SAINT BERNARD par Angelin Maurice LOVEY

Celui qui entreprend d'écrire une vie de saint Bernard de Menthon se heurte immédiatement à des obstacles considérables propres à le rebuter, à le décourager d'aller de l'avant.

Ces obstacles consistent en ceci qu'on ne sait rien d'absolument

certain sur le lieu et la date de sa naissance. Les hagiographes et les historiens divergent encore sur bien d'autres points, moins essentiel toutefois, concernant notre saint Fondateur. C'est au point que Pie XI a pu s'écrier: «Quel regret qu'un tel personnage ait été la victime de la négligence et de l'incurie du passé, que peu de faits seulement nous soient parvenus qui soient hors de tout conteste, et que les biographies ourantes n'aient pas été écrites avec toute la conscience que requiert larigueur de l'histoire.» Lettre Apostolique Quod sancti Bernardi a Menthone du 20 août 1923 à Mgr du Bois de la Villerabel, A.A.S. vol XV, n° 9.

Durant de longs siècles, il était communément admis, une immense littérature le prouve, que saint Bernard naquit en Savoie de l'illustre famille des comtes de Menthon. Les doutes sont récents. Toutefois, de l'aveu même d'un des principaux opposants à l'opinion traditionnelle, ceux-ci n'ont pu apporter de preuves convaincantes; tout au plus quelques probabilités ou de simples hypothèses.

Selon Patrucco, saint Bernard, dit de Menthon, serait en réalité l'arrière-petit-fils de Guiffroi, fils de Louis III l'Aveugle, roi de Provence. in Miscellanea valdostana, T. XVII, Pinerolo 1903, p. LXXII. L. Quaglia partage ce point de vue, en modifiant toutefois légèrement la généalogie proposée par Patrucco. Saint Bernard de Mont-Jou, pp. 2 seqq. Un autre historien de valeur, tout en trouvant cette hypothèse vraisemblable, ajoute cependant: «Mais, pour séduisante que soit cette hypothèse, ce n'est encore qu'une hypothèse qui procède de probabilité en probabilité; car il faut pourtant avouer notre ignorance et nous accommoder d'une solution très modeste. «Saint Bernard et les origines de l'Hospice du Mont-Joux, Saint-Maurice, 1942, par André Donnet, p. 100. Ce même auteur ajoute, en se basant sur certains manuscrits qui feraient naître saint Bernard à Aoste même, mais sans indiquer de quelle famille il serait né: «Nous pourrions donc tout au plus conclure que saint Bernard était un noble valdôtain. A quelle famille appartenait-il ? Nous n'en savons rien.» op. cit. p. 101.

La même incertitude existe quant aux dates de la naissance et de la mort de Saint Bernard.  Les tenants de la thèse traditionnelle, se basant sur les affirmations du Pseudo-Richard de la Valdisère et de Roland Viot, font naître saint Bernard en 923 et le font mourir en 1008, car les vieilles chroniques affirmaient qu'il avait vécu jusqu'à l'âge de 85 ans. La réalité est différente.

En se basant sur le panégyrique de Novare, dont l'authenticité est indiscutable, les historiens modernes placent la mort de saint Bernard à Novare, le 15 juin 1081 ou 1087. En effet, ledit panégyrique affirme que saint Bernard s'était rendu à Pavie pour essayer de détourner le roi Henri de son funeste projet d'aller à Rome pour perdre le pape Grégoire. Il s'agit d'une des tentatives (il y en eut quatre) de l'empereur Henri IV pour détrôner le pape légitime, Grégoire VI1, et introniser sa créature, l'antipape Clément III.

La majorité des historiens actuels penchent pour la date de 1081. La date de naissance du Saint demeure incertaine, vu qu'il n'est pas prouvé qu'il ait vécu jusqu'à l'âge de 85 ans. Un médecin légiste qui a expertisé récemment les reliques de saint Bernard, estime qu'il est mort à l'âge de soixante ans environ. G. Judica Cordiglia: Saint Ber¬nard d'Aoste, in Bulletin de l'Académie Saint-Anselme, vol. XLVe, Aoste 1970-1971, p. 52.

Venons-en maintenant aux données certaines, touchant l'activité de saint Bernard. Il est incontesté qu'il fut archidiacre d'Aoste et qu'il a été le Fondateur de l'Hospice du Mont-Joux, appelé aujourd'hui le Grand-Saint-Bernard, et de la Congrégation religieuse qui a desservi ce monastère dès les origines et dont le nom officiel est: Congrégation des saints Nicolas et Bernard de Mont-Joux.

Saint Bernard a-t-il fondé également l'Hospice de Colonne-Joux, appelé aujourd'hui le Petit-Saint-Bernard ? C'est problable, mais moins certain que pour celui du Mont-Joux. La tradition locale l'affirme. Saint François de Sales se fait l'écho de cette tradition dans son Traité de l'Amour de Dieu, liv. 8, ch. 9, et le Pape Pie XI, citant un long passage de ce même traité, confirme cette tradition, et il ajoute: «Au milieu de ces solitudes perdues, on vit donc, sous l'active impulsion de Bernard, s'élever deux hospices permanents de la charité chrétienne. Toute louange est impuissante à célébrer de pareils mérites.» Lettre Apostolique citée ci-dessus.

Outre ses fonctions d'Archidiacre d'Aoste et ses travaux, ses soucis et ses peines pour la fondation des deux hospices susmentionnés, saint Bernard fut un prédicateur zélé et fort écouté, non seulement dans son diocèse d'Aoste, mais encore dans tous les diocèses circonvoisins: «Prêchant la parole de Dieu, il exhortait sans cesse le peuple chrétien à se purifier de la souillure des vices et à se parer de l'éclat des vertus. Et cela il le faisait non seulement dans ce pays, niais se rendant dans toutes les régions environnantes, il distribuait aux ouailles du Seigneur la nourriture d'avis salutaires. «Legendario di Santi des Archives capitulaires de Saint Gaudens à Novare, fol. 25 r.

Saint Bernard joignait l'exemple à la parole: « De peur qu'on tint sa prédication pour méprisable... il châtiait son corps et le réduisait en servitude, se mortifiant par des jeûnes et des veilles, il s'adonnait jour et nuit à la prière.» ib. fol. 25 v.. Rien d'étonnant dans ces conditions que le Seigneur lui ait accordé le pouvoir des miracles. De fait, le susdit codex en rapporte un grand nombre: à sa prière une femme stérile obtient un enfant, un aveugle recouvre la vue, le fléau des sauterelles est arrêté, etc. Mais, c'est surtout lors de sa sépulture et à son tombeau que s'obtiennent de fréquentes guérisons et beaucoup d'autres faveurs.

Bref, Saint Bernard fut mis au nombre des saints en 1123 par l'évêque de Novare. Le Bx. Innocent XI l'inscrivit au martyrologe romain, en 1681 et, en 1923, Pie XI le donna pour Patron céleste aux habitants des Alpes, aux alpinistes et aux montagnards du monde entier.

Angelin Lovey, prévôt du Grand-St-Bernard

dmc