IMPRESSIONS DE VOYAGE

Impressions de mon voyage 

dans la Vallée du Salouen, aux portes du Thibet.

Les lecteurs de la Revue se souviennent sans doute de photos impressionnantes de cette vallée profondément encaissée où il n'y a de place que pour le fleuve et un sentier. Région très rude par sa configuration montagneuse, mais au climat plutôt favorable.

J 'ai été frappé par le courage de ceux qui ont vécu ou qui vivent dans ce coin de terre. Tout d'abord, celui des habitants qui se sont implantés dans cette région. Sans doute un peu comme dans les Alpes, tout ce qui est cultivable est cultivé, tout ce qui est exploitable est exploité. Là où nous voyons aujourd'hui des terrains favorables, il faut penser qu'ils ont été construits à la force du poignet: les pierres, des rochers même ont dû être enlevés et de la bonne terre y a été amenée. Les quelques lopins en pente douce ont été aménagés en terrasses pour les rizières. Dans les endroits plus raides, parfois extrêmement raides, le maïs domine. On en voit sur des terrains qui ne sont pas encore transformés en champs: les plans poussent, épars, parmi les rochers.

J'ai été frappé de voir dans une gorge très étroite, juste avant d'entrer au Thibet, des maisons isolées sur la rive opposée à la route où il était difficile d'imaginer qu'une famille pouvait vivre avec aussi peu de surface cultivée; et il fallait suivre des yeux bien longtemps un sentier à peine marqué pour deviner à quel endroit ces gens pouvaient franchir le fleuve.

Cette vallée est peu peuplée, mais j'ai eu le sentiment que l'on n'aurait pas pu y ajouter une seule maison.
Dans ce cadre, le courage des missionnaires français du XIXC siècle m'a paru très impressionnant. Quelle force pour oser remonter cette vallée dont on ne voit jamais la fin, sur des pistes peu sûres, guidés par des gens d'une toute autre culture, à l'aventure, sans point de chute! Quelle foi et quel amour du Christ pour venir L'annoncer dans des conditions aussi ingrates!

A Bonga, j'avais de la peine à imaginer qu'un «étranger» soit venu habiter un coin aussi perdu, à 7 heures de marche depuis le fond du vallon, à 4 heures du dernier village. Il a fallu s'occuper de constructions, d'agriculture, apprendre la langue et la manière de vivre, célébrer, prier, instruire, tout en demeurant des semaines et des mois isolé. Il fallait une trempe et un équilibre peu commun.

Enfin, j'ai été impressionné par le courage des chrétiens. Un bon nombre d'anciens ont résisté durant un peu plus de 30 ans de persécution religieuse.
Depuis une vingtaine d'années, la liberté est revenue progressivement. Prudemment, mais très résolument, les chrétiens se sont engagés à reconstruire leur communauté dans la fidélité au Christ. Elle est formée d'environ 5000 membres, uniquement laïcs. Ils ont fait des démarches pour recouvrer les propriétés de I 'Eglse, cherché des moyens financiers, construit une quinzaine d'églises. Ils se sont rassemblés régulièrement pour la prière; ils se sont organisés en se partageant les responsabilités: chef de la chrétienté, caissier, responsable de telle ou telle église... Ils ont construit un centre de formation. Le premier cours de trois mois ( en logeant sur place) a réuni 70 personnes. Les deuxième et troisième cours ont été limités à 30. Ils ont cherché de l'aide à l'extérieur: un prêtre ou l'autre vient célébrer la messe 2 ou 3 fois par année. Ils ont maintenu leur autonomie face à certains prêtres qui auraient voulu, sans mandat, exercer le pouvoir. Ils ont suscité des vocations sacerdotales au sein de leurs familles et les ont envoyés terminer leur formation scolaire à Kunming et étudier la théologie à Xian. Des filles se forment comme religieuses. La communauté les encourage et les aide.

Les racines sont profondes et robustes et les fruits visibles.

Chne J.-M. Girard  crsb