LAMASERIES THIBETAINES

Le centre de la vie religieuse au Thibet est la lamaserie : Cunba ou solitude. D'après cette définition, toute lamaserie devrait âtre construite dans un lieu solitaire. On les trouve assez souvent, il est vrai, soit à flanc de montagne, soit au sommet d'une colline, mais il n'est pas rare qu'elles s'étalent dans une vallée;: à proximité d'un village. La lamaserie, avec ses murs d'enceinte et ses bastions, forme une petite cité que domine le temple.

Entrons dans l'une de ces cités monastiques : quand on a visité l'une d'elle, on les connaît toutes, tant elles se ressemblent. Passé la porte surmontée de son mirador, on s'enfonce dans un dédale de ruelles tortueuses bordées de maisons, demeures des membres du monastère. Toutes ces ruelles convergent vers le temple principal, généralement bien dégagé et précédé d'un vaste parvis, sur lequel se tiennent en été l'es réunions. Les murs du temple sont de terre battue, blanchis à la chaux, la frise qui se déroule autour de la corniche du toit en est le seul monument extérieur avec le dôme et les pyramides dorées du toit en terrasse.

Le temple est précédé d'un vestibule dont les murs, du haut en bas, sont couverts de fresques représentant le Potala, la roue de la transmigration, les déités gardiennes du monde, ou autres sujets de la mythologie. Les deux battants de la porte s'ouvrent en notre faveur. L'intérieur du temple, qui n'est éclairé que par cette porte et la claire-voie du dôme, est très sombre; on ne distingue d'abord qu'une forêt de colonnes rondes ou carrées, les chapiteaux d'où pendent des bannières de soie, et sur le plancher les tapis plus ou moins usagés qui servent de sièges aux lamas durant l'office. En pénétrant plus avant, apparaissent au fond de la salle les colossales statues des divinités, les tables destinées aux offrandes, les sièges réservés aux officiers ecclésiastiques, et les casiers de la bibliothèque.

Les maisons particulières des lamas sont construites sur le modèle des maisons ordinaires : rez-de-chaussée servant d'écurie ou de bûcher, à l'étage cuisine et appartements, dont l'un est transformé en chapelle domestique. Les lamas pauvres trouvent asile chez un confrère plus fortuné, auquel ils rendent de petits services en retour.

Dans le voisinage d'une lamaserie se trouve souvent une succursale de proportions plus modestes, appelée ermitage, dans laquelle quelques vieux lamas viennent passer en paix leurs derniers jours. Chaque lamaserie possède au moins un Bouddha-Vivant, et les plus importantes en possèdent jusqu'à trois ou quatre. Le Bouddha-Vivant n'est pas le. supérieur du monastère, et n'a pas à s'occuper de son administration; mais sa situation particulière et la réputation dont il jouit font de lui, dès qu'il a atteint l'âge adulte, la cheville ouvrière de la lamaserie. Le supérieur est ordinairement un gradué, il est nommé par Lhassa pour trois ou six ans, s'il appartient à la secte officielle; dans les autres sectes, il est choisi par ses pairs. Le titre de lama (lama signifie qui n'a pas de supérieur), qu'on peut décerner par courtoisie à tous les membres d'une lamaserie, ne devrait être donné qu'aux Bouddhas-Vivants et aux rares gradués de l'Université. Le supérieur de la lamaserie est assisté d'un préfet de discipline qui est chargé du spirituel, et en particulier des novices, d'un maître de choeur et d'un ou plusieurs économes. Viennent ensuite les bonzes qui ont émis les voeux, les frères lais, les jeunes gens et enfants qui se destinent à l'état religieux.

Les lamaseries appartiennent à l'une des sectes réformées, semi-réformées, ou non réformées, que les Chinois, pour simplifier, divisent en jaunes, rouges et noires.
Les lamaseries noires sont celles des Bon ou Punbo qui ont admis le panthéon bouddhique et les rites lamaïques, tout en conservant les divinités et les rites de leur religion primitive : ils tournent le moulin à prières de gauche à droite, et laissent les monuments religieux, pagodons et autres, à main gauche. Chassés du Thibet central, ils sont nombreux dans les vallées éloignés du Kintchouan, chez les Goloks, sur les bords de Dzakhio au nord de Kantze, dans le Syadé et le pays des Hors.

Les lamas rouges reconnaissent Padma Sambhaoa comme fondateur de leurs sectes, et l'honorent d'un culte spécial. Ceux d'entre eux qui n'ont pas émis les voeux de religion, et ce sont les plus nombreux, ne sont pas astreints au célibat et vivent en famille aux environs de leur monastère. Ils ne sont tenus de se présenter à la lamaserie que trois ou quatre fois par an; le reste du temps, ils cultivent leurs champs ou vont réciter des textes chez les particuliers.

Les lamas jaunes de l'Eglise officielle sont.astreints à une discipline plus sévère : ils doivent garder le célibat, s'abstenir d'alcool et du tabac à fumer. Toutefois, eux aussi peuvent vivre dans leur famille et vaquer à des occupations profanes, ne faisant acte de présence au monastère qu'à l'époque des réunions générales. De temps en temps, nous apprenons que les autorités de telle lamaserie voisine ont décidé l'expulsion des brebis galeuses, ou qu'un lama est rentré dans la vie laïque sous prétexte de prêter secours à une belle-soeur devenue veuve, cas qui paraît prévu par le règlement.

A propos d'alcool, je ne résiste pas au plaisir de narrer une petite aventure survenue à l'un de nos confrères chinois. Un jour donc, le brave P. X..., recevait la visite de trois jeunes larnas bien connus pour leur vie facile. Ces messieurs se mettent en devoir d'inventorier la chambre du missionnaire, ils ne s'arrêtent pas à la bibliothèque qui ne les intéresse pas, vident de leur contenu les flacons de la petite pharmacie, et découvrent sur une étagère une fiole d'eau-de-vie que le propriétaire les invite à vider aussi. Le geste n'eut pas l'heur de plaire à l'un d'eux qui hurla son désespoir d'avoir été tenté d'oublier son voeu de tempérance. Il se retira en emportant un réveil-matin, cependant que ses confrères obligeaient le Père à leur remettre 100 roupies en échange des mérites perdus. Dès le lendemain, les deux larrons rapportaient le réveil brisé, pour obliger le donateur à le réparer ou à le payer.

En dehors des membres de la lamaserie, on trouve encore des laïques qui se chargent de réciter des prières pour le bénéfice de leurs clients, des sorciers et sorcières, et des nonnes vouées à la virginité qui forment de petites communautés ou restent dans leur famille.

Parmi les lamas, certains deviennent ermites soit temporairement durant 3 ans, 3 mois et 3 jours, soit à vie; ils se retirent du monde, vivent dans des cavernes ou des huttes dont l'entrée est parfois murée. Un domestique est attaché à leur personne, et vient déposer de temps en temps, dans une lucarne aménagée à cet effet, leur maigre pitance.

Les lamaseries sont aussi les seuls centres d'instruction : tout lama quelque peu instruit enseigne à un novice qui lui sert en même temps de domestique, les livres qu'il a lui-même étudiés. Si l'élève appartient à une famille aisée, il ira poursuivre ses études dans une lamaserie de Lhassa, ou à la lamaserie-mère de sa secte. D'autres, que tente la vie d'aventure, vont aussi à la capitale et s'y mettent au service d'un confrère. Il n'y a guère de lamas de la secte officielle qui n'ait fait au moins une fois le voyage à la Cité des esprits.

Kawaguchi, bonze japonais, qui vécut à Lhassa, n'est pas tendre pour ses confrères thibétains qui « n'entrent, dit-il, à la lamaserie que pour éviter la lutte pour la vie et pour battre monnaie ». L'éducation cléricale, nous déclare Mme David-Néel, produit une petite élite de lettrés, un grand nombre de fainéants lourdauds, d'aimables et joyeux bons vivants et de pittoresques rodomonts; plus quelques mystiques — une infime minorité —, tandis que toute la gamme des sorciers, devins, nécromants, occultistes et magiciens se rencontrent au Thibet ». Les sectes non réformées en particulier fournissent de nombreux adeptes du Sentier direct, mais elles n'ont pas le monopole de la sorcellerie, et toutes les lamaseries de la secte officielle enseignent l'art d'accommoder les dieux ou démons à sa volonté ou à celle de ses clients, de capter leurs faveurs ou d'écarter les influences néfastes. Les auteurs européens nous expliquent par l'autosuggestion, la concentration des pensées et une gymnastique respiratoire, les phénomènes de lévitation, de télépathie et autres, dont nous entendons souvent parler à la frontière sino-thibétaine. Ils ne dissimulent pas cependant que, 99 fois sur 100, les histoires qui se colportent au Thibet sont ou fausses ou exagérées et, dans leurs relations, on se demande souvent où finit le rêve et où commence la réalité.


FRANCIS GORÉ  (MEP)   missionnaire des Marches thibétaines.