EXCURSION HIVERNALE AU SILA

Arrivés enfin à Tsechung après un mois de retard, notre désir était de passer le plus tôt possible dans la vallée de la Salouen, et cela, si les difficultés n'étaient pas trop grandes, par le col du Sila pour connaître en leur décor hivernal cette passe et les vallons qui y conduisent.

Une première tentative eut lieu le 12 mars avec Niapatong pour base d'opérations. Mais le mauvais temps nous empêcha d'abord de partir à l'heure matinale prévue et normalement il eût dù nous faire rebrousser chemin sans hésitation si rentrer tout à fait bredouilles ne nous eût paru trop coùteux. Il nous était permis d'ail-eurs de compter sur quelque amélioration du temps.

Vers huit heures, la neige ne tombant plus trop abondante, nous voici lancés vers la petite passe du Tchrana qui doit nous introduire dans le vallon moyen du Sila. Nos aides nous ont à peine accompagnés durant un quart d'heure que nous devons déjà chausser nos skis. Le Père Bonnemin qui. pour la première fois, hier au soir, a taté de ce nouveau genre de locomotion durant quelques instants, manoeuvre déjà ses planchettes avec une remarquable dextérité sur un terrain des moins recommandables pour un apprenti skieur : pente d'environ !i5° qu'il faut grimper en lacets dans une neige tantôt dure et bosselée au travers des couloirs fréquentés par les avalanches, tantôt molle et profonde à travers les taillis car les vagues indications que nous fournirent nos guides avant leur empressée retraité ne nous empêchèrent pas de sortir d'un chemin d'ailleurs difficile, à suivre sous 1 m. 50 de neige.

Malgré tout, après deux heures de marche, l'on atteint sans trop de peine la passe du Tchrana 13.'250 in. S.-E.-N.-O.!.

Quelques minutes de repos sur ce col et nous nous laissons glisser doucement au travers d'une pente richement boisée vers le torrent du Sila que nous espérons atteindre assez tôt après être parvenus à la jonction de la nouvelle route du Père André. Mais au bout de quelque vingt minutes, voyant que nous étions tout à fait hors du chemin, que la neige tombait de plus en plus dru, que le brouillard menaçait de nous envelopper sérieusement, nous jugeàmes prudent d'arrêter là notre excursion afin de pouvoir rentrer à Tsechung, ce même jour. avant que le brouillard et la neige nouvelle n'aient pu rendre notre retraite trop difficile. Une heure et demie de pique-nique autour d'un bon feu allumé sous un arbre géant qui nous payait une douche ininterrompue et nous voilà de nouveau sur la voie du retour qui s'effectue sans incident si l'on passe sous silence ces quelques plongeons dignes de tout skieur qui se respecte. Cette première excursion vers les abords du Sila ayant quasi échoué à cause du mauvais et du peu de temps dont nous disposions, nous prenons la ferme résolution d'attendre une durable série de beaux jours pour renouveler nos exploits.

Sur ces entrefaites, un voyage à Atentze. via Hongpou, est projeté et aussitôt exécuté sous l'aimable et intéressante direction du Père Goré.

Nous étions à peine rentrés à Tsechung (2t mars) que le beau temps paraissant enfin devenu stable, fit revenir sur le tapis la question du Sila. Le 25 dans l'après-midi, une promenade sur la route du Père André nous apprend que pour pénétrer dans le val-on moyen du Sila, on peut sans inconvénient suivre cette voie plus courte.

Aussitôt un nouveau départ pour ce pays des neiges est fixé au surlendemain, vendredi 27. Il s'agit d'aller passer la nuit le plus haut possible dans le vallon et, le 28, d'aller examiner au moins les abords immédiats de la passe. Dans la soirée du 26, les bagages sont préparés ruais aussi légers que possible car il est inutile de songer à des porteurs pour une excursion de ce genre : quelques victuailles, une casserole d'aluminium, surtout quelques légères et cependant chaudes couvertures européennes. Que l'on ajoute à cela un fusil contre les fauves, un grand sabre pour couper le bois et les branches de sapin nécessaires pour une couchette sur la neige, nos appareils photographiques et l'on a un poids suffisant pour des épaules peu exercées.

Le 27 au réveil, un ciel tout couvert tempère un peu notre enthousiasme. A 6 h. 15 nous commençons cependant notre ascension et cela à dos de mulet durant deux heures. Deux hommes doivent porter nos bagages aussi longtemps que possible. Le Père Bonnemin devant se rendre le lendemain à Patong ne peut donc prendre part à cette expédition, il nous fait cependant le plaisir de nous accompagner à la passe du Tchrana (3.030 m.) par la route du Père André.

A cet endroit nous attendons les porteurs, les mulets ont déjà été confiés au muletier, il y a quelques instants. Au bout d'une demi-heure, les sacs nous ayant rejoints, nous demandons aux porteurs de nous accompagner aussi longtemps que le sentier nous paraît encore praticable à des piétons. Le Père Bonnemin redescend à Tsechung et de notre côté à 9 heures nous commençons la descente vers le vallon par un chemin dont le bord est en grande partie libre de neige. Cinq minutes étaient à peine écoulées qu'il nous fallut renvoyer les porteurs dont la lenteur nous exaspérait. Sacs et skis sur le dos nous continuons donc seuls notre route.

Au bout d'un quart d'heure, la couche de neige devenant plus régulière nous chaussons nos planchettes. Vers dix heures nous sommes sur le bord du torrent et nous nous reposons un peu dans une clairière où l'on voit émerger au-dessus de la neige un squelette de hutte. Nous pensons être à la jonction des routes. A partir de ce moment il est d'ailleurs difficile de savoir où se trouve exactement le chemin qu'on ne peut que soupçonner à certains indices: troncs carbonisés, arbres écorcés ou abattus. N'était une légère indisposition du plus jeune de la « bande n on aurait pu avancer aussi rapidement qu'en été dans ce vallon peu incliné où les taillis ne gênaient que très peu les skis. Nous admirons en certains endroits des rhododendrons tout Ileuris au-dessus d'une profonde couche de neige. A 12 heures, halte au bord du torrent (3.200 m.).

Direction du vallon S.-E.-N.-O., Thermomètre 8^ centig. A deux heures, départ : c'est ici que commence pour nous la plus agréable des promenades à travers une futaie géante sur une neige de 1 m. 60 à 1 m. 80 de profondeur. A mesure que l'on monte, la pente devient plus faible, le vallon plus large et plus calme. Vers 4 heures, nous sommes sur une vaste clairière sur laquelle d'énormes avalanches descendues des deux versants ont si bien croisé leurs feux que les séries d'arbustes couchées vers le nord alternent avec les séries inclinées vers le sud. Au bout de cette clairière un bosquet de saules, de rhododendrons et de sapins nous invite à y dresser le campement : il est bien simple, au:pied d'un immense sapin qui nous sert de chevet on étend sur la neige un matelas de branches de sapin, de chaque côté une toile cirée tendue sur les skis doit tenir lieu de paravent et tout est dit. Il ne nous reste plus qu'à ramasser une provision de bois suffisante pour préparer la soupe et maintenir durant toute la nuit un bon petit feu tant pour nous réchauffer la plante des pieds que pour éloigner certaines bêtes indésirables qu'il nous parut entendre grogner dans le voisinage. Nous pensons être en cet endroit au sommet de la plaine de 13echiatong.

Le baromètre marque 540° (altitude 3.400 m.).

Vers dix heures nous nous mettons sérieusement « audit n après avoir accumulé une respectable quantité de combustible. La lune nous sourit un instant entre les nuages, nous donnant un peu plus d'espoir pour le lendemain. En fait, après une nuit relativement bonne, interrompue seulement deux fois par le soin d'entretenir le feu, nous nous levions, le 28, sous un ciel quasi serein. A nos pieds, le feu s'était creusé dans la neige une véritable fosse d'en¬viron un mètre cinquante de profondeur sur autant de diamètre. (i h. 20 : Baromètre, 520°; Thermomètre, normal, T 1,5.

A 6 h. 50, nous partons vers le vallon supérieur. Ce vallon semble en effet ici s'élever d'un étage. Nous sommes persuadés que le vrai chemin gravit cette côte sur l'autre rive mais nous voulons, comme hier, suivre toujours la rive droite. Cela nous vaut dé perdre une demi-heure à contourner un couloir malaisé mais aussi de découvrir une superbe cascade : c'est le torrent principal lui-même qui fait une chute de 25 à 30 mètres au fond de la gorge tout près de laquelle nous avions campé.

Sur le plateau supérieur, le paysage change : le torrent a disparu sous une couche de neige devenue subitement très profonde. les arbres n'occupent plus tout le vallon mais seulement ses deux versants et les endroits plus abrités.

A 5 h. 15. nous sommes à la cabane du Père Ouvrard dont le bord du toit seulement vient d'être dégagé par le beau temps de ces derniers jours. A quelques pas de là, nous pouvons apercevoir dans le fond du vallon le col du Sils : c'est une immense paroi toute blanche, à l'exception de quelques crêtes et sauts de rochers qui zèbrent de noir le l'oint de cette paroi. Malheureusement le ciel se couvre de plus en plus nous empêchant de prendre les photos désirées.

A 9 h. l5. nous sinnnres au pied de cette paroi et nous voyons tout de suite que l'ascension en skis en est des plus faciles. Une nouvelle indisposition du du plus jeune de la bande » ralentit considérablement la marche. la voie que nous suivons n'est probablement pas celle de l'été. Nous nous élevons en lacets fout à fait sur la partie gauche de la paroi. A 4.600 m. nous faisons une halte assez prolongée sous un sapin rabougri qui émerge isolé à quelques pas de nous.

Nous grimpons à pied, pour aller plus vite, un couloir assez raide, puis après quelques agréables lacets sur les bosses et dans les vallpns, nous atteignons le col à 12 h. 15.

Un brouillard épais ne nous permet que d'apercevoir les premiers pas de la descente sur l'autre versant. Un vent de S.-O. souffle avec violence. Le baromètre indique 4.200 m. d'altitude, le thermomètre + 2.4.

A 1 h. 40 nous commençons la descente : l0 minutes pour le pied de la paroi, l0 minutes à la cabane du Père Ouvrard et, de là à notre campement, 20 minutes. Partis à 3 h. 30, nous sommes à la bifurcation des deux routes à 5 h. On peut donc en hiver descendre en skis assez facilement en deux heures de la passe du Sils au vallon moyen, au-dessous du Tchrana.

Chanoines COQUOZ  et MELLY du GSB


P. S. — On écrit de Tsecbung à la date du 16 avril : « Nos chers religieux du Grand-Saint-Bernard ont repris la route du Sila et passé dans la Salouen. en compagnie du P. Bonnemin, prouvant par ce raid que. non seulement.la passe n'est pas inabordable èn hiver, mais que pour des skieurs elle est même d'un abord plus facile en hiver qu'en été. Ils reviendront ici le 24 ou 25 du mois. Leur séjour ne sera pas de longue durée puisqu'il est question de mettre le cap sur Weisi dans les derniers jours du mois courant. Le P. Nussbaum les accompagnera jusqu'à Taly et Yunnanfu, d'où ils gagneront Saigon el. Marseille, rendre compte à la Prévôté du Grand-Saint-Bernard de la possibilité de fonder une maison hospitalière en Extrême-Orient. »
Ajoutons lei ce détail qui nous vient de l'Hospice du Simplon : Pendant qu'à Weisi les chanoines Melly et Coquoz donnaient des leçons au P. Bonnemin, chaque jour des groupes de curieux montaient à la résidence pour admirer nos skis, ces merveilleux patins que nos Chinois baptisèrent du nom e de barques à neige ».