LE GRAND SAINT-BERNARD AU THIBET

Jusqu'à nos jours l'activité des missionnaires catholiques a été pour ainsi dire inefficace dans le Thibet indépendant. Et pourtant depuis longtemps déjà, l'Eglise catholique a jeté ses regards sur ce pays mystérieux.

En 1703, la Propagande confiait aux Frères Mineurs Capucins le soin d'évangéliser le Thibet. Ceux-ci arrivèrent à Lhassa, capitale et cité sainte du lamaïsme, en 1707. Ils s'y établirent et même, grâce à la protection du Dalaï-Lama, purent y construire un oratoire public. Leur colonie comptait environ 60 membres, dont 24 chrétiens baptisés ; les autres étaient catéchumènes. Mais les Lamas s'alarmèrent et, craignant l'influence des capucins, les firent chasser en 1745 et dispersèrent leur petit troupeau dont il ne reste aucune trace.

Les PP. Huc et Gabet, arrivés à Lhassa le 29 janvier 1846, après de grandes difficultés, furent les deux derniers missionnaires catholiques qui pénétrèrent dans la capitale du Thibet. Ils en furent chassés au bout de 6 semaines à l'instigation du représentant du gouvernement Chinois.

Cette même année, la Propagande confiait le Thibet à la Société des Missions Etrangères de Paris. Des Pères essayèrent maintes fois de s'y fixer ; ils durent toujours reculer devant l'opposition irréductible des lamas. Actuellement un seul Père se trouve dans le Thibet indépendant. Il dessert le poste de Yerkalo ; sa liberté d'action est très minime du fait que les lamas suivent attentivement chacune de ses démarches.

En 1930, sur les instances du regreffé Mgr de Guébriant, la Congrégation des Chanoines Réguliers du Grand St-Bernard décida d'envoyer deux confrères étudier la possibilité de construire aux confins du Thibet (aux frontières de la Chine, du Thibet et de la Birmanie) un hospice analogue à celui du St-Bernard. Cet hospice serait destiné à héberger les pèlerins qui se rendent de la Birmanie et du Thibet en Chine. Peut-être qu'en exerçant les oeuvres de miséricorde corporelle envers ces populations, arriverait-on petit à petit à établir chez elles un courant de sympathie pour le catholicisme, ce qui permettrait à celui-ci de prendre ensuite plus facilement pied à l'intérieur du pays.

Trois cols se présentalent à eux : celui du Litipin, qui sert de voie de communications entre le fleuve Bleu et le Mékong ; ceux du Si-La et du La-Tza, reliant les vallées du Mékong et de la Salouen. Pour différentes raisons, on choisit ce dernier, situé à 3800 m. environ d'altitude.

Le 13 janvier 1933, les chanoines Pierre Melly et Paul Caquez, un Frère laïc, Louis Duc, et un "oblat", M. Chapelet, s'embarquaient à Marseille. Ils arrivèrent à Weisi le 1 er avril ; et c'est encore dans cette ville que deux d'entre eux résident actuellement.

Weisi est une petite ville située au Nord-Ouest de la province du Yun¬nan, au sommet d'une vallée latérale du Mékong et à 8 heures de ce dernier. Cependant il n'y a aucune route pour y accéder. Il faut se débrouiller comme on peut, en suivant des chemins à peine marqués qui se perdent dans les taillis. D'immense forêts, allant jusqu'au sommet des montagnes, couvrent en effet tout le pays. Weisi se trouve à 2350 m. d'altitude ; malgré cela, il jouit d'un climat tempéré (le thermomètre ne monte que rarement au-dessus de 30 degrés C, en été, et ne descend guère au-dessous de 10 en hiver).

Des remparts protègent, ou plutôt protégeaient, car ils ne servent plus à rien, la ville contre les brigands. Jusqu'à maintenant le mandarin qui y réside (Weisi est une sous-préfecture) s'est montré très aimable envers nos confrères. Il les invite à dîner dans certaines circonstances, les gratifiant même de cadeaux, parfois ii est vrai, assez encombrants : tel un petit ourson qui eut la bonne idée de mourir quelques jours plus tard. Ce mandarin vient d'être changé. Nos confrères habitent, un peu à l'écart de la ville, une maison aimablement laissée à leur disposition avec les propriétés attenantes, par les Missions Etrangères. Ils continuent le travail missionnaire laissé par ceux-ci. Ils ont ouvert une école de doctrine chrétienne que fréquentent environ une vingtaine de catéchumènes. La ville ne compte guère plus de 70 chrétiens. Les habitants ne se convertissent pas facilement, non par fanatisme ou par attachement à leur lamaïsme, mais par indifférence.

La ville est très commerçante ; tout ce qui ne rapporte pas de l'argent ou un avantage matériel évident n'intéresse pas la population. Aussi les préoccupations religieuses passent-elles au second plan. Nos confrères sont pourtant très populaires, précisément parce qu'ils s'occupent surtout de soigner le corps de ces pauvres païens. Pratiquement d'ailleurs, l'expérience l'a démontré, c'est souvent l'unique moyen d'atteindre les âmes. Nos deux Pères avaient suivi à Lille des cours de médecine missionnaire ; on ne saurait trop insister sur l'importance que peut avoir une préparation médicale sérieuse pour de futurs missionnaires. Dans ces pays lointains où toute hygiène fait défaut, l'art de se soigner est totalement inconnu. Les incantations des lamas, qui ne guérissent personne, remplacent médecine et médecins. Nos confrères ont donc établi à Weisi un dispensaire. Une moyenne de trente malades passent journellement chez eux : malades de toute catégorie, de tout sexe et de tout âge. Les maladies foisonnent, la plupart du temps occasionnées par la malpropreté, sans compter les nombreuses indigestions, les abus de l'eau-de-vie de riz, ou l'opium.

Et l'hospice ? Patience ; les Chinois ne sont pas pressés, dit un proverbe, qu'il est bon de connaître avant de partir pour la Chine, si on ne veut pas avoir des désillusions, une fois arrivé là-bas. L'autorisation de construire, plusieurs fois demandée, a été enfin accordée. Il ne faut pas s'étonner de ce retard, car la république chinoise se montre assez défiante à l'égard des étrangers, surtout depuis que la presse et les écoles éveillent chez le peuple des sentiments d'un nationalisme exagéré. II existe même une loi qui défend à tout étranger l'achat de terres en pays chinois.

Le gouvernement central a parlé, mais tout n'est pas dit. Il faudra encore parlementer avec les petits roitelets du Mékong, compter sur le bon vouloir des lamas. La concurrence de moines chrétiens est plutôt ruineuse pour leur prestige ; ils le savent fort bien. A en juger par ce que nous savons sur les missions thibétaines, les lamas ont toujours été les grands ennemis des missionnaires ; c'est grâce à eux que le Thibet est encore païen. Ils feront sans doute leur possible pour faire échouer l'entreprise. Jusqu'ici, il est vrai, les lamas ne nous ont causé aucune misère. Nos confrères sont même allés visiter une lamaserie qui se trouve à 10 km. environ de Weisi. Ils furent reçus par le lamas économe. Tout en dégustant le thé amer (thé beurré qui, après avoir subi quelques infusions, est amalgamé en petits cônes, que les commerçants chinois livrent aux caravaniers thibétains ; on fait bouillir ce thé dans une marmite quelconque, on le verse filtré dans une baratte, puis on y ajoute une bonne pincée de sel et un morceau de beurre. On bat vigoureusement cette mixture pendant quelques instants. Et voilà la principale boisson thibétaine !), en dégustant ce thé, nos Pères entendirent un grognement continu et puissant comme celui d'un troupeau de porcs : c'était le grand lama qui faisait ses prières. II se promenait dans la cour en manipulant de bizarres objets. Le plus terrible, c'est qu'il fallait tenir le sérieux pour sauver les convenances.

Dans une autre lamaserie, nos Pères furent reçus, faveur particulière réservée aux grands personnages, dans la chambre du Boudha vivant. C'est une pauvre man-sarde obscure, sale, sans ornement ; quelques idoles posées ça et là sur des placards ; dans un coin, un misérable lit fait de quatre planches, clouées ensemble. Ces lamas ne connaissent pas encore nos confrères ; ils les prennent simplement pour des étrangers en voyage d'exploration. Ils seront certainement moins serviables quand ils sauront que ces étrangers viennent précisément chez eux pour les supplanter.

Le col de La-Tza est à quatre journées de marche de Weisi. Au pied du col, à 15 heures environ de celui-ci, se trouve une autre résidence de missionnaires. C'est Siao-Weisi. Deux de nos missionnaires y résident depuis une année. La civilisation est très rudimentaire dans ces contrées. Les indigènes rie savent rien faire. Nos confrères doivent pratiquer tous les métiers : ceux d'agriculteur, de menuisier, de boulanger, etc. Pas de route ni de sentier ; il faut se faire ingénieur ; il faut même construire des ponts pour traverser les fleuves. Les Thibétains ignorent, en effet, cette commodité. Ils traversent leurs fleuves, qui cependant sont très larges, au moyen de mauvaises barques, sur lesquelles ils placent aussi leurs bêtes de somme qui d'ailleurs souvent tombent à l'eau. Un autre moyen plus pratique, mais plus émotionnant, consiste à tendre d'une rive à l'autre une corde en bambou ; on s'y attache à une poulie, et vlan de l'autre côté.

Le pays est fertile ; les habitants se nourrissent presque exclusivement de céréales : riz, orge, froment. Ils ignorent toute autre culture qui pourtant rapporterait beaucoup. Ils ne savent pas faire le pain : des boulettes pâteuses et indigestes, cuites sous la cendre, le remplacent. Dans la vallée de la Salouen, de l'autre côté du col, il y a souvent la famine, due en partie à la sécheresse, mais fréquemment aussi provoquée par l'imprévoyance ; après la récolte, les habitants s'empiffrent à qui mieux mieux . . . Puis, quand ils ont tout mangé, ils se nourrissent de racines, ou bien, après avoir vendu tout ce qu'ils possèdent, ils passent le col, descendent dans la vallée du Mékong acheter des vivres aux Chinois, qui profitent de leur dénuement pour les dépouiller complètement.

La forêt, presque entièrement composée de sapins, monte sur les deux versants jusqu'à 3700 m. environ, de sorte que le bois nécessaire à la construction de l'hospice ne manque pas. Celui-ci d'ailleurs ne sera pas bâti au plus haut point du col, comme l'est, par exemple, celui du St-Bernard, mais un peu plus bas, sur le versant du Mékong, à 3720 m. Sur le col, le climat est très rude, les jours de beau temps sont rares. L'été passé, nos confrères ont construit, près de l'emplacement où s'élèvera l'hospice, au milieu de terribles difficultés suscitées la plupart du temps par les ouvriers qui s'en allaient dès que le travail devenait trop pénible, un refuge qui servira d'abri provisoire pendant la construction de l'édifice.

La pluie a été continuelle, forçant nos braves architectes à dormir sous des tentes remplies d'eau et finalement les obligeant à décamper. Le refuge n'a pas de toit, on lui en mettra un au printemps prochain. II est même très difficile de s'orienter à cause du brouillard qui règne le plus souvent. Et pourtant le col est très fréquenté; en été, on compte une moyenne de 100 voyageurs qui passent journellement. Beaucoup y meurent d'épuisement. Les deux versants, jusqu'à une altitude de 2500 m., sont habités par différentes peuplades. Les habitants les plus nombreux sont les Loutzes et les Lissous, paisible population agricole venue de la Birmanie ; il s'y trouve aussi des Thibétains, très sympathiques et quelques colons chinois installés plus bas dans la vallée, au bord du fleuve.

Une certaine branche de Lissous habite plus particulièrement les abords des hauts cols. Ces montagnards robustes pratiquent souvent le pillage (ils constituent la grande majorité des brigands qu'on rencontre dans ces contrées). Ils correspondent assez bien à l'idée que nous autres, Européens, nous nous faisons des sauvages. Ils portent, en général, une touffe de longs cheveux sur le crâne, tandis que le reste de la tête est rasé. Ils sont grands et robustes, agiles et excellents marcheurs. Très bons chasseurs, ce sont d'incomparables tireurs à l'arbalète. Les Lissous, dont le type rappelle davantage l'Européen que le Chinois, ont une langue spéciale qui ne ressemble en rien à la langue chinoise ; c'est un langage dur et guttural. II n'existe aucun livre en cet idiome : tout est à faire. C'est surtout avec les Lissous que nos confrères auront à traiter, une fois installés à l'hospice.

Les grands journaux d'information, reproduits par d'autres, ont beaucoup parlé de notre fondation du Thibet. Une seule chose est exacte, c'est que réellement nous sommes partis. Mais il n'est pas vrai que l'hospice soit construit, ni que nous ayons pris nos chiens pour les conduire là-bas. Au printemps 1936, dès que la fonte des neiges sera assez avancée pour le permettre, nous commencerons les travaux de construction qu'il faudra achever le plus tôt possible, si on ne veut pas que tout soit gâté pendant l'hiver. L'hospice sera moins grand que celui du St-Bernard, mais assez vaste cependant pour héberger tous les passants. On peut juger de la difficulté d'une pareille entreprise, en pensant qu'il n'y a là-bas ni ouvriers qualifiés, ni instruments appropriés pour la taille des pierres, ni routes pour amener les vivres et matériaux nécessaires de Siao-Weisi au Col de La-Tza, sans compter le mauvais temps et l'inconstance des ouvriers, qu'on est obligé de payer d'avance — sinon ils refusent de s'engager — et qui s'en vont quand cela leur plaît. Courage quand même !

On a aussi raconté, tout au long, la manière dont nos confrères enseignent aux indigènes l'art du ski et comment ils se sont pris pour mâter des armées de brigands et se faire obéir de leurs chefs. La vérité est plus simple. Qu'il y ait des brigands en Chine, c'est certain. C'est une des raisons pour lesquelles la fondation d'un hospice sur le col du Litipin a été abandonnée, car ce col en est infesté. Cependant il n'y a pas dans le Yunnan, comme en Mongolie, des armées entières de brigands. Ceux-ci se trouvent généralement en groupes peu nombreux et assez circonspects, surtout à l'égard des étrangers dont ils craignent les représailles. Ils surveillent particulièrement les caravanes, s'informant minutieusement de la direction qu'elles prendront, des marchandises qu'elles transportent. D'un coup d'oeil ils jugent si elles sont inattaquables ou non. Nos missionnaires n'ont jamais été molestés. Dans leurs excursions, à travers le pays, ils en ont pourtant rencontré souvent. Un jour, ils se trouvèrent nez à nez, dans une forêt, avec une troupe armée de 15 brigands. Ceux-ci se montrèrent généreux ; non seulement ils ne leur firent aucun mal, mais encore leur indiquèrent le meilleur sentier à suivre. Une seule fois, quelque temps après leur arrivée là-bas, en septembre 1933, une armée de 1000 à 1700 brigands, thibétains pour la plupart, firent une incursion dans la Salouen. Ils attaquèrent Chung-T'ien, ville située à 5 jours de Weisi. On envoya contre eux 5 à 6000 soldats de l'armée régulière. Il n'y eut pas même de lutte. Les Thibétains, après avoir épuisé leurs vivres, rentrèrent chez eux.

Nos confrères se plaisent là-bas. Le pays rappelle beaucoup la Suisse par sa configuration ; la population est généralement attachante et sym-pathique. Mais ils devraient être plus nombreux. Dernièrement, ils ont ouvert à Weisi un petit séminaire qui compte 20 élèves. Combien de ces élèves arriveront-ils au but ? Espérons que cet essai réussira mieux que les précédents. II n'y a pas un seul prêtre indigène dans toute la région. Tous les élèves, qui avaient été envoyés au séminaire de Tatien-!ou, ont abandonné les études, les uns même durant leur dernière année de théologie.

Nous ne sommes pas tous appelés à être missionnaires, mais tous nous pouvons et nous devons prier pour les missions. Nous nous permettons donc de demander à ceux qui s'intéressent à notre oeuvre d'apostolat au Thibet d'unir leurs souffrances et leurs prières aux efforts et aux privations de nos confrères pour que le règne de Dieu arrive enfin sur ces pauvres gens, jusqu'ici rebelles à toute infiltration catho¬lique. La chapelle, construite autrefois par les capucins à Lhassa, existe encore ; un explorateur a pu la voir au commencement de ce siècle. Quand est-ce que la cloche sonnera de nouveau pour appeler les fidèles à la sainte messe ? Dieu seul le sait ; mais cette heure est peut-être prochaine, si nous savons prier.

Grand St-Bernard, le 24 janvier 1936.

J. B., chanoine régulier, Grand St-Bernard.


P. S. — Ainsi que l'annonce plus loin la Chronique missionnaire suisse, page 143, trois autres religieux du Grand St-Bernard, Messieurs les chanoines Cyrille Lattion, de Liddes, Maurice Tornay, d'Orsières, et le Frère Nestor Rouiller, de Troistorrents, se sont embarqués à Marseille, le 26 février 1936, pour aller rejoindre leurs quatre confrères de Weisi et de Siao-Weisi. Ensemble ils vont entreprendre la construction de l'hospice projeté au col de La-Tza. (La rédaction.)