LIEUX-DIFFICULTES

Correspondances des principaux noms géographiques

L'une des grandes, pour ne pas dire des extrêmes complications rencontrées — parmi d'autres — dans la préparation de cet ouvrage a été celui des noms de lieux ou de personnes indigènes. Un peu comme c'est le cas pour la Suisse, chose difficile à comprendre pour un Américain voir pour un Parisien - un général français ne m'a-t-il pas déclaré un jour dans un distingué salon parisien du XVIe arrondissement, croyant faire plaisir au Suisse francophone que je suis: «Comme vous parlez bien le Français pour un Suisse!» - les régions des hautes vallées montagneuses du Fleuve Bleu, du Mékong et de la Salouen sont des zone multiculturelles, multilingues.

Comme en Suisse, selon qu'on parle allemand, français, italien ou romanche (une langue nationale qui se divise elle-même en deux branches principales), on n'appelle pas de la même manière les villes de Sion ou Genève. De même, dans les hautes vallées des «Marches du Thibet », selon qu'on est Chinois, Tibétain, Na-Khi, Lissou ou Loutze, on ne désigne pas du même nom les villes de Tali, de Weisi ou le col de Latsa.

Les premiers visiteurs et les Occidentaux qui se sont succédés dans ces contrées, explorateurs, missionnaires ou voyageurs, Français, Russes, Britanniques, Autrichiens ou Américains, ont encore ajouté à cette complication native leurs propres langues et références culturelles. Ceux qui prétendaient à leur retour parler couramment le Chinois, le Tibétain, le Loutze ou le Lissou étaient en réalité, le plus souvent, presque ignorants de ces langues locales. Tel respectable Père à qui de nobles âmes prêtaient de formidables connaissances de Chinois ou de Tibétain n'en parlait que quelques mot utiles, justes suffisants à impressionner le visiteur romantique et venu de loin. Tel mythique voyageuse supposée capable de discourir en tibétain, n'en connaissait qui quelques phrases utiles à briller dans les salons orientalistes, face à des profanes plus grands qu'elle. Des agents de renseignements des scientifiques ou des diplomates de toutes provenances, pour faire bon genre, laissèrent entendre de stupéfiantes maitrises des langues indigènes, après quelques séjours sporadiques dans ces régions, chose impossible.

Les voyageurs sont ainsi et depuis toujours : «A beau dire qui vient de loin». Prétendre que tel Père ayant passé trois ou quatre ans dans la région était capable de prêcher en tibétain, avec toute la subtilité de langage que cela suppose, relève de la croyance, non de la réalité. Je le sais bien, moi qui ai passé des années à tenter d'apprendre le Japonais et le Thaï central et qui parle ces langues si peu et si mal, sans être plus benet que d'autres. Mais si vous demandez à mes amis de Chiang Mai, Bangkok ou Tokyo, je parle très bien le Thaï et le Japonais...

Il est vrai que ce qui est important dans ces contrées, ce n'est pas seulement d'en parler une ou plusieurs des langues, mais aussi d'apprendre à adopter les attitudes convenables, culturellement bien adaptées, qui feront alors dire aux indigènes: «Il parle très bien notre langue», ce qui doit plutôt se traduire par: «Il connaît et respecte nos usages. C'est déjà pas mal pour un Occidental. Nous n'allons pas encore lui demander de parler notre langue convenablement.» Ceci est aussi le fruit d'un très lent et long apprentissage, bien sûr. Mais de là à parler couramment une langue asiatique, il y a une marge. Ceci dit, il y a des exceptions, des Occidentaux qui parlent authentiquement très bien les langues asiatiques. Heureusement!

Il faut ajouter à cela les perceptions spécifiques de la Chine et du Tibet qu'avaient au XIXe siècle, avant et ensuite, les explorateurs, missionnaires ou voyageurs occidentaux : coloniale pour les uns, anticoloniales pour les autres. Orientalistes francs-maçons, Missionnaires catholiques français ou suisses, voyageurs britanniques fortunés, cartographes français et américains, botanistes autrichiens, Pasteurs protestants américains ou cosaques russes orthodoxes, voyaient certes les mêmes « Marches du Thibet », les mêmes régions, mais pas sous le même angle ni dans la même langue. Ainsi un célèbre cartographe des «Marches du Thibet» demanda jadis à un indigène, croyant se faire comprendre par geste: «Comment s'appelle ce col, là-bas?». L'indigène ne comprit pas la question et répondit «Par là, on ne passe pas.» Cette réponse fut doctement enregistrée et romanisée par le cartographe et un col porta longtemps le nom de «Par là, on ne passe pas», mais dans les salons orientalistes, seulement...

Par la suite, la fin de l'Empire du Milieu, la naissance et la chute de la République chinoise, l'émergence de la Chine communiste, l'invasion du Tibet et le chaos qui s'en suivit allaient aussi compliquer les orthographes, le sujet devenant littéralement un « casse-tête chinois », sur lequel les experts occidentaux de telle ou telle ethnie, de telle ou telle langue parlée dans la région considérée, allaient pouvoir se disputer à l'infini. J'ai moi-même, encore récemment, longuement débattu contradictoirement avec le correspondant d'un excellent guide de voyages, à Kunming.

Impossible de nous comprendre pendant des heures... Nous ne comprîmes que beaucoup plus tard, après un bon repas, alors que nous avions débattu toute la soirée du même lieu, que lui connaissait sous une ortographe et moi, sous une autre...

La plupart des ouvrages traitant des «Marches du Tibet» font usage d'une transcription et d'une romanisation souvent toute personnelle des noms géographiques chinois, tibétains et autres.

Bien souvent, ils ne suivent pas les systèmes de romanisation élaborés par les francophones ou anglophones, tel l'Anglais Wade. Il s'en suit une confusion qui rend les recherches et les rapprochements difficiles, certains noms de lieu pouvant faire l'objet de transcriptions très différentes. Ainsi la ville de Weisi se retrouve au moins sous cinq autres romanisation: Weixi, Wei-Xi, Wei-hsi, Ouysi, Ouisi. C'est sans compter avec les appellations tibétaines ou Lisou pour lesquelles de multiples orthographes ont été employées.

Ainsi la ville d'Atuntze, qu'on connaît sous au moins huit romanisations, est aussi romanisée Te-Ch'in par les chinois, Jôl, Degen ou Ndiul par les tibétologues. Le nouveau système de romanisation adopté par la Chine débouche sur une désignation des noms parfois très éloignée de celles qui figurent dans les anciens ouvrages. Par exemples, la ville de Chekou devient Shigu. Plus on entre profondément dans les «Marches du Thibet» et plus cela se complique. Par exemple le village
de «Paralatsa», dans la vallée de la Salouen, nom utilisé par les missionnaires, devient «Dratsila» en romanisation Lissou.

Enfin, de façon plus actuelle, les noms qui apparaissent dans certaines cartes ne correspondent pas à ceux le plus couramment utilisés. Ainsi dans la carte «Tibet & the moutains of central Asia», compilée par la «Royal Geographical Society» de Londres et la «Mount Everest Foudation» en 1986, révisée en 1992, on cherchera en vain la ville de Weisi qui y figure sous le nom de Baohe ou celle de Lijiang, qui y est désignée sous le nom de Dayan. Dans une récente carte officielle de la province du Yunnan' on ne trouvera pas mention de la ville de Xiaguan, qui y figure sous le nom de Dali et non Tali. Par son développement, Xiaguan - signifiant «faubourg du bas» - a pris le pas sur Tali ou Dali et on a dès lors cru bon de lui attribuer le nom, plus prestigieux, de la ville historique de Tali située à une vingtaine de kilomètres de là.

Avec l'aide des grands témoins comme le Prévôt Angelin Lovey, le Chanoine Alphonse Savioz, le Père Louis Emery, missionnaires catholiques dans les «Marches du Tibet, ainsi que sur les conseils avisés de Robert Chappelet et de la famille missionnaire protestante américaine Morse, dont les membres maîtrisent — mais là vraiment — le Rawang, le Kachin ou Jingpo, le Lissou, le Chinois, le Tibétain et le Mongol, il a été décidé de retenir dans ce récit les noms de lieux et de personnes tels qu'ils ont été romanisés par le Père Francis Garé des Missions Etrangères de Paris, un fin lettré qui lui a passé plus de trente années de son existence dans les « Marches du Thibet ».

Jean-Louis CONNE-auteur d'un livre important et le plus complet sur la vie de la "Mission du Thibet"(1933-1952) intitulé "LA CROIX TIBETAINE" (éditions "Mondialis"- BEX-SUISSE)  (Cf commentaires sur site)    Extrait ci-dessus tiré de l'annexe de ce livre avec autorisation de l'auteur.

dmc