POURQUOI LE CULTE ENVERS LES ANCÊTRES

  • Imprimer

La coutume d'honorer les ancêtres est traditionnelle en Chine depuis des millénaires. Aussi «l'Association pour la rénovation de la culture et des traditions», instaurée peut-être pour contrecarrer les effets de la «Révolution culturelle» en Chine communiste, a décidé de redonner une certaine ampleur au culte envers les ancêtres tout en promouvant l'amour du prochain, de ses voisins et de tous les hommes pour donner l'idée que l'humanité est une même et grande famille.

On pourrait peut-être • se poser des questions et croire que ce culte se limite aux hommes et n'est donc qu'un simple humanisme. Mais d'après le raisonnement des Chinois, l'univers et par conséquent les hommes viennent du Ciel (de Dieu?) et doivent retourner à leur source : le Ciel.

Dans la tradition chinoise, chaque année l'empereur accomplissait les rites ancestraux et tous les officiels devaient y prendre part. Ces cérémonies comprenaient deux parties :

1. Un culte envers le Ciel d'où proviennent toutes choses et où tout doit retourner. Il s'agissait aussi de s'attirer les faveurs célestes et de faire prendre conscience à chacun que la plus haute morale consiste à devenir digne du Ciel.

2. Un culte envers les ancêtres: toute considération de piété filiale mise à part, il y avait aussi des raisons politiques à ce culte. Il fallait unifier le peuple et faciliter l'obéissance des gens envers l'empereur, le pays, le Ciel.

D'après les sages chinois, la piété filiale consiste en ceci: quand les parents sont en vie, il faut bien les servir; quand ils meurent, on doit leur donner un bel enterrement; après leur mort, il faut leur rendre le culte, c'est-à-dire qu'il faut les vénérer, leur laisser la première place dans la famille, leur faire honneur en suivant toutes les exhortations qu'ils ont données.

En ce qui concerne l'Eglise catholique en Chine, il y a une longue histoire au sujet de ces rites. Les premiers jésuites qui ont fondé les missions modernes en Chine permettaient à leurs convertis de participer à ces rites, les considérant uniquement comme une extension du respect dû envers les parents, les maîtres, les ancêtres et les autorités.

Les dominicains et les franciscains, arrivés plus tard, ont considéré ces rites comme ayant une signification religieuse et s'opposèrent aux jésuites. Une furieuse controverse commença alors, et l'on fit appel au Saint-Siège. Des délégations firent voile vers Rome pour présenter des arguments contradictoires et des légats furent envoyés en Chine par les papes. Les difficultés des communications et la lenteur des voyages n'arrangeaient pas les choses. L'empereur Kang Hsi fut entraîné dans la polémique : ami des jésuites et favorable au catholicisme, il rédigea et fit envoyer au Pape un document expliquant que ces rites étaient purement civils et politiques et qu'ils n'avaient. rien de religieux, encore moins de superstitieux.

Le pape Clément XI n'accepta pas les explications de l'empereur et en 1715, il publia le décret «Ex Illa Die» par lequel il condamnait les rites chinois, et il demanda à tous les missionnaires de faire le serment d'observer ce décret. L'empereur se mit alors dans une grande colère, prétendant que les étrangers, à Rome, n'étaient pas compétents pour juger des matières purement chinoises. En 1717, il interdit la pratique de la religion catholique dans toute la Chine. Des persécutions s'ensuivirent.

Pour alléger les souffrances de l'Eglise de Chine, le Pape envoya un nouveau légat: Jean Mezzabarba, patriarche d'Alexandrie, pour voir l'empereur et discuter avec lui. Certains compromis furent acceptés de part et d'autre. Mais cela n'arrêta pas la controverse : les missionnaires étaient toujours aussi divisés. En 1742, le pape Benoît XIV révoqua les concessions faites par Mezzabarba avec le décret «Ex Quo Singulari», défendant à nouveau toute participation des catholiques aux rites ancestraux et exigeant de tous les missionnaires de Chine le serment d'observer fidèlement ce décret et même de ne plus discuter de cette question.

Il est certain que l'Eglise de Chine a beaucoup souffert par suite de ce décret et que l'apostolat s'est trouvé dans une situation très difficile. Les officiels catholiques commencèrent à quitter l'Eglise plutôt que de perdre leurs places et leurs positions sociales à cause de l'interdiction de participer aux rites ancestraux. La conversion des intellectuels devint à peu près impossible. L'Eglise fut considérée comme étrangère et les catholiques comme étant soumis à des étrangers et par conséquent suspects, manquant de toutes les vertus familiales et patriotiques.

Le décret «Ex Quo Singulari» resta en vigueur jusqu'en 1939, année où il fut abrogé par le pape Pie XII qui accepta l'idée que ces rites étaient civils et politiques mais non religieux ou superstitieux. A vrai dire, il y eut peu de réactions immédiates à l'abrogation de ce décret : la Deuxième Guerre mondiale occupait alors tous les esprits. Mais en 1971, le cardinal Yu Pin prit lui-même l'initiative de rénover ces cérémonies.

L'opinion est divisée quant à savoir ce qui serait advenu de l'Eglise de Chine si les papes du XVIIIe siècle avaient tranché autrement la querelle des rites chinois. Certains prétendent que la conversion des Chinois aurait été tellement plus facile et que des millions auraient embrassé la foi ou en tout cas que toutes les persécutions auraient été évitées. D'autres disent que, s'il est probablement vrai que les intellectuels considéraient ces rites comme purement civils et politiques, le peuple ordinaire leur donnait bien une signification religieuse. Si les papes avaient accepté des compromissions, disent-ils, l'Eglise de Chine serait tombée rapidement dans un schisme plus ou moins panthéiste.

Aujourd'hui, ayant à faire à des gens plus cultivés et plus sophistiqués, et des explications claires des révérences, de l'encens et des fleurs devant les tablettes ancestrales pouvant facilement être données par les mass media, il y a peu de chances qu'on se méprenne sur la signification de ces rites.

Aussi quand pour la première fois, le cardinal Yu Pin a présidé aux rites ancestraux dans un auditorium public en 1971, il y eut beaucoup de commentaires favorables ou fort indignés. L'année suivante, la Conférence épiscopale a demandé à tous les catholiques d'honorer les ancêtres à l'occasion du Nouvel An chinois. Le cardinal Yu Pin a officié aux rites dans la cathédrale, aussitôt après la messe. Maintenant, le plus souvent ces rites sont accomplis un peu partout durant la messe, juste avant l'offertoire, et personne ne trouve rien d'étonnant à cela.

Si l'on considère que cette controverse amère a déchiré l'Eglise de Chine pendant 100 ans et que pendant 200 ans, les catholiques n'ont pu assister aux rites ancestraux, la rapidité avec laquelle ces rites ont été considérés presque comme une partie de la liturgie. catholique est vraiment surprenante. Il a fallu la libération qui a suivi le Concile Vatican Il et le prestige personnel du cardinal Yu Pin pour rendre cette transition possible.

Maintenant c'est à nous de faire en sorte que ces cérémonies soient bien comprises, non seulement pour le plaisir de faire revivre les vieilles traditions mais surtout pour consolider les vertus familiales, pour que la nation soit unie envers les ancêtres et envers Dieu. Nous espérons aussi par ces cérémonies, élever et christianiser la religion traditionnelle de la Chine et donner aux hommes une notion plus juste de Dieu et des choses spirituelles tout en luttant contre le matérialisme envahissant.

On sait que les Chinois ont de tout temps cru au Ciel et au Maître du Ciel (Dieu?). Ils ont toujours admis aussi une vie après la mort, donc le principe de l'âme et de son immortalité. Ces croyances pourraient servir de bases ou de points de départ pour une explication apologétique plus facilement admise par les gens d'ici. En développant ces thèmes et ces cérémonies, on pourrait aussi enrichir notre théologie et notre liturgie catholiques avec des notes typiquement chinoises, puisque chaque peuple et chaque culture ont quelque chose à apporter au patrimoine commun de l'Eglise.

A part ces cérémonies qui se font donc maintenant partout dans les églises catholiques, il y a celles qui se célèbrent dans les salles ou les stades publics. Là, tous les officiels et toutes les écoles y participent. Par un retour ironique des choses, on demande maintenant aux représentants de l'Eglise de les présider. Ainsi à Hualien, l'an dernier, c'est le cardinal Yu Pin et cette année l'archevêque Lokuang qui les ont présidées. Bien des païens croient qu'il s'agit de cérémonies typiquement catholiques et sont un peu gênés de devoir y participer...

J. L. Formaz  (cr du gsb)