TEMOINS DE DIEU DANS L'ESPRIT DE SAINT MAURICE

Avoir peur et trouver un secours dans la peur

« N'ayez pas peur ! » Cette exclamation sortant de la bouche de Jésus, nous la rencontrons régulièrement lorsque nous lisons le Nouveau Testament. Jésus, qui dans l'Évangile de ce jour précise davantage son appel, dans le sens que nous ne devons pas craindre « ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme », a bien sûr de bonnes raisons de parler ainsi.

Toutefois, il est légitime de se demander qui l'autorise à s'exclamer ainsi, suscitant peut-être davantage le scepticisme que l'approbation de ceux qui l'écoutent. C'est tout du moins ce qui arrive aujourd'hui lorsque, par exemple, des politiciens essaient de détourner les citoyens de leurs peurs, voire même de leur interdire de les éprouver. Aux personnes saisies par la peur face aux événements néfastes constatés aujourd'hui dans la société et le monde actuels, ils répondent qu'en politique la peur est un conseiller terriblement mauvais.

Mais peut-on tout simplement interdire aux êtres humains d'avoir peur, surtout quand il y a vraiment raison d'avoir peur ? Dans notre monde actuel, il y a des faits comme les morts en masse dans les pays dits du Tiers Monde, la destruction déjà bien avancée de la couche d'ozone, la mondialisation de l'économie et l'afflux incessant de réfugiés qui, à juste titre, suscitent la peur. De nos jours, les multiples visages de la peur montrent que cette dernière est indissociable de l'homme, tant est que quiconque prétendant abolir la peur devrait en fait abolir l'homme.

Des cette situation, nous demandons à nouveau Jésus: « N'ayez pas peur dire peur» Et nous nous demandons a fortiori ce qui autorise Jésus à formuler une telle exigence. Dans cette situation, seule une écoute attentive de ce que Jésus entend vraiment nous dire, peut nous aider. Car Jésus n'exige pas simplement de ses apôtres qu'ils n'aient pas peur mais il en donne la raison précise :  "Vous valez mieux que tous les moineaux. » En cela, Jésus se distingue des politiciens actuels qui veulent détourner les citoyens de leurs peurs. Car seul peut dire aux autres : N'ayez pas peur » celui qui peut en même temps dire :  "Vous valez mieux que tous les moineaux. »

Pour rendre ceci encore plus clair, Jésus emploie une image fortement expressive: "Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés." Quiconque a un jour tenté l'expérience impossible de compter les cheveux de quelqu'un comprendra immédiatement ce que par-là Jésus veut nous dire : Dieu est personnellement proche de chaque être humain et l'aime sans limite, Dieu s'occupe de chacun des hommes qui pour lui a une valeur sans fin. Car le Dieu que Jésus proclame n'est pas simplement la représentation d'un au-delà abstrait ou un être suprême quelconque mais un Dieu présent dans la vie des hommes et qui s'adresse à eux. Ce n'est que grâce à la promesse de la présence divine que la peur de l'homme peut être assumée.

A l'imitation du Christ, martyr originel

C'est par ce Dieu que saint Maurice a intérieurement été touché et profondément convaincu. Voici probablement la raison fondamentale pour laquelle avec ses compagnons, il refusa d'exécuter l'ordre de Maximien d'utiliser la force contre les chrétiens, ce qu'ils payèrent de leur vie comme le raconte Eucher de Lyon dans son récit du martyre de saint Maurice et de ses compagnons : « Ainsi furent-ils tous décapités avec une épée sans opposer aucune résistance. Ils déposèrent les armes de leur pleine volonté et tendirent leur cou à leurs bourreaux. » Cette image parle d'elle-même car le cou est une des parties les plus vulnérables du corps humain. Elle nous révèle que Maurice et ses compagnons que l'on voulait contraindre à commettre un meurtre ont préféré se faire tuer eux-mêmes plutôt que d'assassiner d'autres êtres humains.

En ce sens, ils ont suivi avec cohérence l'exemple de Jésus qui préféra subir lui-même la violence plutôt que d'en user contre les hommes. Le martyre chrétien est donc toujours imitation du martyr originel, Jésus Christ, qui a donné sa vie pour nous les hommes. Le destin de Jésus peut et sera par conséquent aussi celui de ses disciples, comme il l'a lui-même prédit : « Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi » (Mt 5, 12). Aussi bien au cours de l'histoire que de nos jours, ce n'est pas un christianisme sans martyre qui est considéré un cas normal, mais l'inverse, un christianisme qui en porte la marque.

Mais saint Maurice et ses compagnons ne purent parcourir la voie du martyre crue parce qu'ils étaient profondément convaincus de la vérité de l'exigence de Jésus,
Pour rendre ceci encore plus clair, Jésus emploie une image fortement expressive : "Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. » Quiconque a un jour tenté l'expérience impossible de compter les cheveux de quelqu'un Comprendra immédiatement ce que par-là Jésus veut nous dire : Dieu est personnelle à savoir que nous ne devons pas craindre « ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme. Car ne pas avoir peur des hommes n'est possible que si l'on est enraciné dans le mystère de Dieu annoncé par Jésus et que l'on vit aussi dans la conviction profonde que nos propres cheveux sont tous comptés.

Saint Maurice a témoigné avec éloquence de cette vérité. C'est également de témoignage que nous parle Jésus dans l'Évangile d'aujourd'hui : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux. » Telle est la mission fondamentale de tout chrétien de ne pas garder pour soi ce qu'il a reçu et appris grâce à la foi mais de le transmettre à son tour et de le partager avec les autres. Voici pourquoi le Pape François nous rappelle toujours que seule une Église missionnaire peut être une Église vraiment crédible.

Aujourd'hui encore garder vivante la conscience de Dieu   

Ce témoignage de foi de saint Maurice est la pierre angulaire sur laquelle s'élève, depuis plus de 1500 ans, l'Abbaye de Saint-Maurice qui a annoncé la foi chrétienne à travers les âges jusqu'à nos jours. Nous en sommes reconnaissants et, en cette fin d'année jubilaire, nous exprimons notre gratitude au Dieu vivant en la laissant jaillir dans la grande prière d'action de grâces de l'Église, dans la célébration eucharistique. Cette mission n'a certainement rien perdu de sa pertinence dans le monde d'aujourd'hui où de plus en plus de personnes sont indifférentes par rapport à la foi chrétienne et vivent dans un étrange oubli de Dieu.

Compte tenu de cette situation, nous sommes appelés et avons le devoir de prendre part dans la société actuelle à une nouvelle évangélisation qui dans son essence doit consister à conduire les personnes, surtout dans les sociétés sécularisées, au mystère de Dieu et à les introduire à une relation personnelle avec Dieu, dans le conviction que ne donne pas assez à un autre être humain qui ne lui donne pas Dieu. Parce que nous, les chrétiens, sommes convaincus que l'être humain - chaque être humain - est créé par Dieu, dépend de lui et est orienté vers la pleine communion avec lui, et que notre première tâche à l'heure actuelle est de témoigner de la présence du Dieu vivant et d'apporter ainsi au monde la réponse dont il a besoin.

Pour nous, chrétiens, Dieu n'est naturellement ni un Dieu détaché du monde, ni simplement une hypothèse philosophique sur l'origine du cosmos. Un tel Dieu ne serait ni à craindre, ni à aimer car la passion pour Dieu serait absente. Le Dieu qui est au centre de la foi chrétienne est un Dieu qui au contraire nous a montré son propre visage et s'est fait homme en Jésus Christ. Par conséquent, témoigner de Jésus Christ doit être au coeur de la nouvelle évangélisation. Car c'est de cette profession de foi que la foi chrétienne dépend fondamentalement. Ce n'est que si cette profession de foi est véritable, à savoir que Dieu s'est fait homme et que Jésus Christ est vrai homme et vrai Dieu, qu'elle nous fait prendre part à la présence du pieu vivant qui embrasse tous les temps.

En tant que chrétiens, nous sommes convaincus que la proclamation de Dieu et de Jésus Christ ne peut qu'être bénéfique aux hommes, à leur vie et à leur dignité. Car là où Dieu est tenu à l'écart du jeu de la vie sociale et tenu sur le banc, la dignité humaine risque fort d'être piétinée. Taire l'existence de Dieu dans la vie sociale publique n'apporte rien de bon à l'homme. Les symptômes de cette menace sont aujourd'hui sous nos yeux : nous constatons que le respect de la vie est violemment atteint avant tout au début de la vie humaine et à son terme.

Par conséquent, la nouvelle évangélisation est confrontée à la tâche importante d'annoncer le Dieu vivant, de faire découvrir aux hommes le mystère de Dieu comme un abri salutaire et de prendre fortement position en faveur du droit divin de l'homme à la vie depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle. Ici, les paroles de Jésus dans l'Évangile d'aujourd'hui résonnent dans toute leur actualité : « Craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne. 

Par la proclamation du Dieu vivant, susciter la joie face à la grandeur de l'homme et, par cette démarche, retrouver la beauté de la foi chrétienne : c'est à ce service que, depuis 1500 ans, se consacre l'Abbaye de Saint-Maurice. En même temps, elle nous rappelle aussi une autre constatation que nous devrions toujours avoir à l'esprit : la foi chrétienne n'est pas née en Suisse, ses racines sont ailleurs, elle apparaît pour la toute première fois à Ur en Chaldée, l'actuel Irak, et elle nous a été portée de mondes lointains, dans notre région elle nous est venue de Thèbes, en Egypte. Notre foi nous fait prendre conscience du vaste horizon de la communauté chrétienne de l'Église et nous rappelle qu'il n'y a pas d'étrangers dans l'Église mais seulement des baptisés.

Les origines de la foi chrétienne nous indiquent ces régions du monde dans lesquelles aujourd'hui les chrétiens sont particulièrement exposés aux persécutions, dans lesquelles la persécution des chrétiens est même plus grande que celle des premiers siècles de l'ère chrétienne. Le sort de ces frères et soeurs chrétiens ne peut nous laisser indifférents, au contraire il exige de nous solidarité et soutien dans la prière. Cet engagement s'insère aussi dans le cadre du Jubilé et de la fête de saint Maurice que nous célébrons aujourd'hui. Ce dernier se présente à nos yeux comme un témoin crédible de la foi. Il a témoigné de la foi jusqu'au martyre et appartient de plein droit aux « archives de la Vérité écrites en lettres de sang s. (Catéchisme de l'Église catholique, n. 2474.)

Saint Maurice nous fait ainsi toucher du doigt la gravité de la foi, à savoir que celle-ci ne mérite d'être appelée « foi » que si nous sommes capables de vivre et, si cela doit être, de mourir en elle. Dans cette confiance, en cette fin d'année jubilaire, laissons pénétrer dans notre coeur les paroles de Jésus de l'Évangile d'aujourd'hui : « N'ayez pas peur I Vous valez mieux que tous les moineaux. »

Cardinal Kurt Koch   (tiré du dernier Echo de Saint-Maurice 2016 - homélie pour la messe de la Saint Maurice 2015)

dmc