UNE VISITE AUX EVEQUES ET PRETRES

Une visite (en 1931-1932) aux Evêques et Prêtres par Mgr de Guébriant De la Société des Missions Etrangères de Paris (1933)   (extraits)

Le Collège général, (Pinang) (Malaisie) qui, après le Séminaire de Paris vient immédiatement au deuxième rang par son importance et son ancienneté parmi les oeuvres de notre Société, est le véritable berceau du Clergé séculier indigène en Extrême-Orient. Depuis 266 ans qu'il existe, il n'a interrompu son fonctionnement que pendant 26 ans, de 1781 à 1807. Forcé par les persécutions de se transporter du Siam aux Indes, des Indes au Cambodge ou en Malaisie, il n'a jamais cessé de recevoir les élèves qui lui étaient envoyés des missions les plus lointaine, à travers les dangers de voyages dispendieux et souvent très risqués. 

Nombreuses sont aujourd'hui les Sociétés d'hommes et surtout de femmes qui collaborent avec les missionnaires. Quelle est celle qui, après expérience, regrette d'avoir fait ce pas, jugé peut-être téméraire au début? Toutes recueillent maintenant les fruits magnifiques de leur apostolique initiative et en tirent pour elles-mêmes autant d'avantages que les Missions y trouvent de profit. Quaerite primum Regnum Dei et... omnia adiicientur vobis.

Malheureusement plus nombreuses encore que ces généreuses Congrégations sont celles qui hésitent toujours à répondre à l'appel des missionnaires et qui, dans leurs calculs, oublient trop le principal facteur : la Providence. 

Ne trouvez-vous pas que ce vénérable évêque donne en cette circonstance un exemple rare et admirable d'oubli complet de lui-même dans la plus apostolique fidélité à la tradition des Missions-Etrangères ? Relisez l'article 2 de notre Règlement général, vieux de 240 ans. Il statue que les missionnaires "lorsqu'ils verront le clergé formé de manière à se perpétuer lui-même et les nouvelles Eglises assez solidement établies pour pouvoir se conduire elles-mêmes... consentiront avec joie... à céder tous leurs établissements et à se retirer pour aller travailler ailleurs." Or que fait Mgr Marcou ? Il se sépare de ses missionnaires, ses fils bien-aimés, qui s'en vont simplement "travailler ailleurs", dans la province encore peu défrichée de Thanh-hoa, et il reste seul avec ses prêtres indigènes, dans la zone la plus christianisée du pays, celle de Phatdiem, pour y consacrer ses derniers jours à la mise en train d'une nouvelle administration, celle dont le premier évêque annamite, son Coadjuteur, restera le chef. Missionnaire au Tonkin depuis 53 ans, évêque depuis 37 ans, chef depuis plus de 30 ans d'un Vicariat dont il était le fondateur et où il avait vu doubler le nombre des chrétiens et tripler celui des prêtres, Mgr Marcon ne manquait certes pas de légitimes raisons pour ne pas bouleverser sa vie aux approches du terme ; mais les raisons humaines n'ont pas tenu devant la raison apostolique, et le premier diocèse annamite aura eu son origine dans l'abnégation du Vicaire apostolique de Phatdiem, vivante incarnation de l'esprit de la Société des Missions-Etrangères. 

Je trouvai aussi à Phucnhac un sujet d'édification en la personne du P. Deux, qui, missionnaire au Tonkin, depuis 66 ans, n'a jamais revu la France et a consacré toute sa vie à l'éducation des petits séminaristes. Ne pouvant plus professer, il prie et demeure un exemple vivant d'abnégation et de fidélité à sa vocation.

Hongkong, vous le savez, est devenu depuis longtemps le centre des activités que notre vieille Société met au service de ses missions et de leurs missionnaires en Extrême-Orient. La Procure générale y a été transportée en 1847 de Macao, où elle existait depuis 1732, après avoir fonctionné à Canton même pendant plus de 40 ans. Que de services rendus pendant une si longue période ! Lien maintenu entre les Missions et le Séminaire de Paris, ressources procurées ou transmises en dépit de toutes les difficultés, renseignements, conseils, appui fourni selon les exigences de temps, missionnaires et prêtres indigènes hospitalisés au cours de leurs maladies: comment énumérer tout le bien que nos Missions doivent à nos Procures d'Extrême-Orient, dont la tête est à Hongkong ? 

A nous voir, les PP: Fabre, Lambert, Rondeau, Destombes et moi, noyés dans cette cohue indigène qui nous pressait de toutes parts, je faisais en moi-même une comparaison avec mes expériences récentes en pays de régime colonial, soit anglais, soit français. Là, malgré tout, l'Européen garde un reste de prestige, mais ici il doit se féliciter s'il est traité sur un pied d'égalité parfaite avec l'indigène. Et je me disais qu'on se sent plus missionnaire quand on a en face de soi un peuple païen maître chez lui.

Hanoï ! C'est, au Tonkin, la mission-mère de toutes les autres, la mission gardienne des plus authentiques traditions de l'apostolat en pays annamite, la mission de Mgr Retord, du Bx Théophane Vénard et de martyrs innombrables.

La crise communiste, dont la première explosion a eu lieu dans ce même Vicariat, n'a fait qu'accélérer le mouvement de conversions, tant le groupement catholiqe, par son imperméabilité aux doctrines de désordre et de révolte tend a attirer les éléments sains de la population.

Enfin pour que rien ne manque à la variété de cette mission si prenante, sa zone extrême, contiguë à la Chine, est couverte de superbes montagnes. On y rencontre des plateaux de toute beauté et l'un d'eux a été choisi par les Français pour y installer, en climat délicieusement tempéré, une station de repos et de villégiature estivale. C'est le plateau de Chapa, au voisinage de Laokay, à l'altitude de 1.450 mètres, face à la province chinoise du Yunnan. La Mission y a chapelle et résidence, et nos confrères peuvent, aux époques épuisantes de l'année, venir y respirer un air frais et pur. C'est grâce à de telles améliorations que nos missions, même les moins salubres, deviennent plus hospitalières et que la moyenne de vie active du missionnaire s'établit à un nombre d'années satisfaisant.

Ma dernière journée en Indochine se passa presque entière dans un wagon du chemin de fer Tonkin-Yunnan. Deux grandes heures d'arrêt à Yenbay la coupèrent toutefois bien agréablement en me permettant de déjeuner chez les PP. Méchet et Jacques, titulaires du poste, et de faire visite aux Soeurs de Saint-Paul et à leurs oeuvres. Le soir je couchais à la frontière de Chine, chez le P. de Neuville, missionnaire de Laokay, et le lendemain, après la messe, passant à pied le pont du Namti, nous prenions place dans un wagon-salon que la Compagnie des chemins de fer du Yunnan, renouvelant un geste ami dont j'avais bénéficié plus d'une fois jadis, mettait à ma disposition.

L'entrée en Chine par le Tonkin est une féerie : féerie de la nature à la fois tropicale et alpestre, féerie de l'art humain qui triomphant de difficultés inouïes, a suspendu au flanc des ravins un chemin de fer merveilleux. Franchissant les gorges sur des ponts quasi aériens, perçant les rochers, tirebouchonnant sur elle-même, la voie grimpe en moins de six heures du niveau de la mer, ou presque, à l'altitude de 1.400 mètres, qui est celle de Mongtse, la première ville du Yunnan. Deux trains par jour, l'un montant, l'autre descendant, se croisent à Lokoutchai. 

De toutes les oeuvres de la mission, celle que j'eus le plus de joie à visiter, fut le séminaire de Pelongtan à 8 km. de la ville (Yunnanfu = Kunming).

Dan le calme d'une campagne retirée, bien que de facile accès, bâti sans luxe inutile, mais commode et vaste, il abrite une petite communauté fervente, vivante et bien tenue, que de zélés missionnaires acheminent doucement vers la troisième et dernière étape de la formation sacerdotale, celle qui aura pour théâtre le Collège général de Pinang. J'ai dit troisième étape, car pour la plupart de ces enfants, les études au séminaire ont été précédées d'un séjour au Probatorium, dans le sud-est de la province. De cet établissement dont j'ai entendu dire beaucoup de bien, je n'ai vu que le Supérieur, prêtre chinois distingué et vénérable. Certes, si la mission du Yunnan, longtemps isolée à l'extrême bout de la Chine, en pays demi-barbare, présente encore des lacunes dans son organisation, ce n'est pas au point de vue du clergé indigène et de sa formation.

Mais déjà circulait dans la région une rumeur inquiétante. Un corps d'armée envoyé au Kientchang pour réduire les Lolos, était arrivé, et ses officiers, tous formés dans des écoles communistes, étaient des ennemis forcenés des missionnaires. Déjà nous avions croisé en chemin l'avant-garde de cette troupe, plusieurs centaines d'hommes qui, passant un à un à me frôler sur le sentier à flanc de précipice, ne laissèrent échapper aucune parole d'insulte. Mais les chefs n'étaient pas là. Nous les rencontrâmes plus loin, au-delà de Kongmonyn, et ce fut autre chose. A l'entrée du village de Kintchoankiao, qui surplombe le ravin et dont il est impossible de ne pas suivre l'unique rue, un groupe de militaires nous arrêta insolemment.

"Qui êtes-vous ? Comment ! des étrangers ici ? Quoi ! des Français ! Les amis des Japonais ! Et avec eux des Chinois, des traîtres qui introduisent l'étranger au coeur de leur pays. Un prêtre parmi eux ! Traître entre tous les autres ! Chien des diables d'Occident ! A mort tous ! Nous n'aurons la paix qu'après avoir exterminé un à un tous ces étrangers...".

La Mission venait en effet de passer des heures anxieuses. Dès leur arrivée, les nouveaux maîtres avaient rompu brutalement les bonnes relations existant jusque là entre les autorités et les missionnaires. Officiers et soldats, pénétrant insolemment à l'évêché et jusque dans l'église pro-cathédrale, avaient affecté d'examiner rigoureusement ce qui s'y passait. Un lieutenant, armé de pied en cap et chapeau sur la tête, était entré jusque dans le bureau de l'évêque et lui avait demandé de quel droit lui, étranger, s'était installé en territoire chinois. D'autres avaient monté une estrade devant la porte de l'évêché, sur la voie publique et y péroraient à longueur de journée sur les traités inégaux, les torts des étrangers envers la Chine, l'espionnage des missionnaires, le caractère malfaisant du christianisme, le rôle odieux des chrétiens chinois traîtres à leur pays... Ils cherchaient à provoquer une émeute qui, sous couleur de mouvement populaire irrésistible, eût accompli la sinistre besogne qu'ils n'osaient pas faire eux-mêmes. Et il est certain que 15 ou 20 ans plus tôt, de pareilles excitations venant des hommes au pouvoir, auraient soulevé la masse populaire et qu'en moins d'une heure les établissements catholiques eussent été changés en un monceau de ruines sanglantes.

Le danger était donc grand pour nos confrères et nos chrétiens. Mais le peuple ne réagissait pas ou plutôt laissait voir par son attitude qu'il sympathisait bien plus avec les missionnaires qu'avec leurs détracteurs. Et d'ailleurs ne savait-il pas qu'à cinq ou six pas de l'odieux meeting, de l'autre côté d'un mur de briques, l'hôpital catholique abritait et soignait de nombreux soldats, sous-officiers et officiers malades, servis par les Soeurs Franciscaines Missionnaires. La leçon de choses était certes frappante : d'un côté du mur, le paganisme et la haine ; de l'autre côté, le christianisme et la charité.

En 1875, un missionnaire s'y présenta pour la première fois au péril de sa vie, mais en fut chassé le jour même. A 18 ans d'intervalle j'y entrais à mon tour et la messe y était célébrée pour la première fois chez une famille chrétienne immigrée, le 17 décembre 1893. Puis se forma lentement une petite station chrétienne qui devint vers 1900, grâce au P. Castanet, centre de district. En 1910, j'en fis la ville épiscopale du premier Vicaire Apostolique du Kientchang. En 1917, le coeur serré, je la quittai pour Canton, ému des regrets que manifestait de mon départ la population même païenne. Aujourd'hui son évêché, son église, ses écoles, son couvent de Franciscaines Missionnaires et ses oeuvres, forment au coeur de la ville un ensemble aussi pittoresque que bienfaisant.

Six jours passés à Singyuenfu ont été pour moi les plus empoignants d'un voyage qui aurait dû s'arrêter là. Vingt ans plus tôt, j'y avais choisi la place de ma tombe... Mais toujours : Flat !

Le P. Valour fit aussi avec nous la première étape, me permettant ainsi de prolonger d'intéressantes et utiles conversations sur sa grande et difficile mission. Il était ému, et je l'étais aussi, quand nous nous séparâmes le matin du 17 mars 1932, sous la neige qui tombait. Car la petite ville de Tsinkihien, où nous avions passé la nuit, est construite au pied du Grand Sianglin, énorme montagne qui, pour les habitants du Kientchang partage le monde en deux parties : le dedans (y-teou) et le dehors (wai-teou). Le passage en est toujours pénible et constitue l'une des plus fatigantes étapes du voyage. Des portefaix chargés de thé pour le Thibet le traversent en files interminables, peinant sous des fardeaux écrasants, sur la route enneigée. Métier terrible vraiment, car, après leurs épuisantes journées, ils n'ont pour leur repos de la nuit que des gîtes croulants ouverts à la bise glaciale. C'est à eux que je pensais lorsque je fis, il y a trois ans, ma première démarche auprès du Prévôt du Grand Saint-Bernard pour obtenir, en faveur des pauvres caravanes du Far West chinois, le bienfait des touchantes charités de ses religieux.

Yachow n'est pas une grande ville, mais elle a de l'importance comme porte de communication avec les marches thibétaines et centre du commerce du thé avec le Thibet. Elle est aussi une des têtes de ligne de la navigation sur les longs radeaux de bambou qui, se faufilant parmi les rapides du Yaho, transportent les voyageurs jusqu'à Kiating.

En effet, et depuis longtemps, il n'y a en Chine, en fait de pouvoirs publics, que des militaires, lesquels, au hasard de leurs aventures, se sont taillé des fiefs qu'ils se disputent les uns aux autres et gouvernent comme ils peuvent, peu qualifiés qu'ils sont pour imposer à leurs subordonnés une autorité qu'ils n'ont pas eux-mêmes respectée chez leurs chefs. Dans cette confusion universelle, les Missions catholiques, par l'impression qu'elles donnent de stabilité, d'ordre, d'esprit de suite, de confiance en l'avenir, attirent l'intérêt et la sympathie d'une masse qui souffre et dont les missionnaires partagent les souffrances. En tenant malgré tout à leurs postes, en dépit de dangers qui furent parfois extrêmes, surtout aux années 1927, 28 et 29, ils ont gagné le droit d'exister. Au lieu d'être, comme jadis, simplement tolérés en vertu de traités passés avec l'étranger et plus ou moins odieux, on les sent implicitement, et parfois explicitement, acceptés par la nation dans sa généralité, sauf dans les zones soviétisées. C'est un magnifique résultat dû au sang-froid de nos missionnaires et de nos religieuses. Plusieurs évêques, français ou non, m'ont dit, comme par exemple Mgr Goebels à Ichang, que la masse du peuple nous sait gré d'être restés à ses côtés aux heures critiques, qu'elle est contente de nous voir au milieu d'elle, et que notre présence lui donne une sensation de sécurité relative qu'elle n'aurait plus si nous partions. Ceci est capital quand il s'agit d'un peuple colossal, tel que le peuple chinois, et je vois là un beau motif d'espérance pour l'avenir de nos missions de Chine.

Les Soeurs Franciscaines Missionnaires de Marie ont à Chengtu leur maison provinciale et un ensemble d'oeuvres dont le détail prendrait une brochure. Parmi celles-ci il en est une qui excite chez les païens le mépris des riches et l'estime reconnaissante des autres. C'est un asile de miséreux où, près de la Porte du Nord, dans un amas confus de baraques où même un minimum de propreté et d'hygiène n'est pas possible, sont accueillis les vaincus de la vie qui pullulent dans la grande ville païenne. Ils y sont venus souvent de très loin, pour y chercher des moyens d'existence qu'ils n'ont pas trouvés. Le chômage, la maladie, les accidents de la route ou du travail, les ont réduits à une inénarrable détresse. La société païenne, qui n'est pas organisée pour les secourir, leur tourne le dos. Seule la mission catholique leur est pitoyable. Elle les abrite, elle apaise leur faim, elle se penche vers leurs plaies physiques et morales, et elle en sauve beaucoup corps ou âmes, souvent corps et âme. Les païens haussent les épaules, s'irritent presque : "A quoi bon s'occuper de pareils déchets ? Mieux vaudrait qu'ils disparaissent". Et toute leur charité se borne à fournir des cercueils pour ceux qui meurent de misère. Cette dureté du riche pour le pauvre, cet aveuglement qui ignore tout du devoir social, préparent à la nouvelle Chine de terribles surprises. J'ai vu avec plaisir que, parmi nos meilleurs confrères, plus d'un sentait ce qui pour moi est évident, à savoir que, pour l'avenir prochain de l'Eglise en Chine, les oeuvres sociales ne sont pas moins urgentes que les oeuvres scolaires et le sont peut-être davantage.

En 1927 la France, par la voix de ses représentants officiels faisait savoir aux évêques qu'elle ne pouvait plus rien pour la protection de ses ressortissants en Chine, et Mgr Rouchouse avertissait ses missionnaires qu'ils pouvaient, s'ils le jugeaient à propos, se mettre à l'abri. Or pas un ne bougea, et l'un d'eux fit cette réponse : "Monseigneur, merci, et soyez tranquille, nous ne partirons pas. Notre mission a sa tradition. Nos devanciers, depuis 200 ans, ont vécu des temps plus difficiles que le nôtre. Ceux qui dorment à Fonghoangchan ont écrit dans l'histoire des Missions des pages sublimes. Si notre tour est venu d'en écrire une, il faut que ce soit dans le même style".

Suivirent quatre journées délicieuses d'une navigation calme, au fil du grand fleuve, ni trop lente, ni trop rapide ; à droite et à gauche, cent localités connues depuis 45 ans et dont chacune me rappelle un souvenir vécu. Et dans l'air, les émanations printanières d'une campagne ravissante. Des collines s'épanouissaient à perte de vue sous une parure de fleurs blanches, rouges, violettes, jaunes. Hélas ! c'étaient des champs de pavots ; c'était l'opium, dont la beauté ne peut faire oublier que sa culture est un fléau et un crime. A Genève, dit-on, on le regarde comme supprimé : pour moi je l'ai vu couvrir des millions d'hectares.

Il eût été difficile de ne pas être ému devant la spontanéité de cette manifestation, dont mainte adresse chaleureuse, tant en latin qu'en chinois et en français, s'attachait à préciser le sens, tout de reconnaissance et d'affection pour les missionnaires français évangélisateurs du Setchoan, fondateurs désintéressés des nouvelles Eglises indigènes.

C'étaient mes dernières heures au Setchoan. Pour la septième et dernière fois de ma vie, je revis les gorges fameuses, longues de cinquante lieues, par lesquelles le Yangtse se fraie un passage vers les plaines de la Chine centrale. Je ne connais rien de plus grandiose au monde.

Mgr Costantini, c'est ma conviction, a été pour la Chine catholique, à une heure décisive, l'homme providentiel. Les dix années qu'il a passées à Pékin fourniraient ample matière à un gros volume d'histoire. Son activité ne s'est pas arrêtée un seul jour, sa patience ne s'est jamais démentie. Après les bouleversements matériels et moraux de la grande guerre, en présence du nationalisme aigu qui s'éveillait chez les Chinois, sous la menace des idéologies hâtives qui cherchaient à s'imposer, sous la poussée d'un élan confus vers un progrès plein d'illusions, il a dirigé avec sang-froid les Missions de Chine parmi les dangers d'une évolution naguère encore imprévue. Il a agi, alors que d'autres auraient perdu dans l'attente un temps irréparable, et, en agissant, même là oû, expérience faite, son action prendrait peut-être aujourd'hui d'autres nuances, il a sauvé l'Eglise de Chine. Car l'inaction, en de pareilles circonstances, eût été pour elle un suicide en donnant aux Chinois l'impression que le Catholicisme s'abandonnait, qu'il renonçait à vivre sur leur sol, à s'adapter à eux. Elle leur a montré au contraire, grâce à Mgr Costantini, qu'elle vivait, qu'elle voulait vivre, qu'elle vivrait. Synode général de Chine, création d'évêques chinois, commission synodale, adaptations de tout ordre, définitives ou provisoires : j'arrête une énumération qu'il est impossible de faire complète.

A Shanghaï, je retrouvais une de nos Procures des Missions-Etrangères, et non pas la moins importante, ni la moins hospitalière. En m'y sentant une fois de plus en famille parmi d'excellents et distingués confrères, je me pris à souhaiter que le prochain départ de bateau pour Nagasaki se fit attendre le plus possible. Mes voeux furent exaucés et je pus passer à Shanghaï une semaine presque complète.

Mais un mois n'aurait pas suffi si j'avais voulu revoir tout ce que cette ville superbe, le Paris de la Chine, a d'intéressant, fût-ce au seul point de vue missionnaire. 

L'aumônier, d'ailleurs est un de nos confrères, prêté depuis cinq ans à la marine par la mission de Chengtu, le P. Flachère, désormais connu, estimé, aimé dans tout l'Extrême-Orient.

Mon séjour en Chine se fermait sur une vision toujours la même : celle du contraste entre la vie exubérante d'un peuple magnifique, laborieux et bon, et les ruines qui s'accumulent sur son sol par la faute de ses dirigeants incapables.

J'arrivais au second des deux blocs que forment les 38 missions confiées par le Saint-Siège à la Société des Missions-Etrangères. J'étais sorti du premier en passant la frontière du Setchoan; j'atteignais le second 24 heures après avoir quitté Shanghaï : c'est le bloc japonais ou d'influence japonaise, Japon proprement dit, Corée, Mandchourie.

En 60 ans, en effet, la Société des Missions-Etrangères a exécuté point par point dans la province de Nagasaki le programme qu'elle s'était fixée dès ses origines, programme que, dès la premières lignes de son Règlement général et dans des termes qui resteront son éternel honneur, elle s'engage à remplir. "Accélérer la conversion des Gentils, non seulement en leur annonçant l'Evangile, mais surtout en préparant par les meilleurs moyens possibles et en élevant à l'état ecclésiastique ceux des nouveaux chrétiens ou de leurs enfants qui seraient jugés propres à ce saint état;... former dans chaque pays un clergé et un ordre hiérarchique tel que Jésus-Christ et les Apôtres l'ont établi dans l'Eglise... et lorsque (les missionnaires) verront le Clergé formé de manière à se perpétuer lui-même et les nouvelles Eglises assez solidement établies pour pouvoir se conduire elle-mêmes et se passer de leur présence et de leurs soins,... céder avec joie tous leurs établissements et se retirer pour aller travailler ailleurs".

Mgr Breton, venu aimablement de Fukuoka avec plusieurs de ses missionnaires, ajouta beaucoup par sa présence au charme de cette première journée passée au Japon : journée de pèlerinages plutôt que de visites : pèlerinage à l'église devenue cathédrale et qui est celle où en 1865 le P. Petitjean reconnut les descendants restés fidèles des chrétiens du XVIle siècle ; pèlerinage à la magnifique "Eglise des Martyrs" ; pèlerinage surtout à Urakami, cette vallée bénie, toute proche de la ville, où mieux que partout ailleurs se conserve la foi prêchée par saint François Xavier. Quand, au XIXe siècle, l'autorité japonaise s'aperçut que, grâce aux nouveaux missionnaires, le christianisme y renaissait de ses cendres la persécution se ralluma et sévit cruellement de 1868 à 1873. Mais les chrétiens se montrèrent dignes de leurs aïeux héroïques ; ni les tortures, ni l'exil n'eurent raison de leur foi, et aujourd'hui cette petite population de 7.000 âmes peut dire avec une légitime fierté : Filii sanctorum sumus. Elle méritait la consolation de posséder, sur l'emplacement même du prétoire où ses ancêtres ont confessé la foi, la plus belle église du Japon. Le P. Fraineau en a commencé en 1895 la construction, terminée en 1915. Autour d'elle mainte oeuvre catholique s'épanouit sur ce sol fécond. Il n'y a guère de chrétienté au monde qui soit plus riche en vocations qu'Urakami.

Voici qui m'a frappé davantage : dans le quartier de Honj, à l'endroit même où, lors du grand tremblement de terre 38.000 personnes avaient péri, lentement carbonisées, un très beau monument, avec musée, auditorium, etc., a été élevé à leur mémoire. Quel souvenir d'épouvante ! Cette foule, encerclée par l'incendie, s'était réfugiée sur un immense terrain laissé vide en vue d'un square à établir. Mais le feu s'allumant de tous les côtés à la fois développa une chaleur si intense que ces malheureux se sentirent grillés vivant. Or il y avait parmi eux des chrétiens. L'un d'eux — sinon plusieurs, - imbibant son mouchoir de l'eau des rigoles formées ça et là par des canalisations crevées, se mit, surmontant sa propre torture, à baptiser par dizaines les petits enfants sur le dos de leurs mères...

Et, de peur qu'il me restât un doute à ce sujet, Mgr Sauer, Vicaire Apostolique de Wonsan, accourut dès le lendemain de mon arrivée à Séoul, prendre part à la réunion des missionnaires des Missions-Etrangères. Il y était, tout Bénédictin et Allemand qu'il est, visiblement à l'aise et comme en famille parce que, tout imprégné lui-même de l'esprit missionnaire, il avait eu, depuis 15 ans qu'il est en Corée, le temps de sentir à quel point ce même esprit est celui des missionnaires de Paris. Un soir, il me prit à part et me dit simplement : "Monseigneur, votre Société qui a enfanté toutes les missions de Corée a créé et maintenu parmi elles le cor unum et anima una : vous pouvez en juger et en bénir Dieu". Je le remerciai, chaudement, car il a personnellement sa bonne part dans un si heureux état de choses. Puisse une telle tradition se perpétuer ! 

Je me prenais même à regretter d'avoir peut-être trop facilement renoncé à visiter cinq de nos plus intéressantes missions : le Sikkim, le Kouangsi, Lanlong, Kweiyang etTatsienlu. A la rigueur la chose eût été possible, et, en me redisant leurs noms affectionnés, je leur demandais tacitement pardon.

Mais pouvais-je me laisser aller à une impression de tristesse, quand je songeais à la longue vie si pleine de bonheurs, si prenante de variété, si passionnante d'intérêt, que Dieu m'avait donné de vivre, en y mêlant parfois la goutte d'amertume qui en fait le prix surnaturel ?

Qu'il soit béni pour m'avoir fait la grâce d'une pareille vocation !

Il y a peu d'années encore elle faisait partie de notre Mission de Mandchourie, mais nous avons trouvé en Suisse de bons missionnaires pour nous y remplaces et alléger notre fardeau. C'est maintenant la Préfecture Apostolique de Tsitsikar.

La Kama, dont nous suivions la vallée, me rappelait l'affreux supplice que les révolutionnaires infligèrent à Théophane, évêque de Selikamsk, petite cité riveraine. Par un froid de quarante degrés, ils le plongèrent dans l'eau de la rivière par un trou fait dans la glace, l'en retirèrent, l'y replongèrent, l'en retirèrent encore jusqu'à ce qu'il devînt lui-même un bloc de glace et pérît étouffé. 

DMC 06.04.07/20-07.14