A LA MEMOIRE DU CHANOINE JULES DETRY

Jules Detry   (1905-1980)

Dans la nuit du dimanche 23 mars 1980, le Chanoine Detry quittait ce monde pour entrer dans cette Vie en comparaison de laquelle, selon la parole de saint Augustin, la vie présente mérite à peine ce nom qu'on lui donne.

Tous nos élèves de Champittet connaissaient cette figure sympathique qu'ils rencontraient chaque jour en arrivant au collège; car le Chanoine se promenait, le matin, sous le porche de la chapelle en égrenant son chapelet. C'est ainsi qu'il se préparait à la célébration de l'Eucharistie.

Né à Wolluwe Sr-Pierre, en Belgique, le 11 décembre 1905, Monsieur Detry avait découvert le Grand-St-Bernard lors d'un vol qu'il effectuait aux commandes de l'appareil qu'il pilotait lui-même et il aurait déclaré: «C'est ici que je ferai ma vie».

Il demande a être admis dans l'Ordre des Chanoines Réguliers du Grand-St-Bernard.

Après son noviciat, il commença ses études théologiques et les acheva en Belgique, car la guerre l'avait contraint à regagner sa patrie.

En 1941, il fut ordonné prêtre et servit comme aumônier dans l'armée belge et se dévoua auprès de milliers d'enfants victimes de la tourmente qui sévissait au pays.
Le meilleur témoignage qu'on puisse retenir de cette période mouvementée est de vous laisser lire dans son intégrité la lettre adressée par le lieutenant-colonel Courtois à Monseigneur Carton de Wiart.

13 octobre 1944.

A son Excellence Monseigneur Carton de Wiart, Vicaire Général Cimetière St-Rombaut, Malines

Excellence,
Je prends la respectueuse liberté de signaler à votre attention la situation particulière der Chanoine Detry qui, comme vous le savez sans doute, a été aumônier militaire à l'Armée Secrète et plus particulièrement à la Réserve Mobile que j'ai eu l'honneur de commander pendant /es opérations de libération du territoire.

Au cours de son séjour sous mes ordres, le Chanoine Detry s 'est révélé comme possédant à un degré très élevé les qualités requises d'un excellent aumônier militaire.
Très dévoué, courageux et physiquement apte à suivre la troupe partout.

D'autre part, les chefs et tous les hommes avaient trouvé clans ce prêtre très consciencieux un guide sûr et apprécié au milieu des difficultés résultant des opérations militaires.

J'estime qu'il est de mon devoir de vous faire connaître cette situation, car il serait hautement regrettable que l'Armée Belge perde un prêtre de la valeur du Chanoine Detry. C'est pour éviter cette perte que je nie suis permis de vous adresser la présente lettre.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur,de Votre Excellence, l'humble et dévoué serviteur.

Le Lt-Colonel Aviateur Courtois, Chef d'Etat-Major.

Aussi, à la fin des hostilités, Monsieur le Chanoine Detry reçut-il plusieurs distinctions de haute valeur. Il fut honoré de la Médaille de la Résistance qui lui fut octroyée par un Arrêté Royal.

A son retour en Suisse, ses supérieurs lui confièrent divers ministères. Il fut aumônier du Grand-St-Bernard et accueillit de nombreux pèlerins et visiteurs. Il apportait aux hommes la Parole de Dieu et c'est comme prédicateur de retraite qu'il vint une année au château de Pérolles nous prêcher la retraite d'ouverture de l'année scolaire alors que j'étais étudiant à Fribourg au Collège Saint-Michel.

Les Chanoines du Grand-St-Bernard ayant été appelés par le Pape Pie Xl, en 1929, à poursuivre dans les Marches thibétaines l'oeuvre de charité hospitalière qu'ils exerçaient depuis 9 siècles sur la montagne, M. Detry fut envoyé en mission d'exploration auprès de nos confrères et parcourut plus de 3000 km à pied, pénétrant dans le Thibet interdit et rapportant une quantité impressionnante de documents: notes, photos, films, etc...

Avant d'entrer chez les Chanoines, Monsieur Detry avait déjà une glorieuse carrière derrière lui.

Après son service militaire, en 1927, il avait été initié aux affaires coloniales par Monsieur Joseph Huberty, secrétaire général des chemins de fer du Katanga.
Durant les années 1929 et 1930 il poursuit des études de navigation, entre dans la marine anglaise, devient officier de marine et s'embarque sur le S. S. Ramsès pour l'Egypte. On le trouve ensuite, toujours dans la marine, en Amérique et sur les côtes d'Afrique.

Pour mieux vous situer l'homme, voici en quels termes «Paris Presse» présentait notre confrère lors de son retour de mission du Thibet.

«Un homme va passionner Paris cette semaine, mieux que par les artifices scéniques, mieux qu'en intervenant dans les jeux politiques. Il sera difficile de pronostiquer quand Paris le laissera partir.

«Cet homme, c'est le Révérend Père Detry, ancien champion de boxe de Belgique dans la catégorie de poids mi-lourd, ancien coureur automobile, nageur expérimenté, pilote d'aviation, officier de marine et à l'heure actuelle sans avoir rien perdu de ce que représentaient ces titres, Chanoine du Grand-St-Bernard».

C'est donc à son retour en Europe, que Monsieur Detry est appelé en France et en Angleterre pour donner des conférences sur nos missions au Thibet. Nous avons pu, grâce à ses écrits, reconstituer le long voyage effectué à pied, autour de la montagne sacrée du Ka-Oua-Karpo et prendre connaissance, dans le détail, des merveilleux événements vécus auprès des grands chefs tibétains. Grâce à sa force physique et à sa technique de la boxe et du jiujitsu, il parvint à s'imposer lui-même auprès des chefs de la région et on le considérait comme un grand Seigneur. Il vainquit au poing avec une élégance peu commune Potsu, le grand chef de la région.

Ceci se passait à Djranguin, chez ce seigneur féodal, commandant 100 esclaves, auprès de sa résidence surmontée de fours à encens qui laissent monter vers les esprits la fumée parfumée.

Potsu veut honorer le Père, il lui fait l'honneur de lui prêter ses propres habits de chef, ce qui est une marque particulière d'estime, puisqu'un chef ne prête ses habits qu'à un chef d'une autorité au moins égale à la sienne propre.

Mais ce qui servira te plus au Père dans la suite, c'est le texte que Potsu inscrivit dans son carnet de route et au bas duquel il apposa son sceau. Le Père a donc un laissez-passer et des recommandations pour le reste de son voyage. Le document est daté de l'« Année du Cochon de Feu» et le chef l'a signé de son nom entier en magnifiques lettres thibétaines: Po-Tsou: ce qui veut dire «Fils du Sauvage». A ce nom il en a ajouté un autre, celui qu'il a choisi au jour de son investiture: Kun-Gâ-Ten-Zin : «l'ami de tous ».

Après le Thibet, le Chanoine Detry entreprit trois expéditions en Afrique, au Congo Belge, dans le massif du Ruwenzori, les monts de la Lune.

Un séjour dans la forêt équatoriale lui permet de se dévouer, avec le Docteur Adolé, de Genève, auprès des Pygmées de l'lturi et de leur faire connaître le message évangélique tout en étudiant en ethnologue avisé le type et les moeurs de ces hommes petits de taille, puisque les plus grands ne dépassent pas 1,45 m. Les Pygmées vivent en symbiose avec les Noirs de taille plus grande.

Le Noir leur fournit les céréales, le Pygmée, chasseur d'éléphants, d'antilopes, d'écureuils, fournit au Noir la viande.

Combien la figure du Chanoine leur fut attachante! Les Pygmées l'estimaient comme leur Père. Les femmes, car ce sont elles qui s'occupent des travaux de construction, lui édifièrent une hutte à sa taille géante. Le toit recouvert de larges feuilles est totalement imperméable, même aux pluies abondantes.

Plus tard, nous retrouvons le Chanoine Detry au Sikkim, au Népal et finalement en Ethiopie où il faillit perdre la vie dans la région du Nil bleu.

Délégué de la Belgique pour les Affaires culturelles, aumônier de Sa Majesté la Reine d'Italie, Monsieur Detry passa les dernières années de sa vie au Collège de Champittet où il prépara son ultime voyage vers le Père.

Atteint d'une arthrose qui le faisait bien souffrir, notre confrère dut renoncer à toute nouvelle entreprise. Une surdité de plus en plus intense l'affligea et le coupa du monde. Mais il vivait avec Dieu et en Dieu. Il priait constamment. Quelques grands élèves suivirent encore auprès de lui, jusqu'à ces dernières années, des cours de psychologie du commandement et de philosophie ésotérique.

Son grand savoir et sa riche expérience avaient un impact profond sur la jeunesse.

Le 17 février 1980, je recevais d'un de mes anciens élèves, le Prince Jérôme Napoléon Bonaparte, en mission militaire à Bangui le mot suivant:
«J'ai été profondément affecté par la nouvelle de la grave maladie de Monsieur Detry. Vous savez toute l'affection et l'admiration que je lui portais. J'ai toujours vu en lui un homme de Dieu qui défendait la Justice et la Vérité».

Que Dieu accorde maintenant sa riche récompense à son serviteur qui, ayant entendu l'appel de Dieu, a vraiment tout quitté pour suivre son divin Maître. Puisse son exemple éveiller dans le coeur de beaucoup de jeunes le goût de l'aventure missionnaire au service de Dieu, qui seul peut combler tous nos espoirs.

Chanoine J.-P. Porcellana