Pélé JOSEPH 2015

Et de partir avec ce groupe? C'est la question que je me pose en ce 14 juillet 2015. Je tente de faire une dernière sieste avant le grand départ, car je sais que je dormirai mal dans l'avion. En soi, j'avais envie d'entreprendre ce voyage vers la Chine, mais l'heure du départ approchant, je me dis que c'est une folie de m'envoler avec des jeunes, dont certains sont des adolescents. Et dire que ce seront mes vacances...

Vais-je m'y reposer?

Allez! Je coupe ce fil de pensées et me lève pour partir! Il m'a toujours fallu donner un coup de reins lorsque je pars en pèlerinage. Cela fait partie du combat. Le temps de prendre la voiture, et je rejoins les premiers participants à la Fraternité Eucharistein. C'est le Père Nicolas Buttet, grand habitué des marches tibétaines, qui nous conduit. Durant un mois, il va se muer en organisateur patenté, en évangélisateur infatigable. A l'aéroport, le groupe se retrouve au complet. Là, mon coeur se desserre. J'accepte l'aventure, je m'en réjouis même.

Deux jours en avion, trois jours en car, et on commence à se connaître. Nous avons mis à profit le long voyage d'approche pour nouer amitié. Quand on vit jour et nuit ensemble, on se rapproche vite. Sauf que... patatras: ce sont maintenant les intestins qui me lâchent... la «tourista» débarque. Deux jours pénibles et le moral est en berne. Qu'est-ce que je fais ici? Heureusement, le corps étant une machine bien faite, la tempête intestinale s'éloigne. Il était temps, car nous arrivons dans les marches tibétaines, coeur de notre périple.

L'aventure démarre véritablement au premier jour de marche. Un trekking exigeant va nous conduire au col du Choula. C'est là que Maurice Tornay a trouvé la mort — disons plutôt qu'il y a donné sa Vie. Le guet-apens mortel tendu par des lamas corrompus a consacré une existence marquée par le souci d'évangéliser et d'amener à Jésus des populations locales à la spiritualité déjà forte, mais qui attendent la révélation d'un Dieu proche et aimant. La messe célébrée au lieu supposé de son martyre a été pour moi un moment fort: j'ai confié nos paroisses, nos jeunes à notre bienheureux confrère. Ce premier point d'orgue se conclut par une redescente vertigineuse vers le Mékong. De belles courbatures n'effaceront pas ce que le coeur a vécu. Venir ici, c'est comme communier au martyre de Maurice Tomay, et comprendre plus profondément la fécondité de son sang, versé à mille lieues de sa terre natale.

Plongée dans la Salouen bénie

Quelques jours se sont écoulés, je trépigne à l'idée d'entamer la partie centrale de notre voyage. Par deux cols, nous allons passer dans la vallée de la Salouen, là où la foi chrétienne est la plus vivace. Il va falloir marcher et grimper encore, mais le mode de vie itinérant et dépouillé qui est le nôtre depuis quelques jours me plaît en définitive énormément. Et puis, je me sens rajeunir au contact de ce groupe dont je suis presque l'aîné. Je craignais des vacances fatigantes, et voilà que mon coeur se repose et se renouvelle. Merci Seigneur!

Le jour suivant restera gravé dans ma mémoire comme particulièrement lumineux. Nous empruntons un chemin ascendant qui nous mène au poétique «col des bambous jaunes». Là, au milieu de nulle part et au détour du chemin. des chants d'enfants s'élèvent, des couronnes de fleurs nous sont tendues, un verre d'alcool est servi. Les villageois qui passent l'été à l'alpage nous attendaient. Accueil extraordinaire, moment de fraternité. On ne se comprend pas, mais on communie. Les paysans insistent pour que nous disions la messe: Nous, les deux prêtres, resterons donc en arrière, tandis que les autres poursuivent leur chemin. Il fait froid, il pleuvine, nous célébrons sur un autel improvisé à la hâte. La piété des tibétains agenouillés à même le sol mouillé tranfigure la grisaille du moment. Il y a un goût de ciel dans cette pauvreté des conditions. C'est Nazareth, Jésus parmi nous simplement, magnifiquement. Une action de grâce originale prolonge ce moment merveilleux: puisqu'il nous faut rattra¬per les autres, nous descendons en cou¬rant parmi les larges étendues de gazons fleuris qui balconent les vallées de la Salouen. Jamais, sans doute, je ne m'étais senti aussi libre qu'en gambadant follement dans ces prairies interminables: pur instant de bonheur.

L'accueil qui suit au village d'en bas est royal: Chacun reçoit une écharpe blanche en signe de bienvenue, orange pour les prêtres, couleur qui signifie la consécration de la personne. La haie d'honneur nous emmène jusqu'à l'église. Là, les chants, mélopées puissantes et fer- ventes, transpercent l'âme — et les tympans aussi! Cette chaleureuse bienvenue sera la première d'un long chapelet égrené en autant de villages. A chaque fois, c'est une foule qui nous attend, qui lâche toute activité pour vivre avec nous les confessions et la messe: l'occasion est trop rare pour être manquée. Cette région a survécu quarante ans sans prêtre. L'absence des sacrements, loin d'éteindre la foi, a creusé en eux une plus grande soif. Leur piété si naturelle nous touche. Je vois que les jeunes du groupe sont conquis par cette grâce de simplicité. Leur ferveur nous décontamine des toxines qui circulent dans notre socié¬té occidentale et qui font de nous des blasés qui s'ignorent.

Je retiendrai encore comme moment insigne de grâce une messe avec des enfants en camp d'été sur les hauteurs de Alu laka. Après l'action de grâce, les deux prêtres sommes pris par la main par des fillettes, et la descente se fait au pas de course sur des chemins glissants. Admirable agilité de ces enfants qui gambadent en petites chaussures: moi, avec mes gros sou¬liers, j'avais l'impression d'être un pachyderme! La chevauchée nous amène sur un balcon naturel extraordi¬naire. Un fleuve de fougères nous entoure. Puis on s'assied, on sort de la viande, des patates, quelques légumes. Ce déjeuner sur l'herbe est une multi¬plication de bonté, on se dirait sur le mont des Béatitudes. L'instant de grâce prend fin car il nous faut reprendre les sentiers et effectuer une vertigineuse descente vers la vallée. Une nouvelle étape nous attend, on ne peut pas s'installer. Pour un mois, nous aurons ainsi été nomades: nous avons changé de lieu pratiquement tous les soirs. Ce style de vie nous fait entrer en pèlerinage. Le coeur se dépouille et bat au rythme de l'essentiel: relation avec Dieu, relation avec les autres, joie de l'instant présent.

La sortie de la Salouen nous réserve encore sa dose d'aventure. Le temps change, le ciel a décidé d'ouvrir ses écluses. L'ascension vers le col du Latsa se fait donc sous une pluie qua¬si continue. Mais quelque chose me motive: là-haut se trouvent les fonda¬tions de l'hospice que nos confrères avaient commencé à élever. Je me réjouis de voir cette ébauche de bâti¬ment qui résume à elle seule la foi tenace de mes aînés missionnaires. «Courir pour Dieu est une oeuvre assez belle pour se passer de résultat» disait le bienheureux Maurice. C'est après des heures que nous passons le col et découvrons en contrebas les murs de pierre. Pour s'en approcher, il faut quitter le chemin. La plupart renoncent et, transis par la pluie et le froid, se serrent comme le ferait un troupeau de moutons dans l'adversité. A deux, nous descendons voler quelques photos des fondements de la bâtisse. Les murs ont bien résisté. Ils semblent attendre patiemment des jours meilleurs et la reprise des travaux pour accueillir les passants de demain. Un cri nous rappelle soudain: «Vous avez bientôt fini?» Le troupeau, cinglé par la pluie, s'impatiente: la fatigue se fait sentir!

Nous descendons vers notre lieu de campement: des baraquements d'une mine abandonnée. Nous nettoyons le plancher parsemé de détritus et de bouses de yack tandis que nos guides allument le feu. Ils chauffent au bois encore vert, alors il faut choisir entre suffoquer à l'intérieur ou se faire détremper à l'extérieur. Heureusement, la fumée se dissipe. Après la journée harassante, le repas au coin du feu en habits secs est un véritable réconfort. L'expérience de la précarité amène le coeur à se réjouir de chaque bon moment, de chaque belle chose. La vie se simplifie à l'école de la Salouen bénie.

Toute bonne chose n'a pas toujours une fin!

Alors bien sûr, il a fallu quitter ces terres de Chine et du Tibet, mais leur souvenir ne m'a pas quitté. Nous nous sommes extraits de la Salouen, c'était après ces jours de grâce tangible un retour assez brusque à la vie trépi¬dante, matérialisé par la visite de la très touristique ville de Dali. Je passe les détails de la fin du voyage, que j'ai vécue comme un sas de retour à mon ministère quotidien. Mais l'imprégna¬tion vécue ne s'est pas dissipée. On s'attache très vite à ce coin de terre, à la foi si différent et si semblable à nos vallées alpestres.
Je garde de ce voyage le souvenir des visages rencontrés, et plus encore de ces coeurs simples chaleureux, timides et fiers comme le sont ceux des montagnards. A dire vrai, c'est plus qu'un souvenir: une communion entre frères chrétiens, au delà des langues et des cultures si diverses pour¬tant. Lors de l'aller, j'avais cru entendre le Seigneur me dire: «Ne visite pas cette terre comme un musée de la mission du Grand-Saint-Bernard, mais comme un lieu on je vis et j'agis aujourd'hui». Oui, j'ai été saisi par la ferveur de là-bas, par le travail des hommes et de Dieu. Et mon coeur s'est réjoui.

Je me demandais ce que serait ce voyage en compagnie de jeunes. L'immersion dans ce groupe de croyants m'a fait un bien immense. C'est si beau de voir des ados ou des nouveaux adultes qui cherchent, qui prient, qui avancent dans leur foi. C'est une des plus belles réalités que le ministère nous offre. Je n'ai pas regretté d'avoir choisi ce pèlerinage plutôt que des vacances délassantes, oh non!

De ce voyage, laissez-moi encore dire que j'en retire une nouvelle fierté d'être chanoine. J'ai pu marcher sur les traces de mes confrères, et reconnaître le don de leur vie, là bas. Ils avaient quitté leurs familles, leur culture, leurs repères occidentaux pour porter l'amour de Dieu à des peuples qui l'attendaient tant. Leur présence a été simple, virile, entière. Brusquement chassés par la révolution communiste, ils ont à peine entrevu les germes de la foi qu'ils avaient semée. Et pourtant: ces vallées résonnent aujourd'hui de la foi de leurs habitants. Nos confrères nous avaient précédés en cette terre, en lui donnant leur vie, leur coeur et leur jeunesse. Et aujourd'hui, ce sont ces habitants qui nous évangélisent par la profondeur de leur foi. D'aucuns avaient semé dans les larmes. Nous récoltons en chantant les beaux fruits de leur sacrifice. C'est un retour des choses merveilleux et j'en rends grâce à Dieu.

Chanoine Joseph Voutaz

dmc en la fête de la St Martin de Chamoille