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Autorité, Audace et Autonomie
La virilité, c'est l'exercice d'une autorité. On disait de Jésus : « Il parle avec autorité » (Luc 4, 32). L'autorité, c'est d'abord la cohérence. Quelqu'un qui a une autorité morale est quelqu'un qui dit quelque chose qu'il vit. Il y a adéquation entre son existence et ses paroles. C'est dans cette mesure qu'on disait de Jésus qu'Il parlait avec autorité. Il y a deux aspects dans l'autorité : un aspect « support » et

un aspect « guide ».

L'autorité comme support

Le support que représente l'autorité peut être comparé à un échafaudage : dans l'éducation d'un enfant, il est important de donner des structures stables sur lesquelles l'enfant va s'adosser pour grandir en humanité. Il faut lui donner une colonne vertébrale. Cet aspect est statique.

L'autorité comme guide

L'autorité relève également d'une dimension dynamique : celle de guider. L'autorité est celle du « passeur», de « l'initiateur», de- celui qui tire en avant et ouvre la route. Cet aspect de l'autorité caractérise une mobilité.

Je crois que la figure de saint Joseph est liée à ces deux aspects. Comme tout père, par l'exercice de la paternité, il rappelle la Loi, qui permet de sortir de la dimension fusionnelle avec la mère. Aujourd'hui, à une époque où nous vivons une assez grande féminisation de la société qui privilégie les relations chaudes, fusionnelles, gratifiant notre ego, nourrissant notre ressenti, le rôle du père est indispensable pour inviter à entrer dans un autre monde que celui de la mère.

Le père invite au détachement,au dépassement, voire à l'arrachement. Par exemple, Jésus à Jérusalem, lors du recouvrement au Temple, est «arraché » à la cellule familiale, au point qu'il dira : « Il faut que je sois aux affaires de mon Père » (Luc 2, 49). Ce détachement affectif correspond à un premier acte d'intelligence de la part de Jésus qui discourt avec les docteurs de la Loi. L'émergence de l'intelligence va de pair avec la distanciation, l'éloignement du tissu familial.

Saint Joseph rappelle la Loi, et en même temps, il aidera Jésus, dans son Incarnation, dans ce passage à une maturité humaine, et finalement à entrer dans son ministère public. La virilité, lorsqu'elle se fait service, aide l'autre à devenir lui-même, à devenir sujet de son histoire. On est père comme passeur. L'enfant ne nous appartient pas, mais il est un don de Dieu, il nous a été remis pour que nous l'aidions à accéder à une véritable liberté et à poser des choix par lui-même.

L'audace

Chez saint Joseph, il y une véritable audace. Lorsque l'Ange lui dit en songe de partir en Égypte pour éviter que l'enfant Jésus ne soit assassiné, il obtempère aux injonctions intérieures. Il y a chez lui de l'audace, du courage, du zèle. Saint Joseph n'est pas un homme mièvre, doucereux, mais un être dont la virilité est attachée à l'exercice d'une vraie audace, qui l'amène à prendre des risques.

J'ai rencontré un jour le fondateur d'une magnifique communauté au Brésil, un très bon ami qui s'appelle Padre Jonas. Padre Jonas, jeune salésien, arrive près de Sao Paulo il y a 40 ans, voulant évangéliser les jeunes. Il commence par fonder un petit groupe de prière. Mais il réalise que s'il veut évangéliser les jeunes aujourd'hui, il doit utiliser les moyens de communication, alors il fait une émission sur une radio locale.

Puis il prend en main une seconde radio qui lui demande uneémission, enfin, il décide de s'occuper de plusieurs radios... Quelques années après, il démarre une chaîne de télévision. Et aujourd'hui la communauté qu'il a fondée, qui s'appelle Cancao-Nova, entre Rio et Sao Paulo, a construit un immense hall de 100 000 places, gère une télévision de 50 millions de téléspectateurs, fait travailler 1000 personnes à plein temps et fournit des programmes (sans supports publicitaires), uniquement dédiés à l'évangélisation. Lorsque je lui ai demandé comment en 30 ans il avait connu un tel succès, il ma répondu : « pour réussir une fondation, il y a trois règles : il faut beaucoup de foi, beaucoup de prière et beaucoup d'audace ! »

Notre société invite les chrétiens à poser des actes audacieux et courageux. On baigne beaucoup trop dans la sécurité, on cherche à se protéger. Je voyage parfois dans l'ouest des Etats- Unis, en Californie. Ce qui me frappe, c'est qu'il s'agit d'un peuple de conquérants, rempli d'audace. On peut prendre des risques au niveau économique et professionnel, niais les plus belles aventures sont les aventures spirituelles. Comme disait Simone Weil : « si tu vas au bout du monde, tu trouveras peut- être la trace de Dieu, mais si tu vas au bout de toi-même, tu trouveras Dieu Lui-même.» La grande aventure qu'est notre vie réclame énormément d'audace, de courage, de dépassement.

L'autonomie

L'éducateur qu'est saint Joseph, aide son enfant à devenir sujet de son histoire, à devenir autonome. Le mot éduquer a pour racine latine « ex » qui signifie « hors », et « ducere » qui signifie « guider ». Éduquer c'est « guider hors de soi », « sortir de soi ». C'est un accouchement. L'Évangile utilise l'image d'une femme qui accouche dans les douleurs de l'enfantement. La douleur est associée à la joie.

Finalement, ce qui fait la virilité de saint Joseph, c'est d'être au service de Jésus pour qu'il puise pleinement être lui-même, pleinement à sa mission. La grande mission d'un père est de voir que son enfant a pu acquérir son indépendance.

J'ai vécu en Afrique, et il y avait encore des processus d'initiation. Il faut retrouver les rites d'initiation. Autrefois, le service militaire pouvait constituer un certain rite d'initiation. En Afrique, dans certaines tribus que j'ai connues au Tchad, un enfant devenait adulte, donc autonome, à partir du moment où il allait avec son père dans la forêt. Il y vivait quatre jours.

D'abord son père l'entraînait hors du village, puis l'adolescent devait construire seul sa baraque dans la forêt, apprendre à se nourrir lui-même, seul, et quand il revenait au village, il était devenu un adulte aux yeux des villageois. Il avait donné la preuve qu'il pouvait subvenir à lui-même, par lui-même.

Nous sommes dans une société d'assistanat où on empêche les gens de vivre les rites d'initiations et d'acquérir une véritable autonomie.

Le rôle d'un père est précisément d'être celui qui fait rentrer dans cette véritable autonomie, qui est le lieu de la véritable liberté.


Mgr Dominique Rey - évêque de Fréjus-Toulon  tiré de la revue des CPCR  "Marchons" - mars-avril 2017


DMC