LES CHIENS DU GSB

Mais une question se pose. Depuis quand le Grand-Saint-Bernard possède-t-il des chiens ? Probablement dès 1660 ou 1670. En tout cas, dans les documents que nous possédons. Nous n'avons aucune preuve qu'on en ait gardé auparavant. C'est donc un anachronisme de représenter notre patron saint Bernard avec un de nos chiens actuels.

Et voici une autre question qui fut très débattue : « D'où venaient les premiers chiens ? » La réponse ne fait pas de doute aujourd'hui ; ils furent amenés des vallées voisines du Valais ou de Vaud où la race avait subsisté pendant le Moyen Age.

D'autre part, il est absolument absurde de prétendre que toute la race des Saint-Bernard proviendrait d'un couple isolé qui aurait magnifiquement prospéré à l'Hospice ou d'un dogue danois qu'un comte aurait laissé et qu'on aurait croisé avec un chien berger du Valais ou des Pyrénées.

Voici une anecdote racontée par F.Robert : en 1787, trente brigands profitèrent de l'hospitalité mais avant de partir, ils exigèrent encore qu'on leur remît le coffre-fort ; le Prieur essaya de les en dissuader, puis, devant leur obstination, il les conduisit vers les chiens : la seule présence de ces molosses eut plus d'effet sur eux et ils quittèrent immédiatement le monastère(2).(2). F.Robert : « Voyage dans les XIII Cantons suisses », 1789. Cette anecdote est reproduite dans de nombreux récits de l'époque, dont quelques-uns ajoutent que les brigands furent mis en pièces...

En 1700 et auparavant, comment assurait-on le passage du col en hiver ? – Voici encore le témoignage du Prieur Ballalu : « On appelle ici hospitalier un valet qu'on engage tous les ans pour conduire et aller à la rencontre de ceux qui passent par cette montagne depuis la fête de Saint-Martin jusqu'au 15 mai. Pendant cet espace de temps, il va tous les jours une fois jusqu'à une petite grotte qui est du côté de Bourg-Saint-Pierre et qu'on appelle l'Hôpital, pour voir et assister ceux qui gravissent la montagne ; en même temps, il conduit ceux qui se trouvent dans la maison et qui veulent descendre du côté de Bourg-Saint-Pierre. Il part toujours vers les 9 heures du matin et quand les jours sont plus longs, il part à 8 heures pour faire son tour, après avoir entendu la messe.

» Quand il s'en va, il prend toujours du pain dans les poches et le frère buffetier lui donne une bouteille remplie de vin, il présente à boire à tous les étrangers qu'il rencontre et à tous ceux qui manquent de forces pour arriver jusqu'à ce monastère, particulièrement aux pauvres. Il se sert d'un grand bâton, long comme une pique, pour se soulager en marchant dans les neiges.

» Quand l'hospitalier a fait une fois ce tour, de ce jour il n'est plus obligé de retourner dans la montagne, à moins qu'on apprenne qu'il y a des gens qui ne peuvent plus avancer ou qu'ils ont été surpris par les avalanches ; alors il revient seul ou avec des religieux qui vont assister ceux qui se trouvent embarrassés parmi les neiges ou la tempête. Il est encore obligé d'aider à retirer les corps de ceux qui meurent sur la montagne au cas échéant. Il emploie ordinairement deux heures pour faire ce tour quand le chemin est bon et quand il n'est pas arrêté pour assister quelqu'un. »

Pour comprendre cette coutume, il faut savoir qu'il était de règle que les voyageurs couchent à Bourg-Saint-Pierre ou Saint-Rhémy et y partent de bonne heure le lendemain pour arriver à l'Hospice. Cependant, ce service ne pouvait conjurer tout péril. Aussi Ballalu devait-il avouer : « Il ne se passe presque point d'année qu'il ne meure ici quelqu'un ou plusieurs de ceux qui restent malades ou qui sont surpris dans la montagne par les avalanches ou par la rigueur du froid, restant gelés avant de pouvoir arriver ou être apportés ici. » 

Obituaire : Livre se trouvant à l'Hospice et contenant les noms de toutes les personnes mortes sur la montagne.

Dès 1750 environ, l'hospitalier ou le « marronnier », comme il s'appellera désormais, commence à dresser des chiens et à se servir de ces utiles compagnons dans ses courses. Aussi les « morts blanches » deviennent-elles plus rares.

Cette même année (1774), le naturaliste genevois Bourrit visite le Grand-Saint-Bernard et signale ce fait en ces termes : « C'est par ces avalanches que plusieurs religieux ont péri. Des chiens d'une grosseur extraordinaire, qui étaient dressés au soulagement des voyageurs soit pour leur aller au-devant et leur servir de guides au milieu des nuages et des neiges, y ont aussi péril.(5) »

Dès lors, les chiens entrent dans la littérature. Le savant de Saussure, en 1786, parle longuement des secours donnés aux passants. « Le marronnier, dit-il, est accompagné d'un ou de deux grands chiens qui sont dressés à reconnaître le chemin dans les brouillards, les tempêtes et les grandes neiges ainsi qu'à découvrir les passagers qui y sont égarés. Lorsque les victimes ne sont pas trop enfoncées dans la neige, ajoute-t-il, les chiens les découvrent aisément, mais leur instinct et leur odorat ne peuvent pas pénétrer à une grande profondeur ; alors les religieux sondent l'avalanche avec de grandes perches de place en place(6).
5 « Description des aspects du Mont-Blanc », par M. T. Bourrit, 1776.
6 « Voyages dans les Alpes », par de Saussure, 1786.

La Révolution française approchait et, avec elle, les grands mouvements de troupes. N'est-ce pas sans coïncidence que l'on lit dans un livre paru en 1789 : « Un devoir essentiel du massier (aumônier), c'est d'entretenir la meute des chiens qui fouillent les neiges et remettent sur la voie quand on s'est égaré, et de dépêcher à propos les marronniers qui vont tous les jours en hiver au-devant des passants ?(7)
(7) « Essais historiques sur le Mont-Saint-Bernard », par Chrétien des Loges, 1789.

Nos chiens se devaient d'être associés au renouveau religieux du XIXe siècle. Chateaubriand leur a consacré une page à jamais célèbre dans son « Génie du Christianisme ». 

« Nos chiens ne craignent jamais le froid ; la nature bienfaisante les habille pour le climat qu'ils habitent. Quelques-uns d'entre eux ont été assez susceptibles d'éducation pour s'accoutumer à porter un petit bât et deux vases fermés qu'on y attache. Ils suivent avec cet attirail un domestique jusqu'à notre vacherie qui est a une lieue (La Pierre) et ils en rapportent du lait et du beurre pour la maison ; mais, quoiqu'on en dise, ils n'y sont jamais allés seuls. »(9)
(9) « Le Mont-Joux ou le Mont-Bernard ». An IX. Discours historique du 20 Messidor, an VIII, Suivi d'une lettre de M. Murith. 

Les chiens étaient là pour faciliter le passage. Les marronniers leur avaient appris à marcher devant eux et c'était un plaisir de les voir à l'œuvre. Même dans les neiges les plus épaisses, le chien avançait avec son large poitrail et ses puissantes pattes et laissait derrière lui un large sillon. Lorsqu'il était fatigué, il sortait carrément de la piste comme pour céder sa place de chef de file ou solliciter un moment de répit. Dans le brouillard et la tempête, il était toujours un guide sûr et ne perdait jamais son chemin qui, de la sorte, était battu jour après jour. Aussi, le passant n'enfonçait guère dans la neige. Sortait-il de la piste et errait-il à l'aventure, le chien et courait droit à lui pour le recueillir.

Le Saint-Bernard fut le premier chien d'avalanche. Comment agissait-il ? D'après les témoignages recueillis, lorsque la victime était vivante, le chien se mettait à gratter la neige qui la recouvrait. Sinon, le chien s'asseyait sur sa tombe et montrait ainsi la place où gisait le cadavre.

Vers le milieu du XIXe siècle, notre élevage subit une crise sérieuse, due à une consanguinité trop grande. Comme en de semblables cas, on demanda des chiens à notre Hospice du Simplon et du Petit-Saint-Bernard. Cependant, en juillet 1855, il ne restait à l'Hospice qu'un seul couple dont les portées ne réussissaient pas. Or, au Simplon, on avait vendu tous les petits. C'est alors qu'on pensa aux terre-neuve à poils longs, parce que ces chiens se rapprochaient le plus des nôtres par leur intelligence et leur force. Au témoignage de M. Schumacher, qui s'entretint longuement de cette question avec nos anciens chanoines, on ne tenta jamais d'autres croisements. D'ailleurs, le but désiré fut atteint sans qu'il en résultât un dommage pour la race : nos chiens furent désormais plus forts et plus endurants.

En cette même année 1855, on accepta deux terre-neuve de Stuttgart ; ces chiens étaient aussi employés sur d'autres cols avec succès. Toutefois, ce croisement semble avoir eu lieu par surprise. En automne 1857, « une mère à poil ras qui avait été en temps convenable isolée du mâle à poils longs que nous avons en ce moment (peut-être le terre-neuve dont parle M. Deléglise dans la lettre de 1856), a mis bas dix petits dont deux à poils laineux ». A partir de cette date, une nouvelle vigueur est donnée au chenil. En 1858, on put vendre cinq chiens, l'années suivante huit et l'on continua à ce rythme.

Si l'on remonte plus haut, le fameux Barry avait les poils courts, de même Lion vendu en Angleterre en 1815, de même encore ceux qui furent représentés en peinture en 1695. Ainsi, l'Hospice a toujours gardé les chiens à poils courts ; après ce croisement, il a dû éliminer les chiens à poils longs qui apparaissaient de temps à autre, parce que la neige s'y attachait facilement et gênait leur marche et leur travail.

Dès lors, dans leurs nombreux voyages à travers notre pays, ils ramenèrent chez eux de beaux sujets. C'est à l'exposition de Birmingham, en 1862, que nos chiens furent appelés officiellement pour la première fois « Saint-Bernard ». Cette appellation fut reconnue universellement en 1880. Auparavant, on les nommait : massif alpin, Heilige Hunde, Chien-Barry, chiens du couvent, chien alpin... 

D'après le témoignage d'un des derniers marronniers, le nombre de ces beaux et braves chiens était en moyenne de douze à quinze adultes. Parfois le contingent était plus élevé ; ainsi à un moment donné, plusieurs nichées bien réussies avaient porté ce nombre à trente-huit. Toutefois, le chiffre moyen fut vite rétabli ; on transporta certains jeunes à Saint-Oyen, d'autres à Martigny, d'autres au Simplon.

Mais leur devoir essentiel restait celui de tracer la piste devant le marronnier, car le passage était plus fréquenté que jamais. Au moins vingt-cinq mille visiteurs par an franchissaient le col ; parmi eux se trouvaient de nombreux ouvriers italiens qui venaient travailler en Suisse. Ils arrivaient tôt au printemps, alors que les hauteurs étaient encore enneigées, et repartaient tard l'automne, après les premières chutes de neige.

Le progrès moderne allait bientôt porter un rude coup à l'activité de nos chiens. Dès 1906, le percement du tunnel du Simplon devait faciliter le passage des Alpes ; petit à petit les plus pauvres mêmes s'habituèrent à voyager en train et l'on peut dire qu'après 1918 rares étaient encore ceux qui franchissaient à pied en hiver le rude col du Grand-Saint-Bernard. Autre innovation : le ski employé régulièrement dès cette date rendait inutiles les pistes pour piétons que traçaient régulièrement jusqu'alors les chiens.

Après la première guerre mondiale, il n'y eut donc plus de marronniers et l'entraînement des chiens fut relâché. Dès lors, chaque fois qu'un voyageur veut monter au Grand-Saint-Bernard l'hiver, il s'annonce par téléphone depuis Bourg-Saint-Pierre et il peut encore utiliser les appareils de l'Hospitalet et du Tronchet. Par mauvais temps, le passage est déconseillé ; il est formellement défendu en cas de danger. Par beau temps, un novice chausse ses skis et part à la rencontre des voyageurs fatigués ou des visiteurs bienvenus. Le chien n'est guère utilisé, car il ne peut plus rivaliser avec le ski à la descente, mais on l'apprécierait encore comme guide au moment où un brouillard subit empêche toute orientation. 

Ils restent maintenant à l'Hospice comme un témoignage vivant du passé. Jamais d'ailleurs il ne nous ont quittés, ainsi que l'on prétendu certaines rumeurs, et nous ne pensons pas non plus nous en séparer un jour. 

Extraits tirés de "Les chiens du Grand-Saint-Bernard et leur sauvetages" par le Chanoine Marcel Marquis, aumônier de l'Hospice - Edition Grand-Saint-Bernard - 1963

dmc le 11 septembre 2016