LE GRAND SAINT BERNARD ET NOTRE PROTECTEUR DE LA SUISSE

Saint Nicolas de Flüe protégea miraculeusement la Suisse de l'invasion allemande le 13 mai 1940 par P. Matthias Graf
A tous ceux qui aiment notre patrie

La guerre de 1939-1945 fut un terrible danger pour la Suisse.

Beaucoup ont peine à l'imaginer, faute d'avoir vécu ces événements. Nous en avons réchappé pour diverses raisons. L'une a été la concorde entre le peuple et son armée. D'autre part, malgré la présen¬ce de profiteurs, surtout soucieux de leurs intérêts personnels et qui n'étaient Suisses que de nom, la popu-lation formait une communauté soli¬de, capable de résister au péril.

Aujourd'hui, les fossoyeurs de l'Etat se sont multipliés au point de justifier l'angoisse des citoyens prêts à sacrifier leur vie pour leur belle patrie. L'ennemi intérieur (la cinquième colonne, comme on disait alors) tient le haut du pavé. Personne ne peut chif¬frer l'effectif de ceux qui traitent la Suisse en vache à lait; l'actualité quo¬tidienne montre qu'ils sont légion.

Au soir de sa vie, l'auteur de ces lignes se demandait comment aider encore sa chère patrie, après avoir pas¬sé tant d'heures à monter la garde, dans la canicule et la froidure, au milieu des dangers de cette lointaine époque, aux frontières de l'un des plus beaux pays du monde, celui que Dieu nous a donné.

Il eut ainsi l'idée de rappeler à la nouvelle génération la figure et l'ac¬ tion de deux de nos compatriotes: le général Henri Guisan et saint Nicolas de Flüe. Sans eux et sans leur action voilà cinquante ans, la Suisse aurait subi l'invasion d'une armée ennemie et ne serait peut-être plus libre.

Mon récit reposera sur des faits certifiés par des témoins dont je connais le nom, et sur des faits que j'ai moi-même constatés. Je souhaite donc humblement être lu sans préjugé.

Il y a cinquante ans    La protection miraculeuse

Une foule de reportages imprimés, radiodiffusés ou télévisés viennent d'évoquer le début de la guerre de 1939-1945. Les médias, officiels ou' autres, n'en ont pas moins occulté l'événement qui, à cette époque, déci¬da du sort de notre pays. Je veux parler de ce qui sera le thème de cet opuscu¬le: «l'intervention» du saint patron de la Suisse, Nicolas de Flüe, auquel nous devons d'avoir évité l'agression des troupes hitlériennes.

Voici le témoignage oculaire d'un de nos soldats:

«1939 et 1940 furent deux années de mobilisation générale; l'armée devait, en effet, parer à l'extrême péril où se trouvaient le pays et le peuple. Mes camarades et moi étions prêts àverser notre sang pour notre patrie et nos familles. Nous l'avions solennel-lement juré sur le Breitfeld de Gossau (SG), serment de fidélité qui devait, ensuite, nous coûter de si lourds sacrifices!

C'était dans la nuit du 13 au 14 mai 1940. J'étais remplaçant du comman¬dant de garde. Notre troupe de couver¬ture était stationnée à Giessen, sur la Linth, entre Reichenburg et Benken. En cas d'invasion allemande, la plaine de la Linth devait être inondée, de manière à freiner l'avance des chars blindés. Le matin suivant je vis de mes propres yeux comment le canal de Binnen avait été barré. Notre unité devait aussi surveiller le tunnel du Ricken et, au besoin, le détruire à l'ex¬plosif pour empêcher le passage des convoirs ennemis.

Hitler veut envahir la Suisse

J'étais seul responsable, cette nuit- là, du service de garde. J' étais dans le bureau. Le téléphone sonna vers 3 heures du matin. Je décrochai. On me don¬nait directement de Berne l'ordre de mettre en place un état d'alerte maxi¬mum. Nos autorités avaient été infor¬mées qu'Hitler entendait jeter ses troupes, jusqu'alors invaincues, sur la Suisse qu'il voulait intégrer à son Reich. Un prétexte lui était évidem¬ment nécessaire. Sa propagande éhon¬tée s'efforçait de persuader les Alle¬mands que l'annexion de la Suisse, comme celle de la Pologne, était à la fois légitime et indispensable parce que leurs compatriotes étaient maltrai¬tés, voire tués, chez nous!

Une émission de la radio japonaise

prouvait l'imminence d'une invasion de l'armée hitlérienne concentrée dans le Bade. Le P. Max Blôchlinger, des Missionnaires de Bethléem, exer¬çait son ministère au Japon, qui était l'allié de l'Allemagne. Ecoutant un journal du soir, ce prêtre entendit que les soldats allemands avaient pénétré en Suisse à 2 heures du matin. Il appela aussitôt son confrère qui habitait dans un autre quartier et lui annonça la nouvelle. Suisses tous deux, ils s'en affligèrent. La presse japonaise relata également l'invasion. Douze heures plus tard, la radio japonaise démentit cette information. Elle déclara que l'armée allemande était restée sur ses positions. (Le 13 mai 1989, le P. Max Blôchlinger a signé une attestation confirmant ce fait; il avait été douze ans Supérieur général de son institut; en 1940, il résidait au Japon.)

Pourquoi l'immense armée d'Hitler n'a-t-elle pu entrer en Suisse? Notre frontière était assurément protégée: l'armée se tenait prête; il y avait des fortifications. La «troisième ligne de défense» était en préparation. Avouons toutefois que quelques offi¬ciers de haut rang, craignant pour leur peau, invitèrent à plusieurs reprises le général Guisan à capituler. Ce que l'on savait de l'invasion de la Pologne, de la force de frappe et de la puissance de feu de l'armée allemande était inquiétant: aux Stukas (bombardiers d'assaut) succédaient les lance- flammes, puis les blindés, etc. Notre général demeurait inébranlable. Selon des témoins, il disait toujours à ses officiers: Messieurs, nous combattrons! On ne capitulera pas! Ayez confiance en Dieu!

Rien n'est impossible à Dieu

Des officiers mécréants ironisaient sur cette foi en la Providence; ils l'as-similaient à la naïveté des catholiques qui croient à n'importe quoi, même à une naissance virginale... Le général Guisan leur répondait invariablement: Rien n'est impossible à Dieu!

La merveilleuse exactitude de cette réponse s'est vérifiée non seulement dans un lointain passé, mais aussi dans l'année de tous les dangers que fut 1940. Pourquoi Hitler n'a-t-il pu s'emparer de la Suisse? Le film du souvenir de la guerre de 1939-1945 s'achève à peu près ainsi: L'histoire ne peut expliquer pourquoi les Puis¬sances de l'Axe ont épargné la Suisse qu'elles encerclaient. C'est un miracle! L'actuel conseiller fédéral Kaspar Villiger écrivait le 5 septembre 1989: Je ne doute pas que nos seuls efforts n'auraient pas suffi à nous évi¬ter les horreurs de la Deuxième Guer¬re mondiale, sans l'aide de la Provi¬dence divine. Ceux qui ont vécu les événements dont il s'agit sont les seuls à pouvoir dire de quelle façon Elle nous a assistés!

Ecoutons leur témoignage'!

Hitler avait ordonné le contournement de la ligne Maginot (ensemble d'ouvrages défensifs français), puis l'invasion de la Suisse à 2 heures du matin, dans la nuit du 13 au 14 mai 1940.

Qu'était-il arrivé chez nous? Werner Durrer, chapelain du Ranft, connaissait les Foyers de l'CEuvre séraphique pour l'enfance (Soleure). Convaincu que la prière des enfants traverse les nuées, il avait demandé aux pensionnaires de ces maisons une neuvaine de prières afin que, par l'intercession de saint Nicolas de Flüe, Dieu daigne écarter du pays les malheurs de la guerre.

Dieu les exauça: saint Nicolas fut notre rempart contre l'invasion.

Sa vie terrestre éclaire son intervention en 1940.

Nicolas de Flüe était paysan; il par¬ticipa, en qualité de capitaine, aux campagnes militaires des Confédérés, 1 siégea dans le Conseil de son canton, renonça à la charge de landammann qui devait lui revenir, avant de tout i quitter avec l'accord de son épouse, non sans avoir pourvu à l'avenir de sa 1 famille de 10 enfants et avoir garanti ses moyens d'existence. Il s'y était résolu après nombre de veilles où il cherchait à savoir si Dieu voulait de lui ce sacrifice. Dieu voulait qu'il en fût ainsi, dit un ancien document. Nicolas de Flüe désirait s'en aller sans ressources, ce qui signifiait alors quit¬ter son pays pour l'étranger. Il voulait se rendre chez les «amis de Dieu» éta¬blis en Alsace. Il partit, vêtu d'une grossière tunique d'ermite tissée par sa femme, Dorothée, et parvint dans la vallée de Waldenburg, près de Liestal (Bâle-Campagne). Là, il passa la nuit aux alentours d'une ferme. Un paysan le découvrit et, s'étant enquis de son projet, lui déconseilla fortement l'Al-sace, où les soudards confédérés n'étaient pas les bienvenus. Recon-naissant dans cet avis la volonté de Dieu, Nicolas décida de rentrer. Il s'exposait de la sorte à l'une des épreuves majeures de sa vie: les moqueries que son retour ne manqua pas de susciter.

Une main dans le ciel

Or, c'est dans cette région des envi¬rons de Liestal qu'a eu lieu le prodige du 13 mai 1940: l'apparition d'une main dans le ciel nocturne; elle parais¬sait avoir un geste de protection; beau¬coup d'habitants de la vallée ou de soldats cantonnés dans celle-ci l'ont vue.

Quelques personnes informées de l'apparition estimèrent qu'elle se réduisait à une simple irruption de rayons dans le ciel nuageux de ce soir- là. Mais le commandant du bataillon qui surveillait la frontière, le major Deli, protestant et docteur en droit, était fermement persuadé que Dieu nous avait miraculeusement préservés par l'intercession de saint Nicolas.

Un autre fait le prouve.

L'auteur connaît le pilote du bateau qui transportait le général Guisan et son état-major lors des reconnais¬sances opérées les 16, 22, 27 et 30 novembre pour l'établissement d'une troisième ligne de défense. (J'ai pu consulter le vieux livre de bord indi¬quant les dates, les itinéraires de ces transports et leur prix horaire: 3 fr. 50, y compris la rémunération du pilote.) Ce dernier connaissait à Baden un sujet allemand qui lui confia être sûr que l'armée allemande occuperait la Suisse. Ses deux frères, officiers de haut rang, le lui avaient certifié. Un million d'hommes étaient rassemblés à cet effet entre Bâle et Constance. Hitler avait donné l'ordre de marche, mais rien ne s'était passé.

Ses deux frères lui attestèrent avoir vu deux bras lumineux dressés dans le ciel, et tout le commandement avait été bouleversé; l'entreprise avait tour¬ né court. Les Allemands étaient per¬suadés qu'une puissance d'En Haut défendait la Suisse.

Le récit d'une sentinelle

Un petit nuage apparut dans le ciel. Il grandit et prit la forme d'une main, qui finit par devenir lumineuse et si transparente que l'on y apercevait les os. Bénissante, elle se mouvait au-des¬sus de la campagne. J'avais l'impression que c'était la main de saint Nico¬las de Flüe. A mon retour de la garde, je trouvai mes camarades fort excités. «Les Allemands arrivent», me cria-t- on. Je répondis «Non, ils ne viendront pas» et je racontai ce que j'avais vu. (Déclaration de M. Zappa, photographe, Langendorf/SO).

Autre témoignage  

Mlle A.B. (l'auteur connaît son nom et son domicile) travaillait de 1962 à 1969 comme infirmière du professeur Hans Felix Pfenninger, qui était protestant. Celui-ci raconta à son infir¬mière avoir été témoin, avec d'autres officiers, de l'apparition de cette main dans le ciel et avoir dû, comme eux, le confirmer au général Guisan sous la foi du serment. Le professeur ajoutait une anecdote: le colonel divisionnaire Bircher (ancien médecin-chef à Aarau) ne voulait pas s'agenouiller, car il avait un manteau neuf et la pluie avait mouillé le sol, mais il finit par le faire. Le professeur Pfenninger était persuadé que la main était celle de saint Nicolas de Flüe. Il tenait en grand honneur ce sauveur du pays.

Le récit de Soeur Gertrude

Elle entendit par hasard le sermon d'un prêtre allemand dans la chapelle du Ranft; le prédicateur disait connaître d'anciens soldats qui lui avaient raconté qu'une nuit (d'après nous celle du 13 au 14 mai 1940), le quartier général leur avait ordonné d'attaquer la Suisse. Mais aucun véhi¬cule ne put démarrer: malgré tous les essais, pas un moteur ne réagit. On demanda des instructions au quartier général; Hitler prescrivit de changer partout la benzine. L'ordre fut exécuté sans résultat. Sur quoi l'attaque n'eut pas lieu: les Allemands reçurent l'ordre de se retirer avec l'interdiction de parler de l'affaire, sous le prétexte que l'opération était une attaque simu¬lée... Au retour, les moteurs tournaient sans difficulté; les soldats étaient tous persuadés que la Suisse avait été protégée.

Les mêmes faits ressortent des pro¬pos d'un instituteur qui en avait été témoin comme soldat; il racontait à ses élèves que tous les véhicules des troupes d'invasion étaient restés immobiles. Un secret rigoureux avait été exigé.

En sus des habitants de la vallée, 40 soldats qui étaient sur place attestèrent par écrit l'apparition: d'abord un léger nuage, qui devint une main tout à fait reconnaissable et transparente.

Afin de donner raison à des gens qui refusaient purement et simplement de croire, on demanda une expertise universitaire censée prouver que le phénomème était «naturel». Des his¬toriens tentent, aujourd'hui encore, de prouver qu'Hitler n'a jamais songé à nous envahir...

Tout, plutôt que devoir admettra qu'il y a plus grand que nous!

La prière déjoue les machinations d'un empoisonneur de puits

Des fortifications construites à temps devaient empêcher l'invasion de la Suisse: obstacles antichars, haies de barbelés, bunkers, etc. Les travaux avançaient fébrilement. Nous l'avons dit: la situation devint nettement inquiétante en mai 1940. De vigilants gardiens de notre patrie avaient sur¬pris une conversation radio dont il résultait que l'ordre d'envahir la Suis¬se venait d'être donné. On prépara à la hâte l'évacuation des enfants, des femmes et des autres personnes parti¬culièrement menacées. (Quelqu'un qui me l' a raconté en détails se sou¬vient parfaitement de la scène: les modestes bagages entassés sur des charrettes, la peur omniprésente...)

Officiers et soldats étaient partout en état d' alerte maximum, ce qui n'aurait servi à rien si le projet d'un horrible attentat avait pu se réaliser. (Mon informateur connaît le nom de la personne impliquée, l' endroit choisi pour ce crime et toutes les circons¬tances de l'épisode.) Un Suisse «ven¬du» à l'ennemi devait verser dans un réservoir d'eau potable desservant militaires et civils du poison qu'il avait dans sa cave. Ce réservoir four¬nissant quasi toute l'eau consommée dans la région, les intoxications se seraient multipliées. Dès le début de ces temps troublés, les gens sup¬pliaient à genoux le Ciel. Après une rude journée de travail, les hommes qui n'étaient pas à l'armée, les femmes et les enfants allaient en foule prier à l'église à l'appel de leurs curés; on se rendait en pèlerinage, surtout à Einsiedeln et au Ranft. Dieu voit tout: Il vit le criminel jeu du traître. Un jour, sa porte s'orna d'une pancarte «Fermé». L'homme avait disparu. Le poison avait été découvert à temps dans sa cave. A quoi auraient servi fusils et canons si un poison mortel avait mis hors de combat ceux qu'ils armaient?

On a prétendu que les Allemands trouvaient excessif le coût en vies humaines d'une conquête de la Suis¬se; ce fut aussi l'une des interpréta¬tions pseudo-rationnelles de l'inter¬vention divine qui à la prière de saint Nicolas de Flüe empêcha l'irruption des troupes du Führer massées dans le Bade. Pendant une garde, des soldats suisses auraient intercepté un message radio expliquant ainsi l'anbandon de l'exercice.

Quelle action de grâces s'éleva alors vers Dieu! Le témoin — aujourd'hui âgé — dont je suis l'écho pourrait en parler longtemps.

Le général Henri Guisan

Il a été jusqu'ici question du secours d'un saint du ciel: Nicolas de Flüe. Passons maintenant à notre dette envers un deuxième grand homme: le général Henri Guisan. Nous avons signalé sa confiance en Dieu et sa cou¬rageuse volonté de résistance. Où pui¬sait-il cette confiance en Dieu? Quel était son «secret»?
Un témoignage authentique nous éclairera.

Un service divin et d'autres cérémonies marquent chaque anniversaire de la bataille de Morgarten, gagnée la veille de la Saint Othmar (15 novembre 1315).

Les gens d'un certain âge connaissent Josef Konrad Scheuber, récemment décédé. Il avait son émission radiophonique: Le mot du jour (Wort zum Tag) et signait «Pilgrim» ses articles dans le Sonntag. Le 15 novembre 1940, ce prêtre avait célébré, comme aumônier militaire, l'office d'anniversaire de la bataille. Le général Guisan avait assisté à la cérémonie. Au retour, il ramena Scheuber dans sa voiture. Celui-ci l'interrogea sur l'ordre du jour de l'armée qui devait rester en vigueur jusqu'à la fin de la guerre. Guisan l'avait communiqué lors du mémorable rapport du Grütli; il le savait par coeur. Ensuite, le général se tut. Puis le capitaine Scheuber
reprit: Mon général, je vous prie d'excuser ma remarque: l'idée du Grütli et celle du réduit national me paraissent inspirées par un ange gardien de la
patrie.

Nouveau silence. Le général répliqua d'une voix contenue: Je vais vous révéler quelque chose que je n'ai jamais dit à personne. Je suis protestant. Vous êtes un aumônier catholique. Mais ce n'est pas parce que vous l'êtes que je vous le révélerai. Vous savez que je me lève toujours très tôt. Ma première pensée est: en étendant les bras. Les anciens Confédérés le faisaient avant le combat; je les imite chaque jour. Ce que je viens de vous dire, ne le répétez à personne jusqu'à la fin de la guerre; c'est un ordre, mon capitaine! — Mon général, je vous obéirai scrupuleusement. Josef Scheuber l'a fait. Le moment est cependant venu de publier le secret du général qui est celui d'une vivante relation de prière avec Dieu; elle lui a donné la force d'affronter sans crainte tous les dan¬gers. De ne pas écouter les officiers qui lui suggéraient d'offrir la capitula¬tion parce que eux-mêmes craignaient pour leur vie et celle des leurs; on voit ainsi pourquoi le général a repoussé ce conseil en invitant ses subordonnés à se fier à Dieu à qui rien n'est impossible.

Je reviens au récit du pilote de bateau.

En novembre 1939, on décida d'améliorer la défense du pays en ins¬tallant une troisième ligne d'ouvrage (entre Zurich et Sargans). Ce projet demandait des reconnaissances à partir du lac. Le général y procéda lui-même avec des officiers supérieurs (archi¬tectes, gens de métier). Il fallait des bateaux appropriés. Les officiers avaient bien des vedettes rapides, mais elles étaient peu fiables, trop de pétro¬le étant mélangé à la benzine. Un soir, deux officiers voulurent réquisitionner le bateau à moteur du père de notre pilote. C'était un beateau de 8 places avec un moteur standard de 8 CV. Le père ne voulut s'en dessaisir que si son fils de 30 ans, qui était complé¬mentaire, conduisait ce beateau. La condition fut acceptée. Le livre de bord en fait foi. Dès le premier jour, le batelier dut prouver aux officiers, qui se piquaient de pilotage, qu'il était un vrai loup de mer et que le lac et le bateau lui étaient plus familiers qu' à eux.

Le deuxième jour, il vit le général Guisan qui fut ensuite six jours son passager. Une fois, le bateau devait quitter Hurden à 7 h 30 en direction de l'île d'Ufenau. Guisan s'assit près du pilote, qu'il ne désignait jamais autre¬ment que par ce terme, et l'on partit. Le général interpela le pilote: Mon¬sieur, vous êtes un civil, vous voyez et entendez beaucoup de choses: je ne puis vous imposer un serment, mais je vous fais confiance, et il mit son doigt sur ses lèvres fermées. Oui, mon géné¬ral! Arrivé à Ufenau, le pilote voulut rester près de son bateau; le général lui fit suivre le groupe. Devant l'Arn¬steM, qui est l'endroit le plus élevé de l'île, Guisan rassembla ses officiers et le civil en demi-cercle et leur dit: Une lourde journée nous attend. Commen¬çons-la par la prière! et il récita le «Notre Père» en français. Notre témoin vit des yeux s'embuer d'émotion.

Pendant la traversée les jurons avait été fréquents et souvent corsés. Gui¬san écoutait en silence. Au cours de la deuxième traversée, il se leva et s'écria énergiquement: Messieurs les officiers, êtes-vous des voyous? Vous jurez tous les trois mots. Je ne veux plus entendre cela. Un officier ne jure pas! Dès lors, plus personne n'osa jurer et tout le monde s'observa. Celui qui jurait devait verser 20 centimes (à l'époque ce n'était pas rien) dans une cagnotte qui, à la fin, contribua à payer un dîner en commun.

Personne ne peut se substituer au général Guisan pour expliquer com¬bien il vénérait sainte Marie, Mère de Dieu. On sait qu'il vint plusieurs fois à Einsiedeln. Le pilote a été témoin d'un autre petit fait. Durant un trajet, il laissa tomber un chapelet de sa poche en sortant de celle-ci un mouchoir. Le chapelet arriva sur le banc du général qui le ramassa et dit au pilote: Vous êtes catholique! Montrant le chapelet à ses officiers, il leur dit: Je voudrais entourer la Suisse d'un pareil rosaire! Ne sommes-nous pas aussi grande¬ment redevables à Notre-Dame de la protection de la Suisse qu'elle aime maternellement?

Terminons par une autre évocation: son mérite pourrait être de montrer ce que la femme peut faire de mieux pour la défense de la patrie et du peuple.

L'intelligente et pieuse épouse du général Guisan se tenait à ses côtés et l'assistait à tous les moments diffi¬ciles. Son modèle aurait pu être l'épouse de Werner Stauffacher. Elle renforçait la confiance en Dieu de son mari, l'encourageait par sa prière et, si elle le pouvait, par sa présence. drapeau de tel bataillon territorial. Le général le fit chercher par un adjudant. La femme se mit à genoux, embrassa l'étoffe, y plongea son visage et dit à l'enfant: Voici le drapeau sous lequel a servi ton père, celui qui s'est incliné sur sa tombe. Ton père était un appointé, c'est-à-dire un bon soldat. Deviens-le toi aussi! Des larmes cou¬lèrent sur le visage hâlé du général de 71 ans.

Puissions-nous avoir aussi beaucoup de bons soldats, beaucoup de bonnes mères et des hommes comme le général Guisan, mort à minuit le 7 avril 1960 et enseveli le 12, entrant ainsi dans la patrie céleste après avoir si fidèlement servi notre patrie terrestre et l'avoir sauvegardée.


50 ans après
Les adieux du général Guisan

Le 19 août 1945, à Berne, le général Guisan prit congé de sa vaillante armée. Les drapeaux et les étendards de toutes les unités formaient une forêt sur la grande place devant le Palais fédéral. La fanfare montée joua la marche du général Guisan. Les alentours de la place étaient noirs de monde. Le général se tenait près de l'entrée du Palais fédéral. La main levée, il prononça ses dernières paroles de chef suprême de l' armée: Adieu, valeureuses bannières! je vous rends intactes, libres et fières aux autorités du pays!

Quand tous les drapeaux furent por¬tés dans le Palais, une femme franchit le portail avec son petit garçon, remer¬cia le général et demanda où était le
En 1939-1940, le pieux général Guisan se préoccupa d'étendre les for-tifications dressées contre l'ennemi extérieur. Il érigea sa troisième ligne de défense, entre autres lieux, dans la région de Benken, à laquelle se ratta¬chait autrefois Altwies, dans la partie supérieure du Buchberg (Maria Bild¬stein), dans le district de Gaster. L'au¬teur participait nuit et jour à ces travaux.

Cinquante ans plus tard, en 1989-1990, des hommes et des femmes de cette contrée s' activèrent à opposer une digue à l'ennemi inté¬rieur de notre pays; ils voulurent construire une chapelle en l'honneur de saint Nicolas de Flüe et de Notre- Dame d' Altwies.

La bénédiction de la première pierre et celle des travaux déjà entrepris est prévue le 13 mai, anniversaire du jour où saint Nicolas sauva la Suisse d'un si grand danger.

La chapelle et la cloche devraient être inaugurées pour la fête de Saint- Nicolas de Flüe, fixée au 25 septembre lors de sa canonisation par le Pape Pie XII. Cette cloche sonnera matin et soir l'angélus et portera au loin l'écho de la prière inscrite en elle:
Saint Nicolas de Flüe (Père de la patrie).
Sainte Marie (Notre Mère et Mère de notre pays)

Obtenez-nous bénédiction (c'est-à- dire les biens terrestres) et salut (c'est- à-dire la grâce de Dieu en ce monde et dans l'éternité).

P Matthias Graf ancien de la gofus 1/80

 


Annexes

Hitler voulait attaquer la Suisse

Les faits suivants montrent que Hitler voulait attaquer la Suisse:

1. Vers le 10 mai, M. Ruegger, ambassadeur de Suisse à Rome, apprit du représentant des Etats-Unis que seul un miracle éviterait la guerre à la Suisse. Les Allemands allaient, en effet, entreprendre quelque chose sur leur flanc gauche.

2. Le 11 mai 1940, le service de renseignements suisse écrivait, dans son évaluation de la situation: On observe sur le Rhin des préparatifs en vue de la construction de ponts. Des panneaux ont été posés aux abords de la frontière allemande, indiquant les distances exactes jusqu'en Suisse...

3. Le 12 mai 1940, de gros obusiers ont été installés sur le Hornberg. Ils sont assez proches du Rhin pour per¬mettre des tirs sur nos bunkers, près du fleuve.

4. Le colonel Gauché, chef du servi¬ce de renseignements français, parle des graves soucis que lui cause le sort de la Suisse; il parle de concentrations de troupes dans la vallée de la Wiese et dans la Forêt-Noire.

5. Des rapports venant de milieux diplomatiques de Berlin donnent les mêmes informations.

6. Le 12 mai: Goebbels dit dans un discours: Dans 48 heures l'Europe ne comptera plus aucun Etat neutre.

7. Les Français annoncent une forte concentration de troupes vers Tuttlingen. Une division de chasseurs parachutistes a quitté Stuttgart en direction du sud.

8. Le colonel Gauché avise confidentiellement l'attaché militaire suis¬se que, selon une source absolument sûre, l'attaque de la Suisse a été décidée.

9. Témoignage susmentionné du P. Blôchlinger (la radio et la presse japo¬naises annoncent, puis démentent l'in¬vasion de la Suisse).

10. Hitler était fort irrité contre la presse suisse. En Suisse, les nazis s'at-tendaient à une attaque allemande (cf. ci-dessus, Mlle N., la soeur des deux officiers supérieurs allemands).

11. Les Allemands avaient d'autant moins de raison de retarder l'attaque qu'ils savaient que l'équipement de notre armée laissait encore à désirer...

 

Souvenirs de ces jours-là

Le Père Viktor Notter, actuellement missionnaire à Taitung (Taïwan), était dans sa jeunesse missionnaire en Mandchourie. Il écrit qu'il séjournait à la résidence épiscopale de Tsitsikar. Un dimanche après midi l'évêque, Mgr Hugentobler, alla au petit sémi¬naire avec l'économe, et le P. Viktor dut garder la maison; on apporta le journal chinois. La «une» portait en gros caractères que l'armée allemande avait envahi la Suisse. La Mandchou¬rie était alors une colonie du Japon, lui-même allié de l'Allemagne.

A.M. habitant aujourd'hui Saint-Gall, raconte: En avril—mai, j'étais mobilisée et affectée à un service de bureau et de téléphone à Berneck. J'étais la seul SCF (soldat du service complémentaire féminin) dans le régi¬ment de couverture frontière de la vallée du Rhin. Cette nuit-là (13-14 mai 1940), l'alarme avait été donnée à 2 heures; nous étions prêts: le sac et la couverture de laine étaient à portée de main. Je devais pousser mon vélo dans la nuit, accompagnant mon capi¬taine qui devait me présenter à des postes de garde. Dans un hameau dont je ne me rappelle plus le nom, d'une salle de classe. Personne ne songeait à dormir. Je remis au capitaine les tranquillisants que m'avait passés ma soeur; nerveux, il les consomma.

Il était fort impressionné par un appointé étudiant catholique en théo¬logie qu'il admirait pour son calme et son impavidité. Moi-même, je croyais que saint Nicolas pourrait protéger le pays.

C.M., téléphoniste dans une centra¬le téléphonique proche de la frontière du Rhin était de service dans la nuit du 13 au 14 mai 1940. Vers deux heures, elle fut avisée que les troupes allemandes tenteraient probablement d'envahir la Suisse dans une demi- heure. «Préparez-vous!» C.M. savait que, sa centrale serait inévitablement attaquée, car elle abritait aussi une centrale militaire d'émission où abou¬tissaient une grande partie des lignes de la frontière du Rhin. Elle savait aussi qu'un ordre de service lui inter¬disait de quitter son poste. Apeurée, elle promit un pèlerinage à saint Nico¬las si celui-ci l'aidait à sortir vivante de la centrale, le lendemain. Ainsi fut fait: les Allemands n'entrèrent pas, et C.M. tint sa promesse.

 


Postface


Dans son livre Die Schweiz muss doch noch geschluckt werden!, l'historien suisse Klaus limer affirme que la Suisse est restée menacée long¬temps après les 13-14 mai 1940. Des plans d'action militaires récemment découverts montrent que Hitler persis¬tait à vouloir prendre la Suisse.

Ainsi, par exemple, le service des opérations de l'état-major général reçut, le matin du 24 juin, l'ordre d'examiner à bref délai la question de l'occupation de la Suisse. Le même jour, le général Walther von Brau¬chitsch, commandant en chef de l'ar¬mée, se vit adresser un préavis selon lequel l'occupation de la Suisse devait être une tâche spéciale du corps d'armée C.

Au début juillet, de grands déplace¬ments de troupes, six forts détache¬ments prélevés sur les neuf divisions que comptait la 12e armée, furent envoyés à proximité de la frontière suisse et donnèrent la mesure du péril qui pesait sur notre pays.

Ce danger tarda à disparaître. Nous disposons, en effet, notamment d'un plan d'attaque détaillé du 12 août 1940.

Pourquoi Hitler ne put-il s'emparer de notre pays?

Cette question a provoqué de nombreuses discussions et conjectures.

Qui aura lu notre petit cahier connaîtra le récit des faits; il saura que, durant les événements de mai 1940, d'inlassables prières sont mon¬tées vers notre-Dame d'Einsiedeln et vers saint Nicolas de Flüe. Le lecteur verra donc le mystère s'éclaircir.

Dieu ne peut-Il, aujourd'hui com¬me alors, être un efficace remède aux mille difficultés de la Suisse? Oui, si nous nous remémorons l'antique exhortation: Priez, libres Suisses, priez!

Bennau, mai 1990          Tiré de la revue du Grand Saint Bernard

dmc en la fête de Saint Vincent Ferrier 2016