A LA MEMOIRE DE MONSIEUR ROBERT CHAPPELET

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Lorsqu'au début des années 1930, la nouvelle se répandit dans la presse que les chanoines du Grand-Saint-Bernard, sur l'invitation des Missions Etrangères de Paris (M.E.P.), se disposaient à envoyer quelqu'un des leurs dans le nord du Yunnan, entre Chine et Thibet, pour y établir un hospice sur le modèle du célèbre Hospice du Mont-Joux pour le soulagement des voyageurs, Robert Chappelet, appelé familièrement Bob par ses amis, manifesta son désir de se joindre au premier groupe des partants, à titre d'auxiliaire bénévole. Un contrat ... prévoyait un engagement de trois ans, renouvelable tacitement, à moins de dénonciation de l'une ou l'autre des parties.

Le Grand-Saint-Bernard prendrait à sa charge les frais de voyage, d'entretien et de rapatriement, l'auxiliaire bénévole renonçant à tout salaire à l'exemple de tous les missionnaires. L'entente, le plein accord réciproques ainsi réalisés, la candidature de Bob fut acceptée.

Mais, qui était-il ce précurseur des missionnaires laïcs, devenus aujour-d'hui relativement nombreux, étant donné la diminution sensible des prêtres et des religieux?
Originaire de Saint-Maurice en Valais, Bob naquit à Vienne, en Autriche, oà sa mère était préceptrice dans la famille d'un colonel autrichien. Il vit le jour le 22 juin 1908. Il eut un frère cadet qui fit une brillante carrière musicale. Leur mère mourut durant la guerre mondiale de 1914—1918. Les deux orphelins ne purent être rapatriés qu'après la fin des hostilités. Ils furent confiés à des familles d' accueil alémaniques.

Ses études primaires furent suivies de quelques années de collège puis Bob, de tempérament plutôt bohème et indépendant, exerça épisodiquement divers métiers sans s'astreindre à en apprendre aucun à fond. Il fut ainsi marmiton, aide-boulanger, vendeur de journaux à la criée, que sais-je encore? N'oublions pas: dresseur de chiens, si bien qu'un jour il fut envoyé en Amérique pour se familiariser comme dresseur de chiens pour aveugles. Ce fut pour lui l'occasion d'apprendre l'anglais en quelques mois avec la facilité qui le caractérisait. Revenu en Suisse, il fit son école de recrues, puis obtint le grade de caporal, titre pas du tout méprisable si l'on se souvient que Napoléon  était appelé familièrement «le Petit Caporal» par ses soldats. Bref, il travaillait comme surveillant-contremaître sur la route de Sierre à Vissoie, alors en construction, quand il apprit le futur départ des missionnaires pour le Thibet.

Sa demande agréée comme dit ci-dessus, Bob quitta la Suisse en février 1933. Je ne parlerai pas des péripéties de ce voyage vers l'inconnu, d'autres l'ayant déjà fait. Je me borne à en énumérer les étapes principales et les moyens de locomotion: – de Martigny à Marseille, par train...  – de Marseille à Haïphong, en paquebot, puis par train jusqu'à Yunnanfu, de Yunanfou aujourd'hui appellé Kunming à Tali, puis jusqu'à Weisi en caravanne. Le voyage avait duré trois mois. Les Pères des Missions Etrangères de Paris accueillirent avec joie nos missionnaires bernardins et mirent à leur disposition la résidence de Weisi, occupée jusque-là seulement épisodiquement. Et puis on laissait à leur service un ancien séminariste thibéto-chinois qui parlait parfaitement le latin: il pouvait ainsi leur servir de professeur de langues et d'interprète auprès des autorités et des divers groupes ethniques parlant chacun leur langue particulière.

Alors que les Pères Melly et Coquoz se mettent à l'étude ingrate des caractères chinois, le frère Louis Duc et Bob s'attèlent à des tâches matérielles tout en apprenant par l'usage un minimum de chinois courant, très différent du chinois littéraire, mais indispensable pour le contact avec le public dont la très grande partie était faite d'illettrés. Les tâches matérielles ne manquaient pas et Bob put exercer ses multiples talents. Il  fut surtout utile pour surveiller les travaux de la construction de l'Hospice du Latsa, col situé à 3800 mètres entre la vallée du Mékong et celle de la Salouen, ainsi que celle d'une annexe à la résidence de Siao-Weisi qui leur avait été très tôt confiée. Notre missionnaire laïc fut aussi utile pour accompagner les Pères dans leurs déplacements ou, alors, pour garder la résidence au cas où les titulaires devaient s'en absenter.

C'est ainsi qu'il fut chargé d'accompagner le chanoine Maurice Tornay lorsque, en 1938, il dut se rendre dans le lointain Tonkin pour y recevoir les ordres majeurs couronnés par l'ordination sacerdotale, reçue à Hanoi des mains de Mgr François Chaise, M.E.P., vicaire apostolique du lieu. Le lendemain, Bob assista à la première messe privée du nouveau prêtre.

Au bout de quelques jours, nos deux compagnons prirent le chemin du retour mais, à deux jours de Weisi, Bob de déclarer au Père Tornay qu'il ne prendra pas le chemin du Litipin qui y conduisait, mais qu'il continuera à remonter la vallée du Fleuve Bleu, pour gagner Atentze et, de là, la vallée de la Salouen, où il a décidé de s'établir. Il faut savoir que durant son séjour à Hanoi, Bob avait reçu d'un généreux ami de Suisse une coquette somme qui lui permettait de se mettre à son compte.

Aussi avait-il acheté mulets et marchandises, ce qui avait déjà éveillé les soupçons du Père Tornay. Après un bon souper d'adieux et une dernière nuit de camping en pleine nature, les deux caravanes se séparèrent en se souhaitant mutuellement une bonne fin de voyage. Ainsi prenait fin une collaboration de cinq ans, laquelle était dénonçable, on l'a dit, mutuellement. En l'occurrence, il n'y eut pas de préavis, si ce n'est implicitement depuis les achats effectués par notre Bob.

Bob était généreux avec ses nou-veaux voisins trop heureux de profiter d'une telle aubaine. Aussi son capital, tout rondelet au départ, fut vite épuisé et lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale, l'été 1939, Bob se trouva tout dépourvu comme la cigale de la fable. C'est pourquoi il songea à s' embaucher au service des Américains venus au secours de la Chine, pour se venger du coup de Jarnac des Japonais à Pearl Harbor contre la flotte américaine. Ne pourrait-il pas servir d'interprète et faire profiter les Américains de son expérience de vie en Chine? Il fut embauché séance tenante avec le grade de capitaine et une solde de 10 dollars par jour.

Après la défaite du Japon, il revint dans sa chère Salouen, les poches pleines de dollars et avec des quantités d'habits et de médicaments tirés des surplus que les Américains ne tenaient pas à ramener chez eux. Parmi ces médicaments, il y avait un remède miracle, totalement inconnu de nous auparavant, des sulfamides que Bob distribua comme toujours très libéralement à nos dispensaires, mis à sec durant cette guerre interminable où il n'avait pas été possible de les renflouer.

Autre fait digne de mention: Bob étant le plus proche voisin du Père Louis Emery, il le soigna pendant une méchante typhoïde et, grâce à ses sulfamides, il le tira de ce mauvais pas, disons qu'il le sauva de la mort. Le Père Emery n'oublia jamais son bienfaiteur, comme nous le montrerons dans la suite de ce récit.

Mais une autre peste ne tarda pas à tomber sur Bob et sur l'ensemble des missions de Chine: l'arrivée au pouvoir des communistes, contre lesquels les sulfamides ne purent rien... Tous les missionnaires durent prendre le chemin de l'exil. Bob fut le compagnon de voyage des Pères André, M.E.P. et Louis Emery. Le Père André fut très malade en cours de route: aussi ses deux infirmiers ne furent pas de trop pour l'assister durant ce voyage forcé qui dura près de trois mois.

Après un séjour de quelques semaines à Hong-Kong où il retrouva des amis de Chine exilés comme lui-même, Bob regagna la Suisse. Il fut très vite invité, ainsi que les Pères Coquoz et Lattion, à se rendre en Corée au titre d'interprètes de la Commission d'armistice que la Suisse y délégua, pour mettre fin au conflit entre les deux Corées, soutenues, celle du Sud par l'Amérique, celle du Nord par la Chine communiste.

Là-bas, la vue de Bob se détériora rapidement, si bien qu'il dut être rapatrié. L'assurance militaire le prit à sa charge et le confia à un oculiste de Genève. Il subit l'opération du glaucome à deux reprises, sans succès, hélas! Sa vue continua à empirer et bientôt Bob se trouva aveugle. Il s'était établi à Lausanne où des amis de palier l'aidèrent pour ses commissions et sa correspondance, etc. Le Père Emery lui rendait visite régulièrement. Bob ne perdit pas sa bonne humeur. Grâce à la radio et aux audio-cassettes, il resta en contact avec le monde. Lui-même a enregistré ses souvenirs du Thibet et de Chine qui ont fait l'objet de nombreux articles parus dans notre revue.

Enfin, depuis quelques années, il s'était retiré dans le home médicalisé «Clair Soleil», à Ecublens, près de Lausanne. Le Père Emery et des confrères de Champittet lui rendaient visite et ils purent constater que Bob ne se laissait pas abattre ni par sa cécité ni par le poids de la vieillesse et des infirmités.

C'est là que le S;igneur vint le chercher, le 10 août, 1998 Le 22 juin dernier, il avait franchi le cap des 90 ans, gardant sa lucidité et son optimisme traditionnel.
C'est dans la chapelle du home d'Ecublens que les chanoines Louis Emery, Alphonse Savioz, René-Meinrad Kaelin et Daniel Salzgeber célébrèrent la Messe de Requiem, à laquelle participèrent avec ferveur des amis de la vallée d'Anniviers et d'ailleurs, des personnes du home, parmi lesquelles le directeur et des infirmières. Le sermon-hommage du Père Emery fut particulièrement émouvant.

Que le Seigneur daigne accueillir notre ami Bob avec miséricorde et qu'il lui accorde la récompense méritée par sa longue vie faite de dévouement et de vraie fidélité envers ses amis!

Mgr Angelin Lovey ancien missionnaire au Thibet