LES LEPREUX DES BORDS DU MEKONG PAR P. GORE

Dans notre secteur des Marches Thibétaines, nombreux sont les lépreux. Bien qu'il soit difficile d'en fixer le nombre, il est certainement de plusieurs centaines, peut-être même d'un millier si l'on compte tous ceux qui se cachent, ceux dont le mal n'est pas encore très apparent ou se confond avec une maladie, telle que la syphilis tertiaire.

La Salouen parait touchée plus que le Mékong, les Thibétains et les Loutzes moins atteint que les Lissous et les Mossos. La vallée du Yangtse non moins connue mais, à en juger par l'un des vallons latéral vallon de Lapou, qui porte le triste nom de "vallon des lépreux" le bassin du Fleuve aux Sables d'Or ( Kingohakiang ) est très contaminé.

Quelle est l'attitude de la population et des autorités en face de la lèpre? Pour le païen, le lépreux est un être maudit, frappé par le ciel pour une cause mystérieuse; les causes physiques, la contagion, sont de moindre importance ... On évite le lépreux, on le fuit, on le chasse, par souci de pro et d'autodéfense.

Le païen n'est pas pourtant totalement pourvu de pitié et d'humanité, mais le problème de la lèpre les dépasse. Parfois les voisins se cotisent pour fournir au heureux un peu de nourriture et, à l'occasion, renouvellent de générosité, à la condition expresse qu'il quitte le village  et vive à l'écart. Il est des familles qui cherchent à cacher le plus longtemps possible le mal dont l'un des siens est atteint et  lui construisent une hutte dans le voisinage et subviennent à son entretien. Si la lèpre se propage, l'inquiétude augmente. Il s'adresse alors aux autorités locales, qui généralement donnent l'ordre de se débarasser des victimes du terrible mal. Le peuple craintif se met de la sorte à l'abri d'une vengeance.

Voici quelques faits qui nous ont été rapportés par des personnes dignes de foi et du reste connus de tout le monde.

Au village de Lomélo, toute la population, armée ... , cerna les maisons des lépreux, dont elle *voulait" se débarrasser, les poussa dans la direction du torrent et les "astreignit" à s'y précipiter.

Dans le même village lissou, une jeune femme qui n'avait pas courage de se jeter elle même au fleuve, pria l'un de ses voisins ... y pousser et, pour vaincre sa répugnance, lui légua l'unique "bien" qui lui restait.

Dans le village de Lanpaten, on décide de se débarrasser d'un lépreux "si tépugnant. On l'invite à un festin, on le gave ...  de viande et d'eau de vie, on le fait coucher dans un cercueil et on l'enfouit dans une fosse préparée d'avance. quelques témoins affirment qu'ils entendirent, le lendemain, le malheureux s'agiter dans son cercueil!

A Weisi, vivait un lépreux, cordonnier de son métier. Les gens jugèrent que sa présence constituait un danger pour son entourage et l'attirèrent en dehors des remparts, où ils le précipitent vivant dans une fosse et le lapidèrent.

Les missionnaires des Marches Thibétaines, comme leurs confrères des Missions de la Chine Méridionale, espèrent pouvoir un jour soulager sur place les infortunés lépreux des rives du Mékong.

Dans la Chine du Sud et de l'Ouest, les Missions ont ouvert des léproseries: à Cheklung, au Kouangtong; à Mosymien, au Kouangsi notamment. Plus récemment les Pères italliens ont accepté de se charger de la léproserie de Tchao ...  et il est question de fonder d'autres maisons pour ces malheureux, à Anlung au Kouytcheou, et à Houily, dans la Mission ... . Ces divers établissements sont bien éloignés des Marches Thibétaines, et les missionnaires ont l'espoir de soulager sur place leurs frères, les lépreux, si la Providence leur vient en "aide"!


F. Goré missionnaire au Thibet