MENTHON OU MONTJOUX

"Il est probable que ces constructions romaines subsistèrent jusqu'à la fin du 4e siècle. En tout cas, lorsqu'il fait l'éloge de sa piété, dans la Cité de Dieu, saint Augustin félicite Théodose († 395) d'avoir fait abattre les idoles de Jupiter établies sur les Alpes..."

"Mais cette « merveilleuse histoire », habilement propagée dès le 15e siècle, grâce surtout au « Mystère de saint Bernard de Menthon », et à laquelle la pièce d'Henri Ghéon a donné un regain de popularité (...)."

"En dépit des travaux des historiens qui ont suffisamment démontré qu'il a pour source « un faux bien caractérisé », ce récit conserve encore aux yeux des fidèles une grande valeur sentimentale. En réalité, on est beaucoup moins bien informé. On sait tout au plus que saint Bernard était un noble valdôtain ; qu'il fut archidiacre d'Aoste ; que, peu avant sa mort en 1081, il rencontra à Pavie l'empereur Henri IV qui marchait sur Rome pour ruiner la puissance du pape Grégoire VII. Quant à l'origine de l'hospice, on ne possède guère plus de précisions ; il n'existe pas de charte de la fondation, qui est toutefois attestée par de nombreux documents. Un manuscrit peu connu du 15e siècle, à Verceil, qui contient une vie de saint Bernard, nous en a transmis un récit très sobre :
« Un jour, saint Bernard traversa une montagne où autrefois les habitants rendaient un culte à Jupiter dans son temple. Il y avait là une multitude de mauvais esprits, et l'un d'eux molestait les voyageurs ; dans les régions voisines, avec la permission de Dieu – les péchés des habitants l'exigeaient – les anges mauvais provoquèrent des rafales funestes de tempêtes. L'homme de Dieu voyant l'affliction des habitants commença à leur parler de la miséricorde de Dieu et de sa sévérité à l'égard des pécheurs. Lors de sa prédication, touchés aux larmes, tous lui dirent : « Ordonne ; quoi que tu commanderas, nous obéirons à tes préceptes pourvu que la colère de Dieu se détourne de nous. » Le saint leur ordonna un jeûne de trois jours, et le peuple fit pénitence... Et peu de jours après qu'il se fût lui-même adonné au jeûne et à l'oraison, le saint, muni du signe de la croix, se porta vers le lieu fameux. Lorsque le démon, rugissant et horrible à voir, vint au-devant de lui, l'homme de Dieu le saisit aussitôt et lui ordonna de se taire : le démon se laissa lier comme un petit animal ; le saint le conduisit alors en un lieu désert et lui ordonna, au nom de la Sainte Trinité et de Jésus-Christ, de ne plus jamais nuire à personne ; une fois le temple de Jupiter ainsi débarrassé, ce lieu retrouva la paix ; et jusqu'à ce jour, en cet endroit où un monastère fut construit, il accourt beaucoup de voyageurs envers lesquels on exerce aussi les devoirs de l'hospitalité... »
Ce récit, il est vrai, ne parle pas expressément de brigands ; mais il n'est pas impossible que les gens du pays aient considéré les bandes qui occupaient le passage comme des démons, de mauvais esprits, de mauvais anges ; pour peu que les brigands aient joint à leurs opérations la moindre sorcellerie, on imagine aisément leur emprise sur les habitants et la complicité de terreur par laquelle ceux-ci se trouvaient liés.

Ce qui est certain, c'est que saint Bernard ne reconstruisit pas le monastère de Bourg-Saint-Pierre, dont le moine islandais Nicolas Saemundarson aperçut encore les ruines au 12e siècle. Il établit l'hospice, vers le milieu du 11e siècle, sur le col même, et dominant la pente très raide de la Combe des Morts, sur le versant valaisan ; malgré le rude climat de cet emplacement, il est réellement in loco et passagio melius apto : il a toujours échappé au danger des grandes avalanches.

Une de ces cellules, dite « grotte de la récollection de saint Bernard », subsiste encore, révérée comme le plus ancien témoin de l'hospice sur le col.

Grâce aux pèlerins, la renommée du nouvel hospice ne tarda pas à s'étendre rapidement dans toute la chrétienté ; ainsi le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, écrit en France vers 1139, le mentionne déjà parmi les trois grands hospices du monde :
« Trois colonnes nécessaires entre toutes au soutien des pauvres ont été établies par Dieu en ce monde : l'hospice de Jérusalem, l'hospice du Mont-Joux et l'hospice de Sainte-Christine sur le Somport. Ces hospices ont été installés à des emplacements où ils étaient nécessaires ; ce sont des lieux sacrés, des maisons de Dieu pour le réconfort des saints pèlerins, le repos des indigents, la consolation des malades, le salut des morts, l'aide aux vivants... »

Jean d'Arces, prévôt (1417-1438), voyant s'aggraver cet état de choses et voulant mettre un frein aux abus, établit un plan de réforme qu'il fit approuver dans deux Chapitres de 1437. La première partie de ce plan avait trait à l'économie religieuse et l'hospitalière ; la seconde, aux abus et transgressions qu'on espérait pouvoir corriger. Les religieux ne doivent « ni s'adonner à la chasse, ni danser, ni rire haut, ni jouer, ni fréquenter les tavernes, ni chanter ce qui est contre la règle... ; ni porter habits, houppes de vives couleurs, ni robes à boutons, crochets, larges manches, ou chausses si étroites et si bigarrées, que ceux qui les portaient n'étaient pas mieux couverts qu'Adam et Ève sous les feuilles du figuier. Défense d'avoir du linge fin, et de faire saillir le collet de la chemise sur l'ourlet de la tunique... de porter des armes à feu, des couteaux de chasse, tabatières d'argent... ; d'aller aux Lieux-Saints sans permission... »
« On portera la tonsure selon les ordres reçus... ; on n'imitera plus les Grecs, on coupera donc les cheveux tout courts... On établira des examinateurs, directeurs, pour réformer, corriger, punir et instruire les religieux, qui ne savent ni chanter, ni lire, ni administrer les sacrements, pas même prononcer les paroles de la Consécration... »

PASSAGE DE BONAPARTE (1800)

"Mais cédons ici la parole à un troupier, le capitaine Coignet, qui, dans ses Cahiers, a laissé un pittoresque récit de la montée à l'hospice.
« De Lausanne... on remonte la vallée du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour Martigny (tous ces villages sont ce que l'on peut voir de plus malheureux) ; on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de l'Enfer ; là on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui conduit au Saint-Bernard ; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé au pied de la gorge du Saint-Bernard."
» Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des granges immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois pièces de canon dans une auge ; au bout de cette auge il y avait une grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce pourrait faire. S'il disait : Halte ! il ne fallait pas bouger ; s'il disait : En avant ! il fallait partir. Enfin, il était le maître.
» Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la distribution de biscuits... et on nous donna deux paires de souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se montait de quarante grenadiers par pièce...
» ... Au point du jour, notre maître nous plaça tous les vingt à notre pièce : dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à droite ; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des précipices... Deux hommes portaient un essieu ; deux portaient une roue ; quatre portaient le dessus du caisson ; huit, le coffre ; huit autres, les fusils ; tout le monde était occupé, chacun à son poste.
» Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait : Halte ! ou En avant ! et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne pouvait être maître de sa pièce qui glissait ; il fallait la remonter, il fallait le courage de cet homme pour y tenir. « Halte !... En avant !... » criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.
» Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin ; il fallut nous donner un moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en lambeaux) et casser un morceau de biscuit...
» ... Et nous voilà partis bien chaussés de souliers neufs. Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à vos postes, en avant ! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous n'aurons pas tant de peine. »
» Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions mieux, notre canon glissait plus vite. Voilà que le général Chamberlhac passe et veut faire allonger le pas ; il va vers le canonnier et prend le ton de maître, mais il fut mal reçu.
» Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin ! Ces grenadiers ne vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande. »
» Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte : « Si vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice. »
» Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous ; le chemin était frayé ; pour gagner le couvent, on avait formé des marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours dûs à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et une livre de pain ; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la vénération que je porte à ces hommes... »

EXTRAITS tirés de Trésors de mon pays par André Donnet LE GRAND SAINT-BERNARD Editions du Griffon, Neuchâtel, juillet 1950

DMC   en la fête du Grand St Bernard   (de Montjoux et non de Menthon) 2015