GUY FILS DE ZACHARIE PAR GABRIEL DELEZE c.r. missionaire

Vers les années 1910, à Bahang, le Père Genestier remarque un enfant spécialement éveillé. Il l'invite à venir suivre les cours de tibétain et de doc¬trine chrétienne dispensés à la mission catholique. Une année plus tard, ce jeune élève se fait baptiser et prend le nom de Zacharie. Quelques années plus tard, il va à Yerkalo suivre des cours spécialisés de catéchèse.

Vers les années 1925, Zacharie revient sur sa terre natale. Maître d'école et catéchiste, il collabore efficacement à l'évangélisation de Bahang et des villages environnants. Marié et père de nombreux enfants, il prend à coeur de leur inculquer une bonne formation chrétienne. Après l'expulsion des missionnaires étrangers en 1952, il poursuit son travail de catéchiste malgré les difficultés administratives.

En 1958, lors des purges communistes, pour sauver sa vie, avec son fils aîné Joseph et quatre autres chrétiens, il fuient vers le Thibet révolté, puis en Birmanie. Enfin, en 1960. Zacharie arrive à Taiwan.

Né en 1944, Guy - Hu Junjie - est le sixième enfant de Zacharie. En 1958, il est bon élève à l'école secondaire locale. Son père et son frère aîné ayant fui le régime, il est jeté à la rue avec interdiction de rentrer chez lui. Il va s'embaucher là où il trouve du travail.

Il travaille ainsi sur de nombreux chantiers de construction de routes et de bâtiments publics. Quelques années plus tard, il se spécialise dans la construction de chemins, de routes et de ponts. Embauché par la voirie de la préfecture de Gongshan, il devient, vers 1985, vice-directeur des ponts et chaussées de Gongshan.

A la fin de la révolution culturelle, vers 1975, Jean, né en 1938 et troisième fils de Zacharie, est nommé représentant des catholiques de la préfecture de Gongshan. Peu à peu, les communautés catholiques se restructurent. Toutes les églises, sauf celle de Bahang, ayant été démolies, les fidèles unissent leurs forces afin de mettre sous toit de nou¬veaux lieux de prière. Jean fait tout son possible afin de stimuler et de coordon¬ner les bonnes volontés.

En 1987 Joseph peut enfin revoir sa terre natale. L'année suivante il ramène son père chez lui. Immédiatement les catholiques lui demandent de leur enseigner la doctrine et de diriger les assemblées de prière. Ses nombreux enfants et les fidèles catholiques le supplient de rester parmi eux. Il cède à leur instance et accomplit une belle oeuvre d'évangélisation. A Taiwan Zacharie s'était imbibé du renouveau post-Vatican Il. Grâce en partie à ce qu'il a vécu et appris à Taiwan, il apporte au communautés catholiques de la région de la Haute Salouen une vitalité et un dynamisme bientôt célèbres à la ronde. Il ne reviendra jamais à Taiwan.

Vers 1990, Jean meurt par suite d'un accident en montagne. Sous l'impulsion de son père, Guy s'implique de plus en plus au service des diverses communautés chrétiennes. Cédant aux instances de son père, en 1992 - 1993, il abandonne son travail à la préfecture de Gongshan et se donne totalement à l'apostolat. L'année suivante, il est nommé répondant des communautés catholiques locales et il sera régulièrement renommé, jusqu'à sa mort. Dès lors, durant plus de vingt ans, il met tout son savoir et toute son énergie au service de l'Eglise.

Ayant travaillé à la préfecture durant de nombreuses années, il est à l'aise avec l'administration. Il fait en sorte que toutes les églises et chapelles de Gongshan soit officiellement légalisées.

Il organise et supervise la construction en béton de nombreuses églises. Son expérience en tant que constructeur des ponts et chaussées l'aide grandement. Dans plusieurs églises, son fils Gadjry peint de belles fresques, à Gongshan, à Yulagang... Par l'intermédiaire de Joseph, depuis Taiwan, la Mission du Grand-St-Bernard y apporte une aide pécuniaire discrète, comme il se doit, mais substantielle et indispensable.

Il prend a coeur la formation des futurs prêtres. Il aide plusieurs jeunes à aller au loin, à Dali, à Kunming, à Xi'an... afin de poursuivre leur formation et de se préparer éventuellement à la prêtrise. Il apprécie spécialement Mgr Li Duan, évêque de Xi'an qui, grâce à son humilité et à sa clairvoyance, a réussi à dépasser le clivage entre «église patriotique» et «église souterraine». Fort de sa fonction d'évêque reconnu par le gouvernement et par Rome, plusieurs fois il s'est rendu personnellement au poste de police afin de faire relâcher des prêtres de l'église souterraine de Xi'an qui avaient été arrêtés. «Ce sont des prêtres de l'église catholique, disait-il.
Ils n'ont commis aucun délit public. Pour des questions de religion, sans mon consentement, vous n'avez pas le droit de les incarcérer.»

Il tâche de mieux former les responsables des diverses communautés locales. Après la construction de l'église de Gongshan et de son centre pastorale, il organise des cours de formations pour les animateurs pastoraux des diverses églises. Durant l'hiver, lors du répit des travaux agricoles, une trentaine de personnes viennent au centre de Gongshan afin de perfectionner leur formation religieuse et d'être mieux aptes à soutenir les diverses activités pastorales.

Malgré ses ennuis de santé, - bronchite chronique, estomac délicat...-, jour après jour, il se dépensait bénévolement au service des diverses églises. Que de kilomètres parcourus à pied ou au volant de sa jeep déglinguée! Chaque fois que je lui recommandais de prendre soin de sa santé, c'était toujours la même réponse: «Tout va bien! Tant que Jésus désirera que je vaque au service de son Eglise, il prendra soin de ma santé!» A deux reprises, il dut aller se faire soigner à Kunming. De retour à Gongshan, dès que ses forces le lui permirent, il poursuivit son travail d'évangélisation.

A la fin novembre 2014, avant de revenir à Taiwan, son frère Joseph lui conseille de prendre un peu de repos. Il reçoit cette réponse: «Dans l'Au¬Delà, auprès de Jésus, de Marie, de mes parents et de tous les autres bienheureux, j'aurai tout le temps de me reposer!» Le 31 décembre 2014, Jésus l'appela: «Serviteur bon et fidèle... entre dans la joie de ton Seigneur!» (Mt 25,21)

Guy et les chrétiens de Gongshan furent entraînés malgré eux dans le conflit chinois opposant l'église officielle à l'église souterraine. Héritier de l'église du Thibet qui dut presque toujours s'opposer au pouvoir temporel, Guy disait haut et fort: «L'église catholique est universelle. Le pape qui réside à Rome en est le responsable. Elle respecte les gouvernements nationaux, mais refuse d'être assujettie à une politique nationale.» Plusieurs fois, il alla à Pékin participer à la réunion nationale des délégués catholiques de Chine. Il me dit qu'il critiqua ouvertement l'attitude des prêtres et évêques qui n'osaient pas affirmer ouvertement leur identité de catho¬lique universel en communion tan¬gible avec le pape et les autres catholiques du monde.

Lors de l'inauguration de l'église de Gongshan, Guy invite cordialement le Père Chang, prêtre chinois assez âgé résidant à Kunming et répondant de l'église souterraine locale. Le Père Chang accepte l'invitation et Guy lui demande de présider la cérémonie de bénédiction de la nouvelle église. Le responsable des affaires religieuses de la province du Yunnan l'apprend. Il décide de venir à Gongshan, - deux jours de voyage en automobile -, et de mettre les choses au clair.

Le jour de la bénédiction de l'église, en début d'après-midi, depuis la préfecture de Gongshan, il téléphone à Guy: «J'ai appris, dit-il, que le Père Chang est parmi vous. Dites-lui de quitter immédiatement les lieux. Dans vingt minutes j'arrive avec la délégation officielle.» Guy lui répond: «J'ai invité tous les prêtres du Yunan à venir participer à notre fête. Libre à chacun de venir ou de faire autre chose. Il n'y a aucun prêtre étranger parmi nous. Je ne fais aucune distinction entre les prêtres de Chine et j'ai demandé au doyen de présider la cérémonie. Si vous désirez participer à notre fête, vous êtes les bien venus. Mais si vous venez y mettre la discorde il risque d'y avoir de graves conséquences. Il y a ici plus de mille tibétains en costume d'apparat avec leurs coutelas attachés à la ceinture. Beaucoup ont bu passa¬blement d'alcool. Si vous les provoquez, je n'ose imaginer les conséquences!»

Une heure plus tard, deux belles automobiles officielles arrivent à l'église de Gongshan. Les autorités de Kunming saluent Guy et quelques autres personnes, mais ils ignorent manifestement le Père Chang. Puis, sans tarder ils repartent vers la capitale provinciale.

De nos jours, à Gongshan les com¬munautés catholiques sont dyna¬miques. Il y a une quinzaine d'églises et plus de 5000 fidèles. Malheureuse¬ment, depuis que le prêtre Ma Yingling a été consacré évêque de Kunming, sans le consentement de Rome, les relations avec les officiels se sont durcies. Deux prêtres autonomes, l'un ordonné à Xi'an et l'autre à Hong¬kong. et trois grands séminaristes s'occupent des activités pastorales dans la préfecture de Gongshan. Ces trois séminaristes ont terminé leurs études, mais ils refusent d'être ordon¬nés prêtres par Ma Yingling car il n'est pas en communion avec le pape et Ma Yingling n'admet pas qu'ils soient ordonnés par un autre évêque.

Depuis sa fondation, il y a plus de 150 ans, l'église thibétaine du Yunnan s'est fortifiée et développée à travers de nombreuses épreuves. Que l'Esprit Saint lui accorde sérénité, progrès et paix!


Gabriel Délèze  c.r.

 

GUY  CHICHA