UNE MISSION AU PIED DE L'HIMALAYA

Une Mission au pied de l'Himalaya 

La sous-division de Kalimpong, où Ie cher Père Desgodins s'était établi,

ne touchait pas au Thibet : une petite partie du Sikkim se trouvait entre. Je pourrais appeler la sous-division de Kalimpong un avant-couloir et alors, pour joindre le couloir au Thibet, Rome, par un décret, détachait tout le bassin de la rivière Rongpo. — corridor à peu près aussi large que l'avant-couloir. de l'archidiocèse de Calcutta et l'annexait à la Mission du Thibet.

Comment se fait-il . . . pendant 30 ans, les missionnaires de garde aux portes du Thibet sont toujours restés campés dans la vallée de Pedong et n'ont pas établi d'autres postes dans les autres parties du territoire sur lequel ils avaient cependant juridiction '. La raison, je l'ai signalée un peu plus haut, c'est la politique des sphères d'influence religieuse  prônée par certains officiels anglais. Les pauvres missionnaires se trouvaient dans un couloir dont on leur restreignait encore l'accès de la plus grande partie. Cette politique néfaste existe encore dans bon nombre de contrées, spécialement celles qui se trouvent sous l'autorité britannique ; un mot sur ce sujet ne sera donc pas ici déplacé.

La politique dite des sphères d'influence religieuse principal obstacle à. l'extension de la religion catholique, n'est pas à proprement parler une loi ; c'est simplement une politique locale en vertu de laquelle il est défendu à une Mission quelconque d'acheter. de louer ou mème d'occuper la moindre parcelle de terre dans une région considérée minime étant sous l'influence d'une autre Mission.  Une sorte de silence pudique entoure cette question et cependant elle est d'importance, non seulement pour notre petite Mission que les .sphère; d'influence ont entravée dans son développement et dans sa marche en avant pendant prés de 41 ans, mais aussi pour les Missions voisines qui doivent encore la subir maintenant... Certainement le Gouvernement de Sa Majesté Britannique favorise Ie développement des Missions comme élément d'ordre et facteur de civilisation. mais aussi il veut les cantonner dans des sphères imperméables, afin, dit-il, d'éviter, entre les différents corps de missionnaires.

Cette politique des sphères d'influence limite et restreint la liberté de constat et le droit souverain de la parole de Dieu à se faire entendre par tous. De plus. ne va-t-elle pas directement contre les lois libérales de l'Empire anglais. si justement favorables, aujourd'hui, aux libertés religieuses et si respectueuses des droits de la conscience ? Cette étrange politique des sphères d'influence met le missionnaire catholique dans une difficile situation : ou il devra désobéir au Gouvernement en contrevenant à une loi qui n'est pas une loi ou désobéir aux ordres suprêmes qui lui enjoignent de prêcher partout Jésus-Christ. Naturellement, qu'on n'attende pas de lui l'obéissance aux hommes plutôt, qu'à Dieu : . . .  officiel qui confirme ee que l'on appelle abusivement loi des sphères d'influence religieuse.Il me semble, pour corroborer les raisons qui prouvent si abondamment l'inanité des sphères d'influence. qu'il n'est pas inutile de rappeler qu'elles furent condamnées par la Société des Nations. Le régime mandataire prescrit. en effet. que soit garantie aux peuples la liberté de conscience et de religion, sans autres limitations que celles que peut imposer le maintien de l'ordre publie et des bonnes moula- .

Sans doute, l'Inde n'est pas sous le régime mandataire : elle est colonie anglaise. Mais, justement, l'Angleterre se montre, en toutes occasions, si déférente envers la Société des Nations, si fidèle à suivre ses suggestions et si empresser pour accepter ses vues que je ne puis m'empêcher de penser que ces divergences avec Genève ont dû lui échapper. puis qu'elle accepte encore, clans sa colonie, une politique condom née. Ainsi en désaccord avec la pratique de presque tous les administrateurs coloniaux de l'Empire britannique et où les directives de la Société des Nations, en opposition aveu le bon sens et les imprescriptibles droits de la liberté de consciences, la politique des sphères d'influence n'est pas viable : c'est un scandale affligeant que de lavoir néanmoins toujours pratiquée dans certaines parties de l'Inde.les indigènes le demandent auprès d'eux pour y accomplir son ministère sacré, personne n'a le droit de l'en empécher : il ira. Le Gouvernement le blâmera, le mettra à l'amende : qu'importe ! il y retournera.

J'ai dit plus haut que cette politique n'était pas une loi. quelle dénomination lui donner alors, après le télégramme envoyé le 7 décembre 1896 pur le fameux ministre anglais Chamberlain, Secrétaire d'État pour les colonies, qui était ainsi libellé : .. .l'approuve la politique de n'accorder de terrain qu'à une seule Mission dans quelque village que ire soit. Cette mince dépêche de Chamberlain est le seu! SIKKIM. -- Vallée de la Teesta et . . . 

Pendant 40 ans, je n'avais cessé de protester coutre cette politique et, grâce â. Dieu, elle a été enfin abolie en fait dans la sous-division de kalimpong,ofc elle existait depuis le début da la Mission catholique.

Quand le Père Desgodins voulut s'établir dans ces parages, le Gouvernement lui accorda un pied-à-terre, en lui faisant bien remarquer qu'il devait exercer son zèle dans la vallée .le Pedong, parce flue tout le reste de la sous-division était accordé aux protestants. Sans prendre le moindre engage-ment, Io F'ére. en bon politique, accepta ce pis-aller afin de ne pas se voir refuser la permission de s'établir pris des frontières de la terre convoitée. Mettons d'abord un pied tans la place et on verra par la suite u, se disait-il intérieure-ment. Pendant les premières années (le leur séjour, occupés à s'établir un peu convenablement, lui et son compagnon travaillèrent à répandre notre sainte religion tout autour d'eux et dans la vallée seulement. Mais une fois les postes de Pedong et de Mariabasti établis. les nouveaux missionnaires arrivés sur ces entrefaites ne purent se caserner dans une toute petite vallée : dévorés de zèle, ils voulurent porter aussi aux habitants des autres vallées la divine parole de Notre-Seigneur.

Le Père Durel se rendit donc à Oit et y bâtit suie simple hutte. De son côté le Père Moriniaux se dirigea vers Bong, village situé immédiatement au-dessous du marché cle Kalimpong, et y éleva une hutte lui aussi. La paix ne fut pas de longue durée : de suite les protestants avertirent les autorités locales et l'ordre vint de détruire les huttes élevées sur les terrains d'indigènes qui, voulant se faire chrétiens, avaient appelé les missionnaires. L'ordre était si formes que si les Pères n'abattaient pas immédiatement leurs huttes, le C,ou-eruement sit verrait à son grand chagrin forcé de les abattre ou de les brùler. Résister ouvertement aux ordres du Gouvernement, les Pères ne le pouvaient pas : ils n'y auraient rien gagné ; donc, sans abattre leurs huttes et après protestations, ils les quittèrent et regagnèrent l'un Pedong et l'autre Mariabasti.

Combien de fois, pendant les années (pli suivirent, celui qui écrit ces lignes demanda au Gouvernement d'aller s'établir ea dehors de la vallée de Pedong ! Mais toujours un refus formel lui fut signifié : il fallait patienter et attendre des jours meilleurs.

En 1921 l'occasion se présentait : le Gouvernement. après avoir éloigné les indigènes du village de Rikinpong. voisin de Kalimpong, permit aux Européens d'acheter en ces endroits des terrains et de s'y établir. Je fus le premier à demander un terrain ; à ce moment je n'avais pas d'argent. mais n'importe, j'empruntai 2.000 roupies (15.000 fr. environ) au Préfet apostolique de Shillong (Assam), et je présentai ma requête au Gouvernement. Mais que de difficultés ! On me demandait la raison que j'avais d'acheter un terrain, on me demandait si j'ouvrirais des écoles, si je bâtirais une église, etc... A toutes ces questions je répondis que j'agirais selon le désir tu Gouvernement. que si je ne pouvais pas obtenir la permission de bâtir église et écoles je n'en bâtirais plis. On me demanda de mettre cet agrément par écrit, je refusai catégoriquement en ajoutant qu'étant Européen je pouvais acheter un terrain et y bâtir une maison. Enfin on nie demanda si je ferais des conversions. Oui, dis-je, si des familles demandent à se faire catholiques, je les accepterai. — _alors, me fut-il répondu, ces familles devront vendre leurs terrains et aller s'établir dans la vallée de Pedong. .te ré-pondis : - Selon la charte donnée par la reine Victoria, d'heureuse mémoire, le gouvernement n'a pas le droit de faire vendre dos terrains pour cause de religion. Ceux qui se convertiront resteront dans leurs terrains et je suis tout disposé à plaider leur cause même devant les tribunaux civils. Le terrain me fut accordé et maintenant nous avons une jolie petite chrétienté à Kalimpong.

Les catholiques avaient. mis le pied dans la forteresse protestante, là oh les presbytériens se croyaient maîtres souverains et absolument invulnérables. Une petite. une toute petite brèche s'était faite dans la politique des sphères d'influence religieuse. -Le dis : une toute petite brèche, car on pouvait arguer quo. Kalimpong étant un cas particulier, la fameuse loi restait en vigueur dans toutes les autres parties de la sous-division.

Une circonstance tout à fait imprévue fut un coup de jarnac bien asséné à la politique des sphères d'influence dans notre région.

En 1928, un Révérend finlandais aurait voulu s'établir à Kalimpong pour y fonder un poste de sa dénomination, mais la Mission écossaise s'y opposa et le Gouvernement n'accorda pas la permission demandée. Ce monsieur vint donc à Pedong me trouver et me demander si j'avais quelque objection à son établissement dans la vallée. Je répondis que depuis 40 ans j'étais absolument en opposition avec tous ces u parque¬ments t et que par conséquent je n'avais pas d'objection à opposer à son établissement. Sur cette affirmation, le Révérend prit le chemin de Darjoeling et présenta sa requête au Gouvernement. Je reçus une lettre du Chef de District qui me demandait si je faisais quelque opposition à l'établisse-ment d'un protestant finlandais dans la vallée de Pedong. C'était une bonne occasion d'exprimer mon opinion sur la question des sphères d'influence : je la saisis de suite et répondis catégoriquement que je n'avais pas d'objections. Le Révérend vint donc s'établir à Pedong ; il y resta trois ans, mais, n'y obtenant aucun succès, il se retira.

Une seconde brèche était faite, et celle-là plus grande que la première. C'était pour moi un encouragement d'aller de l'avant. L'année dernière, je présentai donc une requête au Chef de District. afin d'ouvrir des écoles là où les protestants en avaient déjà. La réponse fut très favorable et cette lettre officielle est conservée dans les archives : elle est le linceul de la politique des sphères d'influence dans notre petite Mission.

On se rappelle la raison pour laquelle les missionnaires avaient été envoyés ici, dans le Nord de l'Inde : n'était-ce pas pour essayer de pénétrer au Thibet lorsque le montent propice se présenterait P ('e n'était donc pas pour y r•réer une

SIKKIM. — Presbytère de Kalimpong

Mission de toutes pièces ; du reste ils n'avaient pas reçu les secours nécessaires pour une pareille œuvre. En quittant son évêque, le Père Desgodins emportait dans sa poche 17.000 francs pour payer tous les frais de voyages, d'explorations, de séjours dans les divers endroits d'arrêt : c'était tout Ie viatique pour les deux premiers missionnaires, et je sais positivement qu'après les quatre premières années de courses, de déplacements, il ne serait resté que des dettes si, aux revenus personnels des missionnaires, des amis intimes n'étaient venus ajouter leurs généreuses aumônes.

A Pedong, on l'a vu, ils s'installèrent très pauvrement, comment auraient-ils fait autrement ? Après les quatre premières années, la Mission-mère allouait chaque année, à ses missionnaires du Nord de l'Inde, la modique somme de 5.000 fus, qu'ils soient deux, quatre ou même cinq. Avec ce secours ils devaient se nourrir, s'habiller, bâtir presbytères, églises, écolos, orphelinats, etc...

Malgré leur pauvreté, à force d'économiser et de vivre pauvrement, ils purent bâtir les deux stations de Pedong et Mariabasti, plus deux écoles dans d'autres villages.
Le 16 février 1929, un décret de Rome leur annonçait qu'ils obtenaient leur autonomie en devenant Mission sui juris. Le Sikkim indépendant, qui appartenait à l'archidiocèse de Calcutta, leur était confié. Désormais, donc, ils n'avaient plus à « monter la garde « aux portes du Thibet où ils n'avaient plus juridiction, mais travailler à créer, organiser et développer leur nouveau champ d'action. Une bombe éclatant sur la tête de tous cas vétérans à barbe blanche n'aurait pas produit un effet plus terrible. Jamais sans doute la création (Cime Mission ne s'était faite si soudainement. D'habitude, des missionnaires et des catéchistes sont envoyés dans le territoire qu'on destine à la nouvelle Mission ; en un mot, la Mission-mère prépare un joli trousseau pour sa fille. Le trousseau de la Mission du Sikkim a été la petite somme de 100.000 frs. environ...pour créer une Mission de toutes pièces.

Par un nouveau décret daté du 17 juillet 1931, Rome fa!sait de la Mission une Préfecture apostolique. Tel est en résumé l'origine de la Préfecture du Sikkim, où, en ce moment, 7 missionnaires : 6 Européens et un Indien, travaillent de toutes leurs forces à étendre le règne de Dieu.
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Le Sikkim étant un pays fermé aux Européens, est-ce qu'il y a espoir d'y pénétrer et de s'y établir un jour ? Y pénétrer, oui, puisque chaque année je me rends quatre ou cinq fois de la sous-division de Kalimpong à la capitale du Sikkim et suis toujours très bien reçu au palais par Sa Majesté le Maharaja.

S'y établir, cela pourrait peut-être arriver plus vite qu'on ne le pense : le bruit court en effet que le Maharaja désire ouvrir sa capitale aux Européens, très prochainement. Si ces bruits sont fondés, je ne serai pas le dernier à m'y rendre et à me procurer un terrain pour y établir les œuvres de Mission. Puisse la divine Providence nous accorder bien vite cette faveur désirée depuis si longtemps.

Je tiens maintenant à cure un mot d'une œuvre qui est notre soutien, notre encouragement et qui fait notre joie : je veux parler du couvent des Sœurs de St-Joseph de Cluny à Kalimpong.

En 1921, lors d'un voyage qu'il faisait à Chandernagor, celui qui écrit ces lignes demandait à Mère Ursule, la vénérable supérieure du couvent de cette ville. de venir bâtir clans nos montagnes un sanatorium (la sphère des influences n'était pas encore morte) qui dans la suite pourrait se transformer en maison d'éducation. La bonne supérieure, une Irlandaise, me répond carrément qu'il n'y a pas lieu de songer à réaliser un pareil projet. Me redressant, je lui dis : Eh bien, ma bonne Mère, l'année prochaine vous serez à Kalimpong! Je ne pensais pas dire si vrai: un grand couvent s'y construisit en 1922, avec l'argent recueilli jour par jour par cette intrépide religieuse. Son nom est gravé en lettres d'or clans le livre de la reconnaissance : sans elle, jamais la Mission n'aurait pu recueillir si vite les 425.000 fr. qu'a coûté ce couvent ; cette femme, à elle seule, à force de supplications, a réussi à réunir cette somme, ici dans l'Inde même ! Hélas, elle ne fut jamais supérieure ; une Soeur de la Mission de Pondichéry, femme forte et entreprenante, en a pris la direction et, sous sa main très habile, le pensionnat est devenu très florissant et fait l'admiration de tous. Il faut dire : telles Mères telles filles : des Soeurs de choix nous ont été envoyées ; le couvent n'a pas son pareil dans tout le Nord de l'Inde ; aussi les élèves y affluent de toute l'Inde, si bien qu'il est devenu trop petit, il faudrait le doubler de suite!

Mère Clore, la supérieure, est une vraie missionnaire, aimant à aller visiter les pauvres indigènes dans leurs huttes sales. Elle ne pense qu'à travailler pour la Mission : il y a deux ans elle a bâti une magnifique chapelle pour les pensionnaires et où, chaque matin, les orphelines indigènes qu'elle élève vont entendre la sainte messe. L'année dernière, elle bâtissait encore une école secondaire pour les petites montagnardes.

LES MISSIONS CATHOLIQUES A 9 3,S 133 et MISSIONS CATHOLIQUES 135-136

dmc