L'AME CHINOISE

Au dessus de tout, les anciens Chinois plaçaient un Etre supérieur, qu'ils appelaient Sublime Ciel, Ciel, Sublime Souverain, ou Souverain : quatre appellations parfaitement synonymes. (Tiré de P. Wieger – Christus – Manuel d'histoire des religions p. 161-162).

L'empereur, en tant qu'incarnation suprême de la nation, était le Grand Prêtre de cette religion.

Cette fonction pontife Suprême, l'empereur de Chine l'assumera à travers toute l'histoire multimillénaire de la Chine, jusqu'à la Révolution de 1911, et l'empereur procédait à de véritables canonisations.

Le culte des ancêtres

... outre le culte du Ciel, les anciens Chinois pratiquent le culte des mânes ou des ancêtres. Primitivement, seuls les nobles y avaient droit "parce que, seuls, les gens de cette classe, croyait-on, possédaient une âme capable de survie.

Bientôt généralisées, cette croyance et cette forme de culte des ancêtres ont été l'un des obstacles les plus sérieux à la conversion de la Chine. La félicité des ancêtres semble ne dépendre que de la piété des vivants et de leur fidélité à accomplir les observances cultuelles. La prière pour les morts, telle que pratiquée dans le christianisme, n'existe pas davantage : seul le chef de famille honore ses ancêtres par l'offrande rituelle d'aliments déposés devant la tablette où sont inscrits les noms des ancêtres jusqu'à la troisième génération.

Plus tard, la croyance devint générale que les mânes des défunts mangeaient réellement; si bien que si on ne les nourrit pas, ils souffrent de la faim, volent des aliments offerts à d'autres et punissent leurs descendants négligents !

Avec l'apparition du taoïsme et surtout du bouddhisme, l'on mit l'accent sur l'aspect moral des rétributions de l'autre monde : le ciel et l'enfer ou, mieux, toute une série du purgatoires.

Il se trouva aussi, naturellement, des rationalistes, tel le célèbre philosophe Tchouhi, pour nier toute survivance à long terme de l'âme humaine. Voici sa fameuse théorie : "Il en est de l'âme comme d'un fruit qui mûrit, blettit, puis de décompose. Quand un homme a été sage, quand il a vécu jusqu'au terme de ses jours et est mort content, son âme déjà blette se décompose aussitôt. Tels les Sages célèbres qui n'apparurent jamais après leur mort. C'est qu'ils étaient morts à point, fruits blets qui se décomposèrent immédiatement. Tandis que l'âme de ceux qui, morts avant le temps, n'étant pas mûre, l'âme de ceux qui, comme les bonzes, ont trop médité, étant trop coriace, la dissolution n'est pas immédiate. De là les apparitions, les revenants; survivance éphémère qui ne dure pas... Les ancêtres n'existent plus, quoi qu'en disent les anciens livres. Le culte que les descendants leur rendent, n'est que profession de reconnaissance pour l'acte générateur par lequel les ancêtres leur ont transmis la vie." (Ibidem p. 209)

Trois religions de la Chine

Quand vous demandez à un Chinois de quelle religion il est. Je suis un adepte des trois religions... John Wu, un célèbre converti contemporain, nous l'apprend dans un passage de son autobiographie :"Jusqu'à ma génération, dit-il, chaque Chinois était pratiquement un bouddhiste qui, dans ses relations humaines se conduisait d'après les canons du confucianisme, mitigés par la philosophie taoïste du détachement; mais sa vie intérieure était orientée par le bouddhisme."

Confucianisme

La société humaine et terrestre, pour être viable, doit être organisée et hiérarchisée, sur le modèle du Ciel. L'autorité de l'empereur doit être souveraine sur terre comme celle du Souverain d'En-Haut l'est dans le Ciel. En famille l'épouse obéira à son mari, le fils au père; celui-ci obéira au magistrat; le magistrat obéira au prince et le prince à l'empereur. Pour pouvoir commander aux autres, chacun, de l'empereur au dernier père de famille, mettra d'abord de l'ordre dans son cœur et sa conduite, puis dans sa famille, son district, sa principauté et son royaume; tout cela suppose l'observance de la loi naturelle, de l'équité et de la justice entre les hommes. Parmi les devoirs de justice, Confucius range naturellement les devoirs religieux envers les ancêtres et envers le Ciel.

Confucius mérite les titres de philosophe ou de sage, mais non celui de fondateur de religion.

Le Taoïsme

Alors que la confucianisme était essentiellement une éthique réglant les relations des hommes entre eux, le taoïsme, du mot Tao, qui signifie réalité suprême échappant à toute dénomination, est une contemplation philosophico-mystique. "Le Tao est invisible, inaudible, indéfinissable, indéterminé et incompréhensible. C'est la Forme sans forme et l'Image sans matière. Il est à la fois transcendant et immanent. Sous sa transcendance il n'est pas lumineux, et sous son immanence il n'est pas obscur. Il est partout et nulle part. Il est le même à travers tous les âges, car il est éternel. Il est à l'origine même du cosmos." (John Wu, Par-delà l'est et l'ouest, p. 116)

Lao Tze, père du taoïsme, était contemporain de Confucius et l'on dit qu'ils eurent une entrevue, mais qu'ils ne réussirent pas à s'entendre. L'un était un terrible logicien et l'autre un ardent mystique; l'un pourrait être dépeint sous les traits d'un agent de ville, réglant la circulation en un carrefour, l'autre sous les traits d'un agent de voyage, expliquant aux passagers les beautés du paysage qu'ils traversent.

... à force de contempler, le taoïste en oublie l'action et tombe dans une douce quiétude, qui n'est rien moins que du quiétisme.

Lao-Tze nous conduit tout droit au panthéisme naturaliste.

Dans la pratique, les adeptes de cette religion avaient tendance à fuir l'action, l'engagement, les responsabilités; ils frappaient par leur humilité et leur détachement. La roue de la fortune tourne.

C'est au point que John Wu, lisant ce passage de saint Jean de la Croix; "Posséder toutes choses, c'est ne posséder rien; être toutes choses; c'est n'être rien." Notait en marge : taoïste ! (1. c., p.179)

D'ailleurs, le taoïsme évolua au gré des élucubrations des docteurs de la secte; au gré, également, de la faveur ou de la défaveur impériale, qu'il connut tour à tour. La secte avait fait sien l'art divinatoire de la Chine archaïque par les écailles de tortue passées à la flamme et dont on examinait les craquelures, par les nombres ou les brins d'achillée.

Enfin, la secte tourna de plus en plus en une espèce de franc-maçonnerie, connue sous le nom de Lotus Blanc. Elle se laissa tenter par la politique et, sous des noms divers, les sectateurs du Lotus blanc firent toutes les révolutions modernes de la Chine, y compris celle des T'ai-ping, en 1865, et celle des Boxers, en 1900.

Le Bouddhisme

Né en Inde au Ve siècle avant Jésus-Christ, Siddharta Gautama, prince héritier de la tribu des Çâkya, frappé par la misère et la souf¬france générale qu'il voyait autour de lui, quitta le palais familial et se retira dans la solitude où il vécut dans de grandes austérités, tout en réfléchissant au problème de la souffrance et aux moyens de s'en déli¬vrer et d'en délivrer ses semblables. Un beau jour, il comprit l'inutilité de ses macérations et sous l'arbre de la bodhi, à Gaya, au sud de l'actuel Patna, il parvint à 'l'illumination', d'où le nom de Bouddha, le Sage, l'Illuminé, qui lui fut donné.

Ce pessimisme, disons-le tout de suite, provenait d'une croyance universellement admise dans l'Inde, la croyance à la métempsycose ou transmigration des âmes.

La lutte contre les passions, l'immolation de l'individu à tous les êtres, l'universelle charité, poussée jusqu'au constant sacrifice de nous-mêmes, envers toutes les créatures, hommes ou animaux. Sa doctrine, métaphysiquement négative, aboutissait dans la pratique à une morale toute de renoncement, de chasteté, de charité et de douceur.» (René Grousset, Histoire de la Chine, p. 97-98)

Ce ne fut qu'au Ier siècle de notre ère que le bouddhisme pénétra en Chine, alors que la poussée de la Chine vers l'ouest l'eût mise en contact avec l'empire indo-scythe, entièrement gagné au bouddhisme à l'époque. Le bouddhisme se développa en Chine au milieu de la résis¬tance des taoïstes et surtout des Lettrés qui dénoncèrent la religion étrangère, en raison de son monachisme anti-social, parce qu'il éteignait la famille et laissait péricliter le culte des ancêtres, et parce que le moine bouddhique, égoïstement préoccupé de son salut individuel, se montrait indifférent au sort de l'Etat. Plus tard, la plupart des empereurs se montrèrent favorable au bouddhisme.

Conclusions sur les trois religions en Chine

On peut et même l'on doit, me semble-t-il, considérer les éléments positifs de ces systèmes religieux, comme autant de pierres d'attente pour l'Evangile. Chacune de ces religions et chacun de ces systèmes, malgré leurs erreurs et imperfections, se sont efforcés de maintenir vivant au coeur de l'homme un idéal supraterrestre qu'il ne faudrait pas sous-estimer.

Pratiquer la greffe chrétienne sur ces millions de sauvageons qui, n'en doutons pas, pourront fournir à l'Eglise des fruits d'une variété et d'une richesse incomparables.

(Extrait de la conférence faite par Mgr. A. Lovey)

dmc