GIRAUDEAU Pierre-Philippe (1850-1941) (MEP)

Après ce long silence, ne convient-il pas de rappeler le souvenir de nos morts et, spécialement, de celui qui fut le doyen d'âge de notre Société?

Vers 1935, Monseigneur Giraudeau, sentant ses forces diminuer (il avait alors quatre-vingt-cinq ans),

avait demandé au Saint-Siège de le relever de sa charge. En l'été de 1936, Rome fit droit à cette demande et confia l'administration du vicariat apostolique de Tatsienlu à Monseigneur Valentin, coadjuteur depuis 1927. Dès lors, le vénéré prélat vécut dans la retraite. Peu à peu, la vue et l'ouïe déclinèrent; la mémoire fut parfois en défaut, mais l'intelligence resta lucide jusqu'à la fin. Les causes qu'il avait si bien servies: sa Mission, l'Eglise et la France demeurèrent l'objet de ses préoccupations. Il célébrait souvent le saint sacrifice de la messe à ces intentions ett dans ses longues et pieuses visites au saint Sacrement, les recommandait spécialement au Dieu de l'Eucharistie, au Sacré-Coeur, à la sainte Vierge, à saint Michel, à sainte Thérèse. de l'Enfant-Jésus. Il s'intéressait aux travaux de son successeur et des missionnaires, prenait part à leurs difficultés et à leurs joies. Quand la lutte devenait plus vive ou que Mgr Valentin devait plaider les intérêts de la Mission. il redoublait de ferveur et prolongeait ses stations dans sa petite chapelle. Il mérita bien le titre de " grand prieur " que lui décernait son entourage.

Dans sa jeunesse, il avait eu des relations avec quelques zouaves pontificaux et il eut même l'idée de les suivre à Rome pour la défense du Pape. Toute sa vie, il garda au vicaire du Christ un filial attachement et, chef de Mission, il s'empressa d'exécuter ses directives avec la plus entière soumission. Dans ses entretiens, il revenait volontiers sur les difficultés de l'heure présente et recommandait de prier pour l'Église et son Pasteur suprême.

Il ne séparait pas la France de l'Église et mettait tout son espoir en la fille aînée de l'Eglise. Ancien combattant de la guerre de 1870, il sentait bouillonner le sang dans ses veines, dès qu'il s'agissait de la défense de la Patrie. Au cours de la guerre 1914-18, il suivait les phases de la lutte, fixait sur ses cartes la position des belligérants et supputait les chances de succès. Son bureau, qu'il appelait son Capharnaüm, était transformé en bureau d'état-major. Durant la dernière guerre mondiale, sa vue ayant baissé, il se faisait lire et expliquer les communiqués et, jamais, ne désespéra de la France, dont il jugeait l'existence et la grandeur nécessaires à l'Europe et au monde.

Il ne devait pas apprendre sur cette terre l'heureuse issue de la lutte. En octobre 1941. les forces l'abandonnèrent, les jambes refusaient leurs services. A la suite de chutes, qui auraient pu être mortelles, il dut renoncer aux petites promenades dans la cour ou le jardin, appuyé sur son serviteur qu'il continuait d'appeler son "jeune homme" bien qu'il eût l'âge d'être grand père.

La mort ne l'effrayait pas; il l'appelait peut-être de ses voeux et de ses prières. Au début de novembre elle était à la porte: la parole devint embarrassée et le teint livide. Le 12 au soir. Monseigneur Valentin proposa au malade les derniers sacrements qu'il reçut avec la plus vive piété et la plus entière soumission à la volonté divine, répondant aux prières du rituel et présentant les mains pour les onctions. La nuit fut agitée et pénible; la souffrance arrachait au malade de longs soupirs ; le pouls battait à un rythme accéléré, la température restait élevée. Vers cinq heures trente du matin, pendant que Monseigneur Valentin, assisté de quelques missionnaires, récitait les prières des agonisants, le vaillant évêque s'endormit paisiblement dans le Seigneur, comme s'éteint une lampe sans huile. Le défunt avait quatre-vingt-onze ans d'âge, soixante-trois ans de Mission. dont quarante-quatre d'épiscopat.

Durant trois jours, sa dépouille mortelle, revêtue des ornements épiscopaux, resta exposée dans le salon de l'évêché où ' des groupes de religieuses, d'écoliers et de chrétiens se relayèrent pour la veillée funèbre. La cérémonie d'inhumation, le dimanche 16 novembre, fut un véritable triomphe. De l'évêché à la pro-cathédrale, où fut célébrée la sainte messe, de la pro-cathédrale au cimetière de la porte du Nord, le défunt, accompagné d'un imposant et pieux cortège, traversa une dernière fois la petite ville de Tatsienlu. une foule sympathique et émue faisant la haie des deux côtés de la voie. Et maintenant il repose, après sa longue journée, auprès de Monseigneur Chauveau, l'un de ses prédécesseurs, du Père Déiean qui fut son provicaire et des Pères Davenas et Ménard, laissant à tous l'exemple d'une vie bien remplie.

Defunctus adhuc loquitur.

dmc

Scan - 22.05.2013