OVER THE HUMP

En l'été 1937, dès qu'éclata l'incident sino-japonais, la Chine comprit que son ravitaillement par mer deviendrait bientôt impossible. Pour y suppléer, elle se décida à réunir le Yunnan à la Birmanie par une route pour automobiles, de Taly à Lashio, terminus de la voie ferrée.

Des milliers de terrassiers s'échelonnèrent sur cette route, longue de huit cents kilomètres et, avec des moyens de fortune, réussirent, en un temps record, le miracle d'ouvrir une nouvelle route à la circulation. Au printemps de 1938, en effet, les camions lourdement chargés pouvaient l'aborder. II faut bien avouer cependant que, construite en hâte, car il fallait aller au plus pressé, cette route n'était souvent qu'une chaussée de terre qui s'effondrait sous le poids des camions ou sous l'action des pluies et qui réclamait d'incessantes réparations. Bientôt, les camions détériorés la jalonnèrent ; quand ils étaient en trop mauvais état, on se contentait de les pousser dans le ravin voisin pour dégager la voie, et on les remplaçait par de nouvelles voitures. Les chauffeurs et mécaniciens venaient de partout pour assurer les transports. C'est de la sorte que, malgré des conditions de circulation très défavorables, les Américains et les Anglais purent continuer d'envoyer à la Chine libre les fournitures militaires dont elle avait besoin pour continuer la lutte. Les Japonais ne tardèrent pas à envoyer leurs avions pour attaquer les convois, et bombarder les ponts jetés sur les fleuves et les rivières.

Il fut alors question d'ouvrir une route plus au nord, entre Sichang et Sadiya, qui suivrait, autant que possible, le 28' degré de latitude nord. De nombreux ingénieurs chinois parcoururent la région pour en relever le tracé, long de 1.500 kms. Au Tsarong, ils se heurtèrent au mauvais vouloir des autorités thibétaines qui leur interdirent de gagner Sadiya à travers leur territoire. Sur l'artère principale devait s'en embrancher une autre qui rejoindrait Khamptilong. On rencontrait là les mêmes montagnes en bordure des fleuves, partant les mêmes difficultés, et le double projet fut abandonné.

Au printemps de 1942, les Japonais, qui avaient occupé la Birmanie méridionale, poursuivaient les troupes anglaises et chinoises en déroute. Ces dernières, décimées par la maladie, repassèrent en Chine par les cols de la Haute-Birmanie, dans des conditions désastreuses, tombant d'épuisement ou abandonnant leurs armes pour essayer de sauver leur vie. Deux régiments squelettiques arrivèrent à Weisi en juillet de la même année, et il ne fallut pas moins de deux mois de repos pour les remettre sur pied.

Toutefois, la région de Khamptilong, que commande le Fort Hertz, restait aux mains des Anglais qui en feront l'une des bases de la reconquête. La Chine, pour garder le contact avec ses alliés, expédia une colonne sous les ordres d'un certain Yang se ling qui fixa son quartier général à Foukong, dans la Salwen. Il devait être appuyé par les troupes indigènes que Wang Kia¬lou et Hai Tchen - t'ao s'étaient fait fort de lever sur les rives du Mékong. Dans le secteur de Tekhing, Hai ne trouva pas le concours qu'il avait escompté et se vit obligé de congédier les instructeurs qui lui avaient été adjoints. Wang Kia-lou quitta Yetche avec ses bandes de Lissous qui poussaient devant eux des troupeaux de vaches ou portaient des charges de victuailles, que leur "général " espérait échanger contre les armes et munitions abandonnées par les troupes chinoises en retraite.

Chemin faisant, les Lissous réparèrent tant bien que mal la piste qui de Kitchra, sur le Mékong, rejoint la Salwen au village de Lisadi, pour permettre aux muletiers d'assurer le ravitaillement. Dans le même but, fut jeté sur le Mékong un pont suspendu, fait de câbles de bambou tressé. La discorde se mit bientôt dans le camp chinois de la Salwen, et Wang Kia-lou dut repasser la montagne avec ses Lissous, sans réaliser les bénéfices escomptés. Quant à Yang se ling, il fit construire une route vers l'Irrawaddy, mais indisposa à tel point la population locale que les Anglais furent obligés de l'éloigner.

Cependant l'aviation américaine était entrée en jeu. Partant de bases situées en Assam, dans la vallée du Brahmapoutre, de nombreux avions s'élancent sur le " Hump " pour maintenir les relations avec Kunming et Chungking, et ravitailler l'armée chinoise. Le Hump, ou Bosse, est le' nom adopté par les aviateurs américains pour désigner l'extension de la chaîne de l'Hima-laya, de la boucle du Brahmapoutre (95° de longitude est et 30' de latitude nord) aux plaines du Bassin-Rouge (103' longitude et 27-30' latitude ). Vers le 28' de latitude, le Hump est traversé par les grandes artères de l'Asie centrale: Brahmapoutre, Salwen, Mékong, Fleuve Bleu, Yalung, (le bassin de l'Irawaddy est tout entier au sud de la Bosse ). Ce puissant contrefort de l'Himalaya constitue une limite climatérique très marquée: au nord, climat sec, vents violents; au sud, humidité, jungles, car il forme un écran dont la hauteur dépasse parfois six mille mètres, sur une ligne N.-O, S.-E., avec les pics du Khakarbo, du Péma, du Gongkar et de Likiang.

Quand les "barques volantes" firent leur apparition dans notre pan de ciel, les indigènes qui, sur la foi de leurs lamas, se croyaient à l'abri des incursions aériennes, manifestèrent d'abord une réelle stupeur, mais s'habituèrent vite au bruit des avions. Ils ne manquèrent pas de leur attribuer tantôt la sécheresse, tantôt l'abondance des pluies. Bientôt, on signala la chute de quelques appareils sur les montagnes voisines, et ce fut une ruée vers le théâtre de l'accident pour piller, à qui mieux mieux, les épaves.

Au fur et à mesure que les troupes alliées réussissaient à chasser les Japonais de leurs positions avancées en Haute-Birmanie et dans le Manipur, des nuées d'indigènes, sous les ordres du Génie américain, ouvraient la fameuse route Stilwell, de Lédo à la frontière chinoise par le Haut-Chindwin et Myitkyina. Un pipe-line ravitaillait les camions dans leur avance et, dès les premiers mois de 1945, déversait ses flots d'essence dans les camps d'aviation, disséminés dans la province du Yunnan.

Dans la région de Taly, les Américains construisaient une bonne route sur Paoshan; quelques officiers passaient dans le Khamptilong, _ d'autres relevaient la position géographique de quelques points plus importants. Il était même question de descendre le Mékong i dans des barques insubmersibles quand en août la victoire vint enfin couronner tant d'efforts. Trois ans à peine se sont écoulés, et il ne reste plus trace des routes, des ponts et passerelles qui facilitèrent temporairement le passage d'un bassin dans un autre.

Sur les flancs de nos montagnes, il ne reste plus, cornme témoins des exploits de l'aviation, que quelques carcasses d'avions que nos forgerons, en quête de ferraille, n'ont pu démonter, et aussi quelques tertres, déjà affaissés, qui contiennent les restes des aviateurs disparus. Le Tienne américain nous apprend que sur 3.700 aviateurs tués en Chine, 879 sont tombés sur le Hump et que 468 avions se sont écrasés au sol dans le même secteur. Souhaitons qu'un tel holocauste ne reste pas inutile!

Indépendance on autonomie?

Le 22 février 1940, le 14ème Dalai lama, Ndiangpal Ngawang Lozong Ichy Tingdzing Gya-Mtso, était intronisé à Lhassa. Le gouvernement chinois l'avait reconnu par décret du 5 février. Le 4 février de l'année suivante, la dépouille mortelle de feu le sixième Panchen, mort à Yushu dans le Koukounor, le 1er décembre 1937, arrivait en grande pompe en sa lamaserie de Tchrachy Lhunbo. Son successeur, ou plus exactement son avatar, d'après la croyance bouddhiste, est aussi réapparu dans les steppes du Koukounor.

Pendant la seconde guerre mondiale, on a signalé, de temps à autre, des visiteurs européens et américains à Lhassa, entre autres Mr Richardson, agent commercial britannique, et le colonel Tolstoi, petit-fils de l'écrivain russe, naturalisé américain et représentant personnel du président Roosevelt. II a été autorisé à traverser le Thibet Interdit avec sa suite, des Indes au Tsing¬hai. Le gouvernement de Nanking a établi des postes de radio à Lhassa et à Chamdo, et entretient des agents dans ces deux localités. De son côté, le gouvernement de Lhassa a ouvert des bureaux à Chungking et, plus tard, à Nanking pour rester en relation avec la Chine.

Durant les hostilités, quelques avions américains ont survolé le Thibet, et on rapporte que l'un d'eux a été forcé d'atterrir.— Il ne s'agit pas, évidemment, de l'avion du romancier anglais, auteur de Lost horizon. L'équipage fut bien traité et reconduit à la frontière des Indes.

L'avance japonaise en Birmanie ayant coupé les voiescommunication, Lhassa devint un entrepôt commercial important. Chaque année, en été, les caravanes partaient vers la capitale du Thibet pour y porter le thé chinois, dont elle ne peut se passer, et en rapporter des toiles indiennes, des filés de coton et des cigarettes pour le marché chinois. On estime à dix mille charges par an les convois entre Likiang et Lhassa. Il fut un temps où le prix de transport d'une charge payait le mulet, soit plus de 200 dollars argent du Yunnan.

Nous ignorons quelles étaient les préférences des Thibétains durant le conflit sino-japonais; mais les lamas de la frontière ne cachaient pas leurs préférences pour le Japon "invincible", et ils ne furent pas peu surpris de la défaite de leur "poulain". Ils donnaient pour raison de leur choix que le Japon professe le bouddhisme, qu'il est le champion de l'Asie aux Asiatiques et qu'enfin un maître éloigné leur permettrait de continuer d'administrer le pays, comme bon leur semble.

Dès que la guerre eût pris fin, le gouvernement de Nanking déclara qu'il accordait l'autonomie complète à son vassal, se réservant seulement la direction des Affaires étrangères et la défense nationale. II y a belle lurette que le Thibet administre son territoire, en fait depuis 1912, sans le concours de la Chine. Il prit cependant acte de cette déclaration pour éloigner des Chinois indésirables et refuser à d'autres le droit d'entrer chez lui. Il admit la présence d'un résident anglais dans sa capitale, créa un bureau des Affaires étrangères, dont l'ancien gouverneur de Chamdo fut le chef. A la frontière indienne, les Chinois qui n'étaient pas porteurs d'un passeport de ce bureau n'étaient pas autorisés à poursuivre leur route.

Au printemps de 1947, deux cents délégués de quelque trente nations asiatiques se réunirent à Delhi. Le Thibet y fut représenté. Au cours du congrès, Mr Georges Yeh, délégué de Nanking, crut bon de faire remarquer que le Thibet, représenté à ce congrès, était toujours vassal de la Chine, remarque que les Thibétains accueillirent avec la plus souriante indifférence. Il est vrai que les jeux de la politique peuvent rapprocher sous peu le Thibet de la Chine, car il ne voudrait pas tomber sous la coupe des Russes, telle la Mongolie, et il déclare aussi que, si des accords le liaient à l'Empire britannique, ils ne sauraient le lier aux deux États nés de cet empire.

A la même époque, Lhassa fut, une fois de plus, le théâtre d'une émeute. La rivalité entre le régent Radjring et Tachra, personnage auquel on donne le titre de roi, en fut la cause. Les lamas de Séra se rangèrent du côté du régent, tandis que la garnison de Lhassa prit parti pour Tachra. Il y eut rencontre entre les frères ennemis et on assure que trois cénts soldats restèrent sur le champ de bataille et que de nombreux blessés furent soignés dans l'hôpital de la Mission britannique gardé militairement. Le régent Radjring trouva la mort durant les troubles, étranglé dit-on. Ses partisans quittèrent en masse le pays et se retirèrent vers le Nord. A la nouvelle de cette é-meute, le président Chiang Kai-shek invita les deux partis à se réconcilier et proposa même son arbitrage.

Plus près de nous, le gouverneur de Chamdo et du Thibet Oriental, le Dzasa Youtho, vient d'être remplacé par un membre de la famille Lhalou qui, au dire de Sir Charles Bell, s'honore d'avoir donné deux Datais lamas à l'église lamaïque. La maison familiale des Lhalou, sise derrière le Potala, est considérée par les Chinois comme l'une des merveilles de la capitale tibétaine.

 


Nos Morts

Le dernier numéro du Bulletin qui parut en décembre 1941 signalait la mort de Monseigneur Giraudeau. Et puis ce fut la chute de Hongkong.... Après ce long silence, ne convient-il pas de rappeler le souvenir de nos morts et, spécialement, de celui qui fut le doyen d'âge de notre Société?

Vers 1935, Monseigneur Giraudeau, sentant ses forces diminuer (il avait alors quatre-vingt-cinq ans), avait demandé au Saint-Siège de le relever de sa charge. En l'été de 1936, Rome fit droit à cette demande et confia l'administration du vicariat apostolique de Tatsienlu à Monseigneur Valentin, coadjuteur depuis 1927. Dès lors, le vénéré prélat vécut dans la retraite. Peu à peu, la vue et l'ouïe déclinèrent; la mémoire fut parfois en défaut, mais l'intelligence resta lucide jusqu'à la fin. Les causes qu'il avait si bien servies: sa Mission, l'Eglise et la France demeurèrent l'objet de ses préoccupations. Il célébrait souvent le saint sacrifice de la messe à ces intentions ett dans ses longues et pieuses visites au saint Sacrement, les recommandait spécialement au Dieu de l'Eucharistie, au Sacré-Coeur, à la sainte Vierge, à saint Michel, à sainte Thérèse. de l'Enfant-Jésus. Il s'intéressait aux travaux de son successeur et des missionnaires, prenait part à leurs difficultés et à leurs joies. Quand la lutte devenait plus vive ou que Mgr Valentin devait plaider les intérêts de la Mission, il redoublait de ferveur et prolongeait ses stations dans sa petite chapelle. Il mérita bien le titre de " grand prieur " que lui décernait son entourage.

Dans sa jeunesse, il avait eu des relations avec quelques zouaves pontificaux et il eut même l'idée de les suivre à Rome pour la défense du Pape. Toute sa vie, il garda au vicaire du Christ un filial attachement et, chef de Mission, il s'empressa d'exécuter ses directives avec la plus entière soumission. Dans ses entretiens, il revenait volontiers sur les difficultés de l'heure présente et recommandait de prier pour l'Église et son Pasteur suprême.

Il ne séparait pas la France de l'Église et mettait tout son espoir en la fille aînée de l'Eglise. Ancien combattant de la guerre de 1870, il sentait bouillonner le sang dans ses veines, dès qu'il s'agissait de la défense de la Patrie. Au cours de la guerre 1914-18, il suivait les phases de la lutte, fixait sur ses cartes la position des belligérants et supputait les chances de succès. Son bureau, qu'il appelait son Capharnaüm, était transformé en bureau d'état-major. Durant la dernière guerre mondiale, sa vue ayant baissé, il se faisait lire et expliquer les communiqués et, jamais, ne désespéra de la France, dont il jugeait l'existence et la grandeur nécessaires à l'Europe et au monde.

Il ne devait pas apprendre sur cette terre l'heureuse issue de la lutte. En octobre 1941, les forces l'abandonnèrent, les jambes refusaient leurs services. A la suite de chutes, qui auraient pu être mortelles, il dut renoncer aux petites promenades dans la cour ou le jardin, appuyé sur son serviteur qu'il continuait d'appeler son "jeune homme" bien qu'il eût l'âge d'être grand père.

La mort ne l'effrayait pas; il l'appelait peut-être de ses voeux et de ses prières. Au début de novembre elle était à la porte: la parole devint embarrassée et le teint livide. Le 12 au soir, Monseigneur Valentin proposa au malade les derniers sacrements qu'il reçut avec la plus vive piété et la plus entière soumission à la volonté divine, répondant aux prières du rituel et présentant les mains pour les onctions. La nuit fut agitée et pénible; la souffrance arrachait au malade de longs soupirs ; le pouls battait à un rythme accéléré, la température restait élevée. Vers cinq heures trente du matin, pendant que Monseigneur Valentin, assisté de quelques missionnaires, récitait les prières des agonisants, le vaillant évêque s'endormit paisiblement dans le Seigneur, comme s'éteint une lampe sans huile. Le défunt avait quatre-vingt-onze ans d'âge, soixante-trois ans de Mission, dont quarante-quatre d'épiscopat.

Durant trois jours, sa dépouille mortelle, revêtue des ornements épiscopaux, resta exposée dans le salon de l'évêché où ' des groupes de religieuses, d'écoliers et de chrétiens se relayèrent pour la veillée funèbre. La cérémonie d'inhumation, le dimanche 16 novembre, fut un véritable triomphe. De l'évêché à la pro-cathédrale, où fut célébrée la sainte messe, de la pro-cathédrale au cimetière de la porte du Nord, le défunt, accompagné d'un imposant et pieux cortège, traversa une dernière fois la petite ville de Tatsienlu, une foule sympathique et émue faisant la haie des deux côtés de la voie. Et maintenant il repose, après sa longue journée, auprès de Monseigneur Chauveau, l'un de ses prédécesseurs, du Père Déjean qui fut son provicaire et des Pères Davenas et Ménard, laissant à tous l'exemple d'une vie bien .remplie. Defunctus adhuc loquitur.


Trois mois plus tard, le 7 février 1942, disparaissait, à l'âge de soixante-deux ans, le Père Alphonse DOUBLET. D'abord missionnaire à la frontière thibétaine, à Tsechung et à Bahang (1906-1914), le Père Doublet fut appelé dans la région de Tatsienlu après la guerre de 1914-18, à laquelle il prit part en qualité de brancardier et d'interprète chinois. Durant les dix-neuf ans qu'il passa à Taofu, il dirigea avec fermeté la petite communauté chrétienne, véritable oasis dans le désert. En février 1936, fuyant devant les communistes, qu'il n'évita que de justesse, il se replia sur Tatsienlu avec une suite nombreuse par une route d'accès très difficile en hiver. Après la tourmente, il rejoignit son poste et releva les ruines laissées par le passage des Rouges.

En 1940, il fut chargé de la paroisse de Tatsienlu et de la procure. On espérait que sa robuste constitution lui permettrait de travailler longtemps encore. Des rhumatismes articulaires, héritage de la guerre, le conduisirent au tombeau, après une crise aiguë de quelques heures seulement..


Prêtre en 1885, le Père Paul GRANDJEAN, vint, l'année suivante, frapper à la porte du séminaire des Missions-Étrangères et, en novembre 1887, partit pour la lointaine Mission du Thibet. Celle-ci venait une fois de plus de passer par le creuset de l'épreuve. Les postes échelonnés le long de la frontière thibétaine étaient saccagés et les missionnaires éloignés de leur champ d'apostolat. Monseigneur Biet, vicaire apostolique, envoya son nouveau missionnaire à Fuling, dans le vicariat voisin de Suifu, s'initier à la langue chinoise et au ministère en pays païen. Deux ans plus tard, le Père Grandjean pouvait enfin entrer dans sa Mission. Il fut chargé successivement des districts de Chapa et de Mosimien.

En 1897, les missionnaires étaient; après dix-ans d'absence, autorisés à réoccuper Batang et Yarégong. Le Père Grandjean fut désigné pour Batang, où il ne resta que quatre ans (1897-1901). A cette dernière date, le Père Mussot qui, après la persécution des Boxeurs, avait besoin de repos, s'offrit à remplacer le Père Grandjean dans le poste peu envié de Batang et notre confrère revint sur les rives du T'ongho, à Chapa et à Lentzy.

Au printemps de 1905, quatre missionnaires tombèrent sur la brèche, couronnant leur apostolat par le martyre. Le Père Grandjean reprend la route de la frontière et se fixe d'abord sur les ruines de Yerkalo en attendant l'arrivée du nouveau titulaire, le Père Tintet. L'année suivante, il revient' à Batang et s'occupe de Yarégong où il reconstruit la-résidence. Jouissant désormais d'une liberté relative, il se livre de tout coeur au ministère, avec le concours du Père Behr (1906-1908 ), et du Père Nussbaum ( 1908-1913 ). En 1912, la révolution anti-dynastique chassait une fois de plus les missionnaies de Batang. Ils se retirèrent dans les postes plus tranquilles des rives du Mékong dont le Père Grandjean fit la visite canonique. De retour à Batang au printemps de 1914, le Père Grandjean fut appelé auprès du vicaire apostolique dont il partagea, en qualité de provicaire, les lourdes responsabilités; il fut 'chargé de plus de la procure et du petit séminaire.

Taillé pour fournir une longue carrière, en octobre 19]7, au cours d'une promenade, il tomba sur la route. Transporté d'urgence à l'hôpital, les bons soins des religieuses le remirent sur pied, mais il resta infirme (hémiplégie). En l'hiver 1920-1921, le malade 'quitta à regret sa chère Mission pour essayer d'un traitement par l'électricité qui se révéla inefficace. Il dut reprendre la route qu'il avait suivie trente-quatre ans plus tôt et rentrer en France. Sa carrière militante était terminée.

Au sanatorium de Montbeton, il édifiera pendant plus de vingt ans ses confrères par son exemple de soumission joyeuse à la volonté divine. Le 19 décembre 1935 ramena le cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale du provi¬caire honoraire que ses confrères d'infortune célébrèrent en prose et en vers. Réduit à manoeuvrer de sa main restée libre son fauteuil mécanique, "le cheminot du Thibet» poursuivit son pèlerinage sur cette terre pendant huit années encore, années bien dures dans une France envahie par l'ennemi. Notre con-frère, par ses trente ans de ministère sur un sol particulièrement ingrat et plus de vingt-cinq ans de maladie, devait être bien préparé, ce 4 septembre 1943, à la suprême rencontre avec son Créateur et Juge.

 



Le 2 janvier 1945, à la léproserie d'Otangtze, près de Mosimien, mourait à soixante-douze ans, le Père Albiero Placido, religieux franciscain italien. Missionnaire au Hupeh depuis vingt ans, il avait généreusement accepté de travailler à la fondation de la léproserie. Arrivé sur ce nouveau champ d'apostolat au printemps de 1930, il dressa de sa main les plans d'une coquette église, du couvent destiné aux religieuses et des pavillons pour ses frères les lépreux. En 1935, l'oeuvre était bien lancée.

Elle faillit être détruite par les bandes communistes qui . . .   emmenèrent le Père Placido avec deux de ses confrères. Plus heureux que ces derniers, le Père à cause de son âge avancé sans doute, fut relâché et autorisé à rentrer en sa léproserie. Durant les quinze ans qu'il passa au milieu des lépreux, il eut la joie d'en baptiser plusieurs centaines et d'envoyer ceux qui le précédèrent lui préparer une place au ciel.



Le Père Télesphore HIONG naquit en 1860 au Dégué où ses parents étaient d'assez riches pasteurs. Un jour les brigands survinrent, tuèrent le père, enlevèrent le troupeau; la mère resta seule avec six enfants. Les malheureux devinrent mendiants et s'en allèrent en pèlerinage au Khawakarbo. En passant à Yerkalo, un chien mordit assez grièvement l'un des enfants qui fut conduit chez le missionnaire pour y être soigné.

Pendant cette halte forcée, les pèlerins eurent naturellement connaissance du catholicisme. Ils l'étudièrent et l'embrassèrent. Au baptême, un des fils fut nommé Télesphore. Remarqué par son intelligence et sa piété, il fut envoyé à Tatsienlu et de là au petit séminaire de Mouping que dirigeait le futur évêque de Chengtu, le Père Dunand. Télesphore devint, en 1891, le premier et, jusqu'à ce jour, le seul prêtre tibétain. Après son ordination, le jeune Père Hiong fut chargé d'initier quelques élèves au latin. Ces élèves, peu nombreux, l'accompagnaient dans ses déplacements: Chapa, Mosimien et Tatsienlu.

En 1906, Monseigneur Giraudeau l'envoya sonder le terrain dans la région de Taofu, Rongmé Tchangcu et Mowkung. L'année suivante, il le désigna, avec le Père Charrier, pour évangéliser la région de Taofu. La révolution anti-dynastique le surprit à Chiaratong. Il se retira au village sous-préfecture de Louho où il fut gardé à vue, enchaîné et menacé de mort par les Thibétains révoltés. Délivré par les troupes chinoises, il rentra à Tatsienlu diriger l'école des catéchistes jusqu'en 1920, date à laquelle il alla rejoindre le Père Charrier au Silou. Septuagénaire, il se retira, en 1930, à Mosi-mien et, plus tard, à Tatsienlu où la mort qui paraissait l'oublier, disait-il, finit par l'atteindre le 6 février 1945, à l'âge de 85 ans_



Quelques jours plus tard, le 16 février, au poste avancé de Yerkalo, la fièvre typhoïde, contractée au chevet des malades (en particulier du Chanoine-missionnaire Angelin Lovey). enlevait, à la fleur de l'âge, le Père Émile BURDIN. Il n'avait que trente-six ans d'âge dont huit de Mission. Après le meurtre du Père Nussbaum en septembre 1940, il avait accepté avec courage de quitter le calme secteur de la Salwen pour vivre dangereusement au pays des lamas. Durant les quatre années qu'il passa à Yerkalo, il fut continuellement en butte à la malveillance sournoise et parfois cynique des lamas qui supportaient mal la présence d'un missionnaire catholique sur la Terre des Esprits.

Extraits tirés du Bulletin des MEP

 dmc   jour de la  Saint Luc et aussi des Saints Louis et Zélie Martin

BURDIN-TORNAY BURDIN ET TORNAY