QUI FUT LE PREMIER VOYAGEUR EUROPEEN A VISITER LE THIBET

L'honnêteté nous oblige à dire que les historiens sont loin d'être d'accord sur ce point.

Les récits de voyage de Marco Polo et ceux des Franciscains missionnaires en Chine aux XIIIe et XIVe siècles parlent du Thibet par ouï-dire, mais leurs auteurs n'y sont jamais allés. Leur connaissance du Thibet provenait de la rencontre de lamas thibétains à la cour du Grand Khan de Kambaliq (Pékin) Koubilaï et ses successeurs de la dynastie mongole des Yuan, qui régnèrent sur la Chine de 1280 à 1368.

Il semble bien que ce soit Odoric de Pordenone qui fut le premier européen à visiter le Thibet. Le P. Giuseppe M. Toscano, dans son ouvrage: La prima Missione cattolica nel Tibet, dit qu'Odoric voyagea dans le nord du Thibet. Et la Tibetan Review, dans son édition de juillet 1981, publie un article de Hans-Uno Bengtsson qui est très explicite à ce sujet. C'est cet article, un peu résumé et adapté, que nous traduisons pour nos lecteurs.

Odoric naquit à Villa Nova, petit village près de Pordenone dans le Frioul en 1265. Il entra très jeune chez les Frères mineurs franciscains d'Udine et il fut ordonné prêtre en 1290. Religieux modèle, il se distinguait par son observance, ce qui lui valut une réputation de sainteté. Est-ce pour cette raison que ses supérieurs l'auto-risèrent à voyager en Extrême-Orient?

Les frères Polo remettent l'Evangile et la croix au Grand Khan.

Durant dix-sept ans, il parcourut la Mongolie, stupéfiant polyglotte et infatigable apôtre.

Odoric entreprit un deuxième voyage qui dura de 1314 à 1330. De Venise à Constantinople, il voyagea par bateau. Là, il se joignit à une caravane comprenant des pèlerins, des marchands, des aventuriers et de simples voyageurs. Les grands succès remportés à la cour du Grand Khan mongol, qui régnait alors sur la Chine et dont le siège était à Kambaliq, par Jean de Montcorvin et ses compagnons, avaient probablement incité Odoric à partir lui aussi pour cette mission, afin d'y faire une moisson d'âmes.

De Constantinople, Odoric emprunta l'itinéraire suivi par Jean de Montcorvin et se dirigea par terre vers Trébizonde, qui était â l'époque la capitale d'un empire grec fondé par Alexis et David Comnène. De là, la caravane se dirigea vers le sud, passa au pied du mont Ararat (5165 m.) qu'Odoric aurait bien voulu escalader pour y contempler les restes de l'arche de Noé, mais il dut y renoncer, ses compagnons refusant d'attendre son retour. Il visita Tabriz, Kashan, Yezd et Persepolis. De là, notre voyageur fit un détour pour admirer la tour de Babel, près de Baghdad, puis gagna Ormuz, où il s'embarqua pour l'Inde.

Débarqué à Thâna, prés de Bombay, Odoric prit en charge les reliques de quatre Franciscains qui y avaient été martyrisés par les musulmans, afin de les transporter jusqu'à la mission franciscaine de Tsuan-chou, alias Zayton, port chinois sur la côte du Foukien. De Thâna à Zayton, toute la route se fit par mer en serrant d'assez près les côtes. Un jour que le navire, à bord duquel Odoric était monté avec les précieuses reliques, se trouvait immobilisé au sud de l'Inde, faute de vent, et que ni les ferventes invocations des Sarrasins à Mahomet ni les prières des chrétiens à Notre-Dame n'arrivaient à obtenir le moindre souffle, Odoric jeta à la mer un fragment d'os des martyrs, et voilà qu'immédiatement les voiles se gonflent sous une brise venue fort à propos.

Poursuivant sa route, Odoric gagne successivement Ceylan, Sumatra, Java, Borneo et finalement la Chine. Odoric débarque à Canton, puis reprend la mer jusqu'à Zayton, ou il dépose les reliques des martyrs au couvent de son Ordre. De là, tout en visitant maintes villes et villages, il gagne par voie de terre la cité du Grand Khan, Kambaliq, où règne Yisun Timur, un arrière-petit-fils du Khan Koubilaï. Il y demeura trois ans.

Malgré toutes les merveilles contenues dans cette cité, sa curiosité le poussa à visiter le pays du Prêtre Jean (empire mythique qu'on ne savait trop où situer: le Thibet? l'Ethiopie? mais dont tout le monde parlait avec emphase). Peut-être s'agissait-il du pays ôngut, situé au nord de Kambaliq et à l'est de Kara-Koroum, converti jadis au christianisme par les Nestoriens. De fait Odoric visita ce pays. Au sujet du royaume du Prêtre Jean, il dit qu'il n'y a pas un centième de vrai de tout ce qu'on a dit sur lui.

Dans son voyage de retour vers l'Europe, Odoric traversa le Kansou et l'Asie centrale, selon René Grousset (Histoire de la Chine, Fayard, 1942, p. 301) ou, selon l'article cité ci-dessus, le Shan-si, le Sse-tchouan, où la rhubarbe et les châtaigniers abondent, puis il arrive à un grand royaume appelé Tybot qui confine à l'Inde même. C'était en l'an 1328. A cette époque, le Thibet était en proie à la guerre civile, dont l'enjeu était la conquête du pouvoir temporel détenu jusqu'alors par les lamas de Sa-kya. Finalement, un certain Changchub.

Réception des messagers mongols par le Pape

Gyaltsen sortira vainqueur de ces luttes, il libérera le Thibet de l'influence mongole et se procurera une renommée immortelle dans les annales de l'histoire du Thibet.
Mais, de tout cela, pas trace dans les récits d'Odoric. A peine consacre-t-il une page au pays où vit le pape des idolâtres. Encore ne rapporte-t-il presque exclusivement que des faits concernant l'ethnographie.

Après une remarque introductive sur l'abondance du pain et du vin, le lecteur apprend que les habitants vivent sous des tentes de feutre noir, mais que leur capitale a des murs de pierres noires et blanches et des rues bien pavées. Cette curieuse information ne convient pas à Lhassa et a conduit plusieurs auteurs à regarder Odoric comme un charlatan et un plagiaire. D'autre part, sa description pourrait se rapporter à Sakya, à l'époque capitale du Tibet. Ceci donnerait aussi plus de sens à une autre remarque de ce digne franciscain. La voici: «Dans cette cité réside Lo Abas-si, c'est-à-dire le pape, dans leur langage.» Cette remarque fait penser à Sa-kya, le mot Abassi étant une déformation du terme mongol baksi pour signifier un prêtre bouddhiste.

La cité du pape thibétain, qu'il s'agisse de Sakya ou d'une autre localité, jouissait d'une paix singulière, selon les dires de notre moine voyageur, parce que «dans cette cité personne n'oserait répandre le sang d'un homme ou d'un animal quelconque» ceci par respect pour le grand lama qui de son propre mouvement donne et distribue tous les produits de la région.

Les femmes, apprend-on en outre, portent leur chevelure divisée en plus de cent tresses et elles se parent avec des défenses comme celles des sangliers, mais ce dernier point est probablement une méprise de copiste.

Odoric achève sa relation avec la description abondante des coutumes observées à l'occasion du décès du père de famille. II décrit comment le cadavre est transporté dehors au grand air, où sa tête est tranchée et donnée au fils aîné. Alors commencent les prières et tout le reste du corps est coupé en morceaux et est jeté en nourriture aux aigles et aux vautours, tandis que la tête est bouillie et mangée et le crâne évidé pour en faire une coupe qui sera employée désormais par la famille pour y rôtir leurs chers défunts. «En effet, disent-ils, en agissant de la sorte, ils font preuve d'un grand respect envers leur père.»

Après le Thibet, nous perdons la trace de ce bon moine pour quelque temps. Certes, il nous raconte encore quelque chose sur d'effrayantes aventures qui lui sont survenues dans une vallée qui pourrait bien être l'un des cols de l'Hindou-Kouch, mais nous ne pouvons pas dire si c'est bien le cas ni comment, alors, Odoric regagna l'Italie.

Arrivée à Pékin d'Odoric de Pordenone et de son compagnon Jacques d'Irlande

Tout ce que nous savons, c'est qu'il reparut au couvent des Franciscains de Padoue, en mai 1330, et qu'il fit le récit de ses pérégrinations au Frère Guillaume de Sologna et qu'ensuite ledit frère les coucha sur le papier.

Alors qu'il était en route pour la cour papale d'Avignon, afin d'y faire rapport sur ses aventures, Odoric tomba malade et fut ramené à son pays d'origine, c'est-à-dire à Udine, où il mourut, rassasié d'ans et de voyages, le 14 janvier 1331. Cependant, son voyage n'était pas encore achevé. Les gens remarquèrent que son corps accomplissait d'étonnants miracles, des guérisons sans nombre, si bien que ses funérailles furent différées pour permettre à chacun d'avoir une part à ses faveurs.
Une fois enseveli, il dut être déterré à nouveau, parce que les nobles du Frioul voulaient profiter de ce remède à leurs infirmités. Et lorsque le cercueil se referma sur lui, Odoric continua à aider les gens souffrants avec une telle puissance que même un moine mort depuis six jours ressuscita, alors que sa soeur implorait l'aide d'Odoric. Le culte rendu localement au voyageur de Pordenone crût grandement et il reçut finalement, plus de 400 ans plus tard, la sanction papale, lorsque Benoît XIV, le 2 juillet 1755, béatifia Odoric et en permit, sinon en ordonna le culte.

Cependant, la question demeure de savoir si oui ou non ce franciscain a vraiment été au Thibet? Or, d'après la description qu'il nous donne d'autres lieux qu'il a visités, il semble qu'il fut un observateur soigneux et méticuleux, par exemple, sa réfutation de la si populaire légende du Prêtre Jean. Il ne semble pas avoir été particulière-ment enclin à raconter des histoires au sujet de pays lointains qu'il n'aurait pas visités lui-même. Les faits qu'il rapporte sur le Thibet, bien que maigres, semblent en gros être corrects et établissant le bien-fondé de son récit. De plus, peut-on mettre en doute la parole d'un Bienheureux?

Par conséquent, on peut admettre comme une garantie suffisante de crédibilité de ses affirmations l'assurance personnelle qu'en a donnée Odoric devant son Révérend Père supérieur, le Frère Guidotto, en accord avec son voeu d'obéissance et les exhortations de son archevêque.

Ainsi, allumons un cierge en l'honneur du premier européen à visiter le pays situé sur le toit du monde, car ce voyageur était un saint.


Angelin Lovey Prévôt du Grand-Saint-Bernard

 


Note. – L'idée qu'on puisse manger la chair de cadavres humains nous parait abominable. Combien plus s'il s'agissait de nos proches! Mais: autres peuples, autres moeurs! De fait, l'anthropophagie est une pratique attestée chez beaucoup de peuples, même jusqu'à une époque récente, sinon actuelle.

Quant à la nécrophagie rituelle signalée par Odoric de Pordenone, elle semble absolument incontestable, attestée qu'elle est par plusieurs autres auteurs dignes de foi, tels Marco Polo, Guillaume de Rubruck, Antoine Monserrate et d'autres encore. Il ne faut pas oublier que certaines pratiques des religions primitives du Thibet n'ont disparu que petit à petit sous l'influence du bouddhisme. Un cas fréquent d'anthropophagie qui se pratiquait encore vers les années 1940-1950, lorsque je me trouvais dans les Marches thibétaines du Yunnan. Quand un brigand était capturé ou abattu à vue, les hommes qui lui avaient donné la chasse lui ouvraient la poitrine, en arrachaient le foie et le mangeaient sur le champ, tout chaud et sanglant, pour s'approprier l'audace et le courage dudit brigand. En effet, les peuples d'Orient considèrent le foie comme le siège du courage et, pour désigner un homme courageux et audacieux, ils disent qu'il a un grand foie, tout comme nous disons d'une personne généreuse qu'elle a du coeur.