de bandes toujours grossissantes promenant partout impunément, un drapeau sur lequel chacun peut lire : "Mort aux Européens".

Il lui dit que, puisqu'il se faisait fort de rendre les gens invulnérables, il devait en fournir la preuve d'abord à lui-même et il le fit décapiter le jour même donnant à l'exécution le plus de publicité possible ! 

Ils leur donnent le nom dont les laisse s'affubler une tolérance sacrilège et l'on entend les gens se raconter, ça et là, les uns aux autres, les adeptes de Jésus – Yé Sou Kiao – ont tué tel mandarin, les adeptes de Jésus ont dévalisé tel convoi !

Avoir consacré sa vie au service d'un Nom adoré, être prêt, pour Lui, à donner son sang, n'avoir d'autre ambition au monde que de Le Faire aimer et respecter et Le savoir, par la faute d'énergumènes, l'objet de tels outrages, n'en est-ce pas assez pour qu'un disciple du Christ se tente indigné, bouleversé, et qu'il ait recours à tous les moyens en son pouvoir pour relever le défi ? 

Courrier impressionnant que celui du Père de Guébriant Pour la durée de ses cinquante ans d'apostolat, plus de cinquante mille lettres portent sa signature. Et quelles lettres ! tant par leur fréquente ampleur que, toujours, par le sérieux du sujet, l'aisance, la délicatesse, la profondeur des sentiments exprimés, non moins que par une tenue littéraire irréprochable. Ecrites très lisiblement, comme sans effort d'une écriture fine, régulière, soutenue, elles font plaisir au lecteur, ne le mettent jamais en difficulté, mais, surtout, elles révèlent l'homme toujours égal à lui-même, en pleine maitrise d'un tempérament nerveux et dans la parfaite possession de ses facultés. 

Le nom de la "Lanterne Rouge" est mis en avant; c'est la fameuse secte qui a ensanglanté, trois ans plus tôt, les chrétientés du Setchoan central.

En attendant cette échéance, toujours ardent à la tâche, le Père de Guébriant voit arriver, fin juin, le moment de son bilan annuel. C'est, pour les mois révolus, de juillet 1904 à juillet 1905, le chiffre de deux cents baptêmes de païens adultes et, en tout, de cinq cents chrétiens formés et baptisés en moins de deux ans. Selon des points de vue divers, apparemment, c'est peu, en fait, c'est beaucoup, avec les difficultés inouïes que l'on sait, c'est énorme car, en Chine, ce qui est dure généralement, les familles devenues chrétiennes restent telles et la foi se transmet indéfiniment, en s'améliorant, de génération en génération. 

Après quelques jours de surveillance, ils ont acquis la certitude qu'une cinquantaine de Boxers passent la nuit dans une maison isolée, à deux lieues du village. Le maire étant chrétiens et appuyant tout de son autorité, on est en règle avec la loi. Les chrétiens ont choisi, pour l'opération, la veille du jour où le Père de Guébriant est annoncé chez eux et, de fait, quand il arrive, le travail est accompli ! Une vingtaine de chrétiens appuyés par cinq ou six gardes nationaux ont, pendant la nuit, occupé toutes les portes, sauf une, de la maison suspecte. Subitement, ils ont fait un vacarme épouvantable qui a terrifié les Boxers, les laissant s'enfuir par l'issue restée libre, se contentant de mettre la main sur trois retardataires. C'était l'essentiel. Avec cela, insignes boxers, idoles, armes, drapeaux, registres d'inscription, il n'en fallait pas tant pour se présenter en bonne posture devant le mandarin de Yuin Hien. Et c'est l'inévitable corvée que doit accomplir une fois de plus, le Père de Guébriant. Du moins, certain bon côté de l'affaire lui fait plaisir : c'est le courage de ses paroissiens. Fiers de leur coup, désormais ils n'auront plus peur, quoi qu'il arrive.

Que de tristesses, sur l'Eglise de France surtout ! Quand je pense à ce que je souffrirais, là-bas, je me mets à aimer éperdument mes Chinois et à remercier le bon Dieu qui m'a placé au milieu d'eux. (1905)

Tous les embarras, au Kien Tchang, tiennent à l'hostilité du préfet de Ling Yuen Fou, mené secrètement par le consul d'Angleterre. Profitant de l'absence de ce consul, parti la veille en voyage, le Bureau des affaires étrangères a donné, au Père de Guébriant, un rendez-vous auquel il ne s'attendait pas, car tout avait été réglé dans une audience précédente. II s'agissait de lui poser certaines questions embarrassantes.

Signe d'acquiescement général. Il commence et il raconte comment, étant retourné en France, il y a cinq ans, il a commandé à un peintre de renom, le Comte de Chavannes, un superbe tableau représentant les Saints Martyrs Setchonannais canonisés par le Pape. Ce tableau, arrivé à Souy Fou en février dernier, avait été expédié au Kien Tchang où on l'avait enfin reçu dans les derniers jours d'octobre. A la vue de ce colis pesant, étroit et très long, les Protestants avaient répandu, en ville de Ling Yuen Fou, le bruit que la Mission catholique faisait venir des armes de guerre, entre autres un énorme canon. Or, il s'était trouvé un préfet assez retardataire pour croire à cette rumeur, assez osé pour violer le domicile des missionnaires et y prendre leurs caisses, assez aveuglé par la haine pour faire ouvrir publiquement le colis suspect, assez plat, enfin, pour ordonner, aussitôt après sa déconvenue, de reporter le tableau à l'église avec un grand apparat et force pétards en guise d'excuses, au milieu des rires de la foule.

Ce récit terminé, surprise embarrassée des Excellences qui ont bien eu vent de l'affaire par les rapports truqués du mandarin intéressé, mais qui ne croyaient pas le Père au courant. Là-dessus, l'interprète – un ami aussi discret qu'intelligent – commence son rôle et traduit la pièce avec une verve et un bonheur d'expression qui dérident les graves interlocuteurs. Il fallait au moins convenir que ce préfet n'était pas malin. Mais que faire ?

Le Père de Guébriant joue la partie belle. II émet la proposition modeste d'écrire en commun, le Bureau et lui, à Monseigneur Chatagnon, pour le prier de changer sa destination. Offensé déjà, par avance, par le préfêt du Kien Tchang, comment pourrait-il ménager une réconciliation entre lui et la Mission avec laquelle il est depuis longtemps brouillé ? Il faut chercher un missionnaire qui n'ait pas encore eu à se plaindre de ce fonctionnaire et l'envoyer sur place,

Devant cette adroite chinoiserie, le Bureau se récrie et, non moins chinoisement, accable le Père de bonnes paroles, il est l'homme nécessaire, il faut qu'il continue son voyage. Enfin, on convient que le préfet sera blâmé sévèrement et recevra l'ordre de s'entendre avec les missionnaires pour mettre fin à un état de choses intolérables, cela, sous le contrôle d'un tiers désigné par le Bureau parmi les mandarins haut placés au Kien Tchang. 

Les qrands sommets défient, dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, corps et âmes de complexion délicate. Seuls les atteignent et s'y maintiennent les vaillants, les forts, les persévérants. C'est le privilège d'un Père de Guébriant d'être l'un de ces rares hommes dont la vaillance, la force, la persévérance remportent autant de victoires que se présentent de difficultés. Corps et âme, chez lui, unis dans le même effort, ne trahissent jamais l'ardeur de sa volonté. Doué d'une résistance physique que n'ébranlent pas les incidents passagers, il peut aller de l'avant, supportant des fatigues excessives, sans se soucier de sa santé. C'est une faveur de la Providence dont il ne cesse de la remercier. Tel il se trouve à quarante ans, au moment d'aborder à nouveau le Kien Tchang, tel il se maintiendra, trente-cinq années encore, toujours sur la brèche de positions rudes à conquérir, jusqu'au jour où quelques instants lui suffiront pour mettre définitivement bas les armes.

Quant à la résistance morale, elle s'alimente aux sources d'une Vie qui n'est autre que celle même de Dieu. C'est pourquoi elle ne faiblit pas, identique, en cela encore, à celle de l'Apôtre par excellence : vivo ego, non jam ego, vivit vero in me Christus. "Je vis, non, ce n'est pas moi qui vis; c'est le Christ qui vit en moi".

Ce qui lui apparaît malheureusement trop clair, c'est que des ennemis perfides, parmi les principaux mandarins, ont exploité et exploitent encore la situation fausse où se trouve placée la Mission catholique à la suite de quelques maladresses commises mais, surtout, à cause de l'abus invraisemblable que font, du titre de "Protestants" (synonyme "d'Anglais") les chefs et les membres des sociétés secrètes, adversaires traditionnels toujours acharnés.

Les Protestants vont-ils nous faire, à mes confrères et à moi, le sort qu'ils ont fait l'année dernière à l'évêque d'Itchang, massacré par eux, ainsi que d'autres missionnaires belges sur la frontière du Setchoan et du Hou Pé ? Ce n'est pas impossible. Toutefois, je n'y compte guère et m'en inquiète moins encore. Ne t'en préoccupe pas, je t'en prie. Dieu nous protège. Si pourtant la chose arrivait, n'en cherche pas d'autre cause que la criminelle absurdité d'une Mission américaine qui autorise à quinze étapes de sa résidence, des milliers d'individus à se dire protestants et, sans rien contrôler, sans se renseigner, sans se troubler du sang qui coule, revendique, pour ces convertis, la protection d'un consul anglais assez dépourvu de scrupules pour l'accorder. 

Les soucis de son ministère ayant repris le Père de Guébriant, surtout à l'occasion des fêtes de Pâques, il a organisé, pour ses hôtes, sans pouvoir les suivre, une excursion d'une vingtaine de jours en pays inconnu et tout à fait vierge d'exploration européenne. Ils iront, par Yuen Yuen Hien, reconnaître le point extrême atteint par le Yang Tse dans une courbe extravagante qu'il fait de ce côté. Les géographes commencent à la soupçonner et elle paraît pleine d'intérêt.

En France, tout d'abord, on continue à descendre. Au cours de juillet 1906, les élections poussent au pouvoir des hommes soucieux, surtout, du nouveau mal qu'ils pourront faire à la religion.

Si l'on ne trouve pas de quoi s'occuper suffisamment de ce côté-là – remarque le Père de Guébriant – contre qui va-t-on travailler ? Encore quatre ans d'anticléricalisme, d'antimilitarisme, d'antipatriotisme et que sera devenue la position de la France dans le monde ? 

0906) Aussi, plusieurs affaires, banales en temps ordinaire, sont-elles, depuis quelques mois, exploités à outrance contre les Missions. La pire de toutes est celle de Lang Tchang, au Kiang Si, où un mandarin compromis s'est suicidé à la table d'un missionnaire. L'opinion publique veut faire de ce dernier un meurtrier et le malheureux n'aurait garde de se défendre car il a été massacré, trois jours après, avec sept ou huit autres Européens.

Plus banal et moins noble – si noblesse il y a – que le harakiri japonais, le suicide chez un ennemi, à sa porte, à sa table, dans sa demeure, est un moyen classique de vengeance chez les Chinois. Il reste surtout la spécialité des brus contre leur belle-mère. Bien qu'il n'y ait aucun doute, dans les esprits chinois, sur la manière dont les choses se sont passées à la table du pauvre missionnaire de Lang Tchang, il n'est personne qui ne s'efforce de faire croire et qui n'affecte de croire lui-même à la réalité d'un crime digne de toute l'indignation publique. Le plus pitoyable en cette affaire, c'est l'attitude de "Révérends protestants" s'efforçant, par des réticences calculées et des allégations hypocrites, d'inculquer au public l'idée qu'un "prêtre romain" pourrait bien avoir été un assassin.

Près du Kien Tschang, au Thibet, un missionnaire a été accusé, dans le même temps, d'avoir fait arrêter puis tué, de sa propre main, un des massacreurs de ses confrères : accusation d'une fausseté absolue, exploitée par les mandarins pour obtenir du ministre de France un mandat d'arrêt contre le missionnaire incriminé. 

"Qu'importe ? Le vie est une lutte, et c'est ce qui en fait l'intérêt et le mérite".

De prétendus protestants s'étaient démenés plusieurs mois, non seulement pour empêcher tout développement du catholicisme dans ce canton, mais même pour en extirper les germes. Et, de fait, ils allaient fort ! Insultes publiques au missionnaire, voies de fait contre ses gens, tracasseries continuelles aux familles converties, tout cela marchait de bon train, sous l'oeil intéressé des hypocrites mandarins, jusqu'au jour où l'audace criminelle ne connut plus de bornes. En l'espace d'une semaine, un chrétien fut cruellement battu, deux autres chassés du pays, un quatrième jeté à l'eau, un cinquième dépecé à coup de couteau. Ne pouvant plus faire autrement, les autorités ont feint de s'apercevoir, tout à coup, d'une situation que le Père de Guébriant ne cessait de leur signaler depuis six mois et le principal coupable s'est vu incarcérer inopinément. Ce seul acte de justice a changé complètement la position catholique dans la zone moyenne du Kien Tchang. 

L'explorateur désirant extrêmement voir de près les Lolos autochtones, le Père a profité d'une excursion qu'il s'était fixée à Ho Si pour se faire inviter, avec son compagnon, par un chef important de la rive gauche du Ya Long. La chose a réussi, au-delà même de ses désirs, car ils ont vu, d'aussi près que possible et au naturel, les moeurs de ces sauvages, venus les recevoir à l'entrée même de Ho Si, une soixantaine d'hommes armés en guerre, les cheveux tordus et ramenés en avant en corne de licorne et la relance au poing. 

Alors qu'à l'ordinaire le Père de Guébriant voit son activité décuplée avec le printemps, aux premiers jours de mai 1907 il se trouve dans l'alternative, ou de la suspendre quelques semaines, ou de refuser à des compatriotes un grand service que seul il peut leur rendre. Chargé officiellement d'une mission d'exploration au Kien Tchang en compagnie d'un jeune sous-officier français, M. de Boyve, le capitaine d'011one est arrivé chez le Père de Guébriant par la voie du Tonkin et du Yunam, avec une suite nombreuse de serviteurs, et il se propose la traversée, en Lolotie, de toute la région des Leang Chan, grandes montagnes qui séparent le Kien Tschang de la vallée du Yang Tse. Cette traversée, en pays de farouches tribus barbares nombreuses et insoumises, est théoriquement impossible : pratiquement, grâce à son ascendant moral sur certains chefs Lolos, le Père de Guébriant la croit réalisable, à une condition toutefois : c'est qu'il assumera lui-même les risques et la responsabilité. Aussi, comme il y va du prestige et d'intérêts français, toujours prêt, en pareil cas, à payer de sa personne, il n'a pu résister aux instances des explorateurs qui eussent été incapables, probablement, de réussir dans une telle entreprise sans l'aide d'un missionnaire.

La contrée entière n'est qu'un haut plateau légèrement déprimé au centre et relevé sur les bords. Pour y entrer par le Kien Tchang, l'altitude approche les 2000 mètres. Le centre seul est bien peuplé, sur les bords, s'étendent de vastes espaces déserts. II y a donc, en fait, sinon en droit, une Lolotie indépendante, en pleine Chine. N'était l'incurable turbulence de ces tribus, toujours en guerre les unes avec les autres comme les Peaux-Rouges de Fenimore Cooper, et incapables de s'entendre contre un ennemi commun, il y aurait là un peuple vigoureux, d'une vitalité incontestable et qui aurait à jouer son rôle dans l'avenir du Far-Est chinois. Quant au pouvoir lointain, vague et mystérieux, d'un Fils du Ciel, Empereur des Chinois, il n'est pas théoriquement nié par ceux qui, d'aventure, en ont entendu parler. Le chef incontestable est le seigneur suzerain, investi, en droit, d'un pouvoir presque royal, en fait, plus ou moins puissant selon qu'il est reconnu et appuyé par ses vassaux. Ces derniers sont les Hé Y – les "Os noirs" – les Nobles, grands propriétaires fonciers, maîtres absolus de leurs serfs, - Pé Y – ou Os Blancs qui en prennent avec leur suzerain à leur fantaisie, lui obéissant on n'en tenant aucun compte selon les circonstances et ce qui leur passe par la tête. 

Ainsi se terminait, sans autres incidents, une équipée certes périlleuse, impossible même pour de vaillants explorateurs, en dépit de leur intrépidité, s'ils n'avaient eu pour guide un homme exceptionnel. 

Tout ce qui s'est passé à ce sujet avec les autorités, lettres, télégrammes, allées et venues à Tchentou, démarches du Consulat, promesses verbales ou écrites, envoi même de délégués, tout se trouve, du côté chinois, n'avoir été que comédie, hypocrisie, en un mot chinoiserie.

Partout, il s'est heurté à d'absolus dénis de justice. On nie l'évidence même, sur la foi de fonctionnaires intéressés, un oratoire détruit n'est par un oratoire, c'est une maison de chrétiens, une chrétienté incendiée ne l'a pas été par les persécuteurs, ce sont les chrétiens qui ont mis le feu pour pouvoir se plaindre, qu'un mandarin soit pris en flagrant délit de mensonge, c'est tel ou tel missionnaire qui le calomnie. Et ainsi de suite. Devant une pareille mauvaise foi, argumenter, fournir des preuves n'aboutit à rien ou plutôt excite les colères en démasquant un parti pris qui ne veut pas démordre. Est-il une explication possible de cet état de choses identique sur toute l'étendue de la Chine ? Oui, certes : tendance réactionnaires de la Cour, partage de toutes les places entre les fonctionnaires vieux jeu, crainte folle de la pénétration européenne, sécurité orgueilleuse depuis les défaites russes, intuition confuse des conséquences de l'anticléricalisme français, il y a de tout cela dans l'attitude présente des autorités vis-à-vis des Missions.

Par bonheur, le Père Bougain, homme de sang-froid et d'énergie, réussit à obtenir de ces derniers une discipline absolue : aucune pratique, aucune riposte aux provocations, pas un rassemblement, pas une arme. Les "protestants" ne savent sur qui tomber. Ils vont, viennent, armés jusqu'aux dents, devant l'église sur le seuil de laquelle, portes grandes ouvertes, le Père Bourgain fume tranquillement sa pipe. En même temps, des placards sont affichés partout, excitant le peuple à se débarrasser des missionnaires français et de leurs adeptes. Pendant plusieurs jours les mandarins restent cois, affectant de croire que deux religions sont en guerre et que cela ne les regards pas. 

J'éprouve une impossibilité physique à écrire quand je manque, jusqu'à un certain point, de liberté d'esprit. Or, je dois t'avouer que c'est mon cas depuis fort longtemps. Aux prises avec des difficultés sans trêve, je ne trouve de repos que dans la prière, le travail ou la lutte elle-même. Seul avec mon écritoire, le courage m'abandonne. Autant cinq minutes d'entretien avec toi me soulageraient, autant ces quelques lignes à t'écrire me coûtent, certain que je suis de n'y pouvoir m'ouvrir. Il faut essayer pourtant de te tenir au courant. 

Le malheureux est agenouillé à nu sur une chaîne coupante, sur des clous, des tessons, ses mains et ses pieds sont engagés dans des entraves qu'on serre davantage d'heure en heure, à coups de maillet; des coins sont passés entre ses doigts comprimés et on y donne à chaque instant un coup de marteau; on lui déchire le dos avec des lanières munies de pointes de fer; on promène sur tout son corps des bâtons d'encens allumés. Et quoi encore ?

Mais quand l'ouvrier apostolique, à longueur de temps, se nourrit du pain quotidien de l'exil, de la lutte, de la douleur et qu'il s'abreuve sans cesse à la coupe amère du sacrifice, il fait plus que marcher sur les sentiers du vulgaire devoir et d'une vertu commune, il atteint des sommets où, seules, peuvent le maintenir de manifestes grâces exceptionnelles. 

Leur étape la plus dure a été celle de l'ascension au plateau de Yen Tsin. Partis à 6 heures du matin d'une maison de chrétiens à 1600 mètres d'altitude, ils trouvaient, trois heurs après, une maison et quelques ressources, puis plus rien que la forêt ou la brousse déserte à flanc de montagne. Vers midi, à 3300 mètres, une caverne leur permettait de prendre quelques aliments à l'abri de la bise glacée. Un peu plus haut, le mal des montagnes a saisi plusieurs de leurs hommes, entre autres un bon vieux sexagénaire venu chercher, en pays civilisé, un ravitaillement de livres pour l'usage des écoles. Le plus solide des porteurs a été lui-même mis hors de service. Craignant de graves accidents, le col étant loin encore et le froid rendant les malades incapables de se traîner, le Père de Guébriant s'est chargé de l'un des fardeaux mais ses forces l'ont trahi au bout de cinq cents mètres. Plus jeune et robuste, le Père Sirgue a fait, de la sorte, un trajet de six kilomètres. Cédant, au vieux malade, un de leurs chevaux de selle, chargeant les deux autres en chevaux de bât, faisant s'accrocher à leur queue les porteurs les plus exténués, les réchauffant de leurs couvertures de voyage, les Pères finissent par franchir le col avec leur caravane, un peu après trois heures, par 4060 mètres. Encore la descente fut-elle terrible, car, au bord des abîmes, sur des pentes de neige gelée, hommes et bêtes faisaient parfois de dangereuses glissades. Et la nuit approchait ! Aux dernières lueurs du crépuscule, ils atteignent enfin un hameau lolo et la pauvre hutte de mince bambou où ils furent admis par les sauvages, autour d'un grand feu de sapin, leur parut, après une pareille journée, le suprême réconfort. C'était encore au milieu des neiges, par 3500 mètres d'altitude.

Dans les conditions de perpétuel surmenage où s'écoule la vie du Père de Guébriant, quoi qu'il ait à coeur de tenir son frère au courant de ses principales activités, on conçoit qu'il lui soit impossible de satisfaire ce désir et qu'il lui arrive de lui confier : "Je mène ici une vie terrible à laquelle cependant je me sens passionnément attaché.

"Résultat vraiment bizarre – conclut le Père de Guébriant – je suis, pourtant la population chinoise de tout un vaste canton, l'homme le plus qualifié pour maintenir la sécurité." N'est-il pas plus juste d'affirmer : résultat vraiement logique ?

Ce séjour à Kiatin lui donne l'occasion de constater le sérieux effort que font les Missions protestantes dans cette ville, centre commercial et terminus de la navigation à vapeur.

Ainsi, non content de payer de sa personne quand il s'agit de l'oeuvre de Dieu, sa générosité y épuise ses biens personnels et met aussi à contribution ceux de sa famille. Mais les cas où sa charité se prodigue ostensiblement, "où sa main gauche" connaît ce que donne "sa main droite" sont, dans le cours de sa vie une exception.

Un nouveau Vice-roi, Tchao Eul Fong, semble homme résolu à s'occuper enfin des marches thibétaines; les Lamas, qui sont la peste de ces régions, le redoutent comme capable de les mettre à la raison. S'il prend son rôle à coeur, il se peut qu'il fasse oeuvre utile et que même le Kien Tchang coincé entre les Lolos insoumis et les principautés lamas, y trouve son compte.

La saison comporte cependant un inconvénient qui lui est spécial et nullement négligeable pour le cavalier et sa monture. Il s'agit des sangsues que chaque brin d'herbe, chaque feuille d'arbuste recèle à profusion. C'est à chaque minute que l'on aperçoit le sang rougir les pieds des porteurs ou le flanc des cheveaux. Même quand on est habillé des pieds à la tête, on n'y échappe pas. Le frôlement des hautes herbes suffit pour que ces vilaines bêtes se glissent dans le cou, aux poignets, à la figure aussi, et souvent l'on ne s'en rend compte que quand le mal est fait. Cela finirait par devenir dangereux, surtout pour les chevaux, lorsque la sangsue a pénétré dans leurs naseaux, si la pipe à long tuyau et à fourneau minuscule dont ne se séparent pas les Chinois ne fournissait un moyen sûr et immédiat de lui faire lâcher la prise; il suffit de la recouvrir du fourneau et de souffler par l'autre bout; l'odeur de la nicotine est insupportable à l'intruse qui tombe aussitôt. S'il fallait l'arracher avec les doigts, la blessure laisserait chaque fois couler beaucoup de sang.

C'est fait. Je suis de retour depuis vingt-quatre heures. C'est un rude pèlerinage d'accompli. Mais, vraiment, si un bon chrétien ordinaire aperçoit sans peine et, souvent, transparent l'action de la Providence de Dieu sur lui, combien plus un missionnaire en pays perdu! C'est, dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral, à chaque pas de la route et a chaque heure du jour un accident évité, un danger écarté avant d'être aperçu, un embarras qui se résout à l'instant où il devient extrême, une difficulté qui tombe au moment précis de l'aborder, un mal qui devient un bien, un échec qui a pour conséquence un succès plus grand. C'est d'une évidence parfois criante, non pour le seul intéressé lui-même, mais pour les gens grossiers qui l'entourent. Avec cela, comment ne pas dépasser de temps en temps les strictes limites de la prudence ? 

Tout s'est passé comme je l'avais prescrit. Désarmé par cette bonne volonté et cette docilité, je n'ai pu recevoir, comme catéchumènes, moins de deux cents à deux cent cinquante personnes dont beaucoup sont des dégoûtés du protestantisme ou plutôt de ce qui leur avait été présenté comme étant la religion protestante.

Il ne peut cependant se défendre d'une réelle tristesse en voyant les Chinois entreprendre une guerre d'extermination contre les Lolos et il se demande, anxieux, à quoi elle pourra aboutir.

L'affaire est menée avec une barbarie honteuse qui enlèverait, à elle seule, aux Chinois, tout droit à se présenter comme nation civilisée.

Au cours de cette pérégrination, le Père ajoute, à ses visites en lieux connus, quelques incursions en pays neuf, dont une chez les Mo So, variété de Thibétains qui occupent en grande partie l'extrême ouest du Kien Tchang. Ses premières tentatives d'évangélisation, non pas parmi eux mais parmi les Chinois qui habitent chez eux, avaient été entravées par le roitelet. Ce dernier s'est réconcilié dans les meilleures conditions. Grâce à quelques bons procédés et à une petite ambassade envoyée à point, tous les malentendus ont été dissipés. C'est ce roitelet lui-même qui invite le Père à venir à lui, autorise les siens à embrasser le christianisme, fournit emplacement et matériaux pour l'érection d'une église avec école et résidence sur son territoire. Avec quel empressement le Père de Guébriant prend à coeur de ne pas laisser refroidir d'aussi bonnes dispositions ! 

Tandis qu'il termine cette année 1908 à Ling Yuen Fou, il y apprend la nouvelle, peut-être lourde de conséquences, de la mort des souverains chinois : l'empereur Kouang Su et l'impératrice Tse Hi. On a toujours prétendu que cet événement serait le signal de troubles profonds en Chine. Du moins, conséquence immédiate au Kien Tchang, c'est l'abandon de la guerre d'extermination entreprise contre les Lolos et dont l'échec dépasse toutes les limites du ridicule. 

Un succès d'apostolat inédit marque ce passage du Père de Guébriant à portée des farouches Lolos. Il n'hésite pas, cette fois, à recevoir en bloc, mais à des conditions précises, toute une petite tribu qui demandait depuis quelque temps son admission dans le christianisme. C'est un effectif de six cents personnes, avec réputation de bon voisinage établie depuis longtemps. Le Père sait que cette admission fera murmurer les Chinois, qu'ils emploieront tous les moyens à leur disposition pour susciter mille embarras et peut-être des affaires assez délicates à ce propos. II va de l'avant quand même et fait la chose publiquement. Les Lolos, qui ne mâchent pas leurs expressions, jurent que quiconque, dans la tribu, ne se reconnaîtra pas, à l'avenir, comme chrétien, sera exclu et chassé, qu'ils recevront leurs enfants, qu'enfin ils appliqueront les punitions en usage parmi eux à celui des leurs qui, une fois instruit, manquera gravement aux commandements de Dieu.

Je ferais, sans hésiter, le voyage d'Europe ou de n'importe où dès qu'il m'apparaîtrait utile dans l'ordre où m'a placé la Providence. Mais c'est ici que nous cessons d'être d'accord. Rends-toi compte de ce que je suis dans ma Mission, de ce qu'est ma Mission dans la Société des Missions Etrangères, de ce qu'est celle-ci dans l'Eglise, et tu verras clairement que mon impuissance est totale. 

Or, dans le même temps, le Père est débordé par un monceau de rapports et d'écritures à l'adresse de son évêque. Monseigneur Chatag non lui a écrit, à brûle-pourpoint, que les Vicaires Apostolique du Setchoan et des Missions voisines, réunis en Synode à Tchong King, en novembre dernier, ont demandé au Pape l'érection du Kien Tchang en Mission autonome.

Quant au puissant Tou Se – Chef héréditaire – des Lolos de la contrée, sachant que le mandarin avait mis en avant sa prétendue hostilité contre les chrétiens pour écarter du pays le missionnaire, il est accouru de plus de dix lieues de l'intérieur du grand Leang Chan pour le saluer, le féliciter, protester de son amitié et lui déclarer que tous les pays de sa juridiction étaient grands ouverts à ses allées et venues. Pour preuve palpable, il lui a offert un très joli cheval lolo que le Père a été dans l'impossibilité de refuser. 

Tout ceci – écrit-il à son frère le 23 août – n'a rien d'extraordinaire et ne tranche pas avec l'existence que je mène depuis des années. Mais quelque chose de beaucoup plus grave est survenu dans ma vie. Un télégramme de Paris m'a rejoint dès le quatrième jour après mon départ, transmis par Monseigneur Chatag non : "Guébriant est élu Vicaire Apostolique du Kien Tchanq." Depuis deux mois, j'avais compris que Monseigneur Chatagnon et son coadjuteur s'employaient pour arriver au résultat désormais atteint et de mettre en présence d'un fait accompli. Ils ont agi selon leur conscience dans des vues purement surnaturelles et désintéressées que j'admire.

Ayant cessé d'être jeune et sentant n'avoir plus que peu d'années à vivre la vie que s'impose à un missionnaire en ces pays, me sentant d'ailleurs moralement incapable de rester inactif sur le champ de bataille, j'en venais, peu à peu, sans me l'avouer à moi-même, à caresser la perspective d'un vieillesse passée près de la tienne. C'était excessivement vague, pour ainsi dire latent, et cependant déjà réel, voici que je m'en aperçois. Qu'il n'en soit plus question.

Avec les lenteurs des communications, dans l'attente aussi des Bulles Pontificales, plus de trois mois se sont écoulés en la nouvelle de la nomination du Père du Guébriant au titre d'évêque d'Eurée, Vicaire Apostolique du Kien Tchang, et la date fixée pour sa consécration. Pendant tout ce temps, ses courses apostoliques sont restées les mêmes, ses travaux, ses ennuis n'en ont point été diminués. Une joie très vive lui a été réservée du fait que ses cinq confrères européens et les deux prêtres chinois du Kien Tchang, ayant, dans l'occurrence, liberté d'opter entre le nouveau vicariat et l'ancien, ont fait, par attachement à sa personne, le choix de rester avec lui, ce qui, dans les conditions particulièrement dures d'une Mission si déshéritée revêt, à ses yeux, un mérite exceptionnel.

Bientôt Archevêque de Canton puis Supérieur Général, à Paris, de la Société des Missions Etrangères, objet de la prédilection du grand Pape des Missions, chargé, par Sa Sainteté Pie XI, de hautes et délicates missions, par sa voix encore il s'entendra honorer et signalé à l'attention du monde catholique comme "le plus grand apôtre des temps modernes".

DMC 30.04.07/19.07.2014