QUERELLE DES RITES

Les conséquences de la querelle des rites auraient-elles pu être évitées si l'empereur Kangyi n'avait pas été mêlé au débat ?

Il est clair que la querelle des rites fut désastreuse pour l'Église catholique en Chine.

Mais la raison pour laquelle l'empereur Kangxi y fut mêlé ne va pas de soi. L'analyse des événements montre que la participation de l'empereur Kangxi se révéla non seulement inutile, mais même funeste pour toutes les parties impliquées. La querelle des rites consistait, à la base, en un débat purement ecclésiastique, et elle aurait dû être résolue par l'Eglise elle-même.

Dans une certaine mesure, le contexte de la querelle des rites peut se comparer à la situation actuelle en Chine, si on la considère du point de vue des différends qui subsistent entre communautés « officielles » et « non-officielles » de l'Eglise catholique.

Lorsque la communauté ecclésiale est traversée par des tensions, elle devrait avoir recours au Saint-Siège pour les résoudre. Si l'une des parties encourage l'ingérence des autorités civiles, aucune solution réelle ne peut être trouvée, bien au contraire, la situation ne peut même qu'empirer.

L'historien chinois Lee Shiu Keung a détaillé ce processus en détail : « En septembre 1645, un décret de la Congrégation de la propagande de la foi bannit pour la première fois un certain nombre de rites chinois.

Les jésuites savaient que la présentation de leur point de vue à Rome avait été biaisée par De Morales. Ils envoyèrent donc un délégué bien informé à Rome, Martino Martini, pour expliquer en quoi consistaient les rites autorisés par la mission jésuite en Chine.

Le résultat fut qu'en mars 1656, un autre décret permit aux chrétiens chinois de pratiquer les rites dans le cadre des conditions spécifiques édictées par les jésuites...

En 1693, le vicaire apostolique français Charles Maigrot promulgua des ordres péremptoires interdisant l'usage des termes Tian et Schangdi pour désigner Dieu, et bannissant les rites funéraires traditionnels. Maigrot exigea également que le confucianisme fût désormais décrit selon les règles que lui-même prescrivait, si bien que présenter les rites confucéens aux esprits comme un acte culturel plutôt que religieux devenait interdit. Sa lettre pastorale fut transmise à Rome.

Pendant ce temps, en 1706, les jésuites de Pékin demandèrent à l'empereur Kangxi son opinion sur ce sujet. Kangxi déclara que les Chinois conservaient les tablettes de leurs ancêtres pour exprimer leur gratitude envers l'aide et l'éducation qu'ils avaient reçues d'eux. En ce qui concerne le "ciel", Kangxi affirma que cette expression pouvait prendre un sens métaphorique, et que par conséquent elle était loin de toujours désigner le ciel matériel.

"Quand un officiel adresse un écrit au trône impérial pour exprimer sa gratitude, il se réfère à l'empereur comme à "la terrasse/le piédestal de sa Majesté", et lorsqu'un officiel passe devant le trône il exprime son respect. Appeler le ciel "Shangdi" (l'empereur suprême) revient au même que de souhaiter à l'empereur dix mille année de vie ou de le désigner comme étant celui qui détient le pouvoir. Les noms peuvent être différents, mais le respect qu'ils expriment est identique".

Lee Shiu Keung a également souligné la dimension politique de la réponse de l'empereur, et noté qu'une telle intervention dans des matières théologiques, de la part d'un non chrétien, ne pouvait que déplaire à la Congrégation de la propagande de la foi et au Saint-Office.

L'avis de l'empereur ne fit que renforcer la détermination du Saint-Office qui, le 20 novembre 1704, publia un décret bannissant les rites. En 1705, le légat du pape, le patriarche Maillard de Tournon, arrivait à Pékin. Le point de vue de l'empereur, qui fut communiqué à de Tournon, était que le Saint-Siège devait ou bien accepter les rites chinois comme étant compatibles avec la foi chrétienne, ou bien accepter que le christianisme disparaisse de Chine. Le point de vue de De Tournon était que seul le pape pouvait prendre une telle décision, et non pas l'empereur. Sa mission se solda par un échec.

Lorsqu'une traduction de la bulle du pape parvint à l'empereur Kangxi, celui-ci s'en sentit blessé, et il décida dès lors de bannir les missionnaires qui ne se conformeraient pas à ses vues. Il écrivit ainsi : " Après avoir lu ce document, l'on ne peut que conclure que les petits hommes des pays occidentaux ne sont pas en mesure de discourir des grandes coutumes de la Chine. Hélas, aucun Occidental n'est capable de maîtriser les classiques chinois.

Leur conversation et leurs opinions suscitent souvent le rire. A présent que je lis la déclaration composée par ce sujet étranger, je la juge très semblable aux hérésies et au sectarisme des moines bouddhistes ou des prêtres taoïstes. Il n'est pas possible de trouver de meilleur exemple d'une ignorance aussi radicale.

En conséquence de quoi, aucun Occidental ne prêchera dans l'Empire du Milieu. Nous les interdirons afin d'éviter davantage de troubles." En réalité, les papes n'avaient eu aucune intention de heurter Kangxi.

L'empereur se sentit offensé à cause de raisons purement contingentes. Si les jésuites n'avaient pas fait appel à lui pour régler la querelle des rites, sa participation au débat aurait pu être évitée.

Ni le Saint-Siège, ni la cour mandchoue ne sont à l'origine de la tension qui les opposa.

Malheureusement, au bout du compte, chacune de ces deux parties s'éprouva comme blessée par l'attitude de l'autre. Il est tout à fait justifié de dire que le bannissement des rites chinois rendit le catholicisme impopulaire au sein de la population chinoise elle-même.

Mais l'intervention de l'empereur aboutit à quelque chose de bien pire : la prohibition complète de la foi catholique. Les Eglises locales chinoises n'eurent pas d'autre choix que d'entrer en clandestinité.

Dr. Anthony LAM  Centre d'études du Saint-Esprit   Hong-Kong 

EXTRAITS tirés de Missions étrangères de Paris Asie et Océan Indien N° 452 juillet - août 2010

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