GSB - REMPART CONTRE LES DEMONS

Depuis neuf siècles, le Valais possède la première–station lunaire habitée, vouée non à la recherche scientifique, mais à la plus noble des missions: 

la sauvegarde des corps et des âmes,par un des premiers beaux jours d'un printemps morose, nous sommes montés voir comment le Saint-Bernard s'ébrouait des neiges et des torpeurs de l'hiver. Adossés à une pierre chaude,sur une crête italienne surplombant le col, nous contemplions le spectacle. A nos pieds, les lacets de la route descendant à Aoste ; à gauche. la douane face à l'étang où la glace semble fondre à contrecoeur, s'écaillant comme la peau du lait. Plus loin, les bâtiments austères de l'hospice. Et, reliant le tout, la procession des véhicules de tourisme.

Sur les terrasses, les motards commandaient des bières tout en se défaisant de leurs carapaces fumantes. Les cyclistes pantelants savouraient la béatitude infinie du pédaleur qui sent la pente s'inverser. Les boutiques avaient poussé dans la rue leurs tourniquets, étalant des grappes de chiens en peluche tout le folklore attrape-Japonais.

Cet affairement trivial n'était, vu d'en haut, qu'une anomalie dans un paysage minéral et tragique. A quelques pas de nous, le sentier se perdait sous des névés saupoudrés d'un sable lie-de-vin, pollen de pierre issu d'on ne sait quel désert africain. Voici le Saint-Bernard redevenu passage obligé, où les vents eux-mêmes viennent se défaire" de leur fardeau. Cela va durer quelques mois encore, puis l'hospice retrouvera sa solitude ensevelie. Il n'en assurera pas moins sa mission. Au contraire !

Au MILIEU DU DÉSERT ALPIN

Il y aura bientôt mille ans que ce monastère veille sur le col le plus célèbre d'Europe. Saint Bernard de Menthon (recte de Montjoux), archidiacre d'Aoste, le fonda pour faciliter aux voyageurs la traversée entre Saint-Rhémy et Bourg-Saint-Pierre, souvent mortelle. Jusqu'il y a peu, le passage des Alpes demandait deux jours de montée et deux jours de descente, et ce par temps calme. Le temps qu'il nous faut, à nous, pour gagner n'importe quel lieu de la planète, les fesses au chaud...

Ce fort n'est pas une barrière entre deux pays, mais au contraire leur lien le plus étroit et le plus symbolique. Voici enfin un effort collectif, d'une audace et d'une rigueur militaires, voué à protéger activement la vie plutôt que de la menacer et de l'éteindre. Jadis, la Constitution du lieu ordonnait d'envoyer chaque jour des frères « marronniers » à une lieue de part et d'autre de l'hospice pour guetter, accueillir et secourir les voyageurs. Aujourd'hui que le tunnel a remplacé le col, et que la montée hivernale tient du sport ou de la quête personnelle, le sauvetage des corps n'est plus une tâche routinière du couvent. Reste, aussi actuelle que jamais, l'autre mission : celle du sauvetagedes âmes.

Y pense-t-on en arrivant parmi cette foule de touristes suréquipés et avides, parmi ces tenues voyantes fabriquées pour l'Himalaya et qui ne servent qu'à des sorties pique-nique? Difficile. Et pourtant, il suffit de pousser la porte de l'hos¬pice et d'y demander l'asile, comme dans l'ancien temps. Sauf que le froid et les bandits de naguère ont fait place à d'autres ennemis.

UNE LUTTÉ À DEUX PLANS

Saint Bernard est toujours représenté avec un démon enchaîné à ses pieds. Sa statue au col, consacrée par Pie XI, n'y fait pas exception. Le saint sévère et martial tient en courte laisse une créature qui semble tirée du bestiaire chinois. Mystère: à l'autre bout du monde, au Tibet, de nombreux saints, à commencer par le grand Padmasambava, eurent affaire aux mêmes bêtes dans la montagne, et eux aussi finirent par les dompter.

Passerelles secrètes entre les traditions... ou réalité du terrain ? La montagne n'est-elle pas toujours « habitée » de démons, de forces qui nous dépassent? Et la sainteté — sérénité face au destin — ne se forge-t-elle pas précisément dans la lutte contre ces forces infernales ? Quiconque s'est égaré un jour dans la montagne connaît le visage monstrueux et personnel que la nature hostile peut y revêtir.

Et tout notre attirail technologique devient inopérant face au crescendo de terreur qu'y amène le crépuscule du soir...

Le chanoine Jean-Marie Lovey, prieur du Saint-Bernard, connaît mieux que personne ce visage-là. Comme je lui parlais de notre démon intérieur figuré par les images du saint, il me rétorqua par le démon concret et visible: le froid, la solitude, la faim, la mort. C'est cet ennemi-là tout d'abord que le bon Bernard était venu terrasser et à que ses successeurs, sans interruption, ont tenu à l'écart de la grande route.

La leçon spirituelle, délivrée au café entre une livraison et un problème de plomberie, n'en était pas moins profonde. Élevez les âmes, certes, mais n'oubliez pas les corps. J'ai songé aux milliers de pèlerins, d'immigrés, d'excursionnistes et de collégiens pour qui l'ar¬rivée en ces lieux s'est identifiée à la chaleur de la vie. Combien d'entre eux ont-ils, dans la foulée, ouvert les yeux sur l'autre sens du mot « vie »?

Depuis neuf siècles, le Valais possède la première station lunaire habitée, vouée non à la recherche scientifique, mais à la plus noble des missions : la sauvegarde des corps et des âmes. Est-il seulement conscient de cet honneur et de cette charge?

Slobodan Despot (tiré de "Valais mystique - 24 itinéraires spirituels"-éditions Xenia-2009)

DMC en la fête de Saint Nicolas de Flüe et non pas de Mire co-patron du GSB