BIENHEUREUX MAURICE T. par l'un des "petiots"

Mon Cher Oncle Maurice,
Anna Murisier, ma soeur, m'a fait l'honneur de me demander une petite dédicace pour ce livre destiné à recueillir témoignages et hommages des paroissiens d'Orsières. L'histoire de ta vocation, de ta mission en Chine et au Tibet, de ton martyre et enfin de ta béatification est bien connue de toute cette chère communauté d'Orsières, dont le cimetière conserve nos aïeuls et nos plus chers disparus. Combien sont-ils encore de ce monde

à t'avoir connu avant ton départ sans retour? C'était je crois en 1936 et dans notre famille proche, je ne vois guère que notre chère tante Anna, elle aussi religieuse consacrée au Seigneur. qui nous fasse encore la grâce de nous parler de «Maurice», l'étudiant, le profès, puis le missionnaire un beau jour envolé, ou plutôt embarqué à Marseille sur l'un de ces paquebots d'un autre âge des Messageries maritimes.

L'exil commençait et ne devait pas trouver de fin terrestre, puisque tu fus, prématurément à nos yeux myopes de terriens, rappelé à Dieu alors que tu n'avais même pas atteint ta quarantième année! 1949, le télégramme tragique: «Tornay massacré!») Ce fut un coup de tonnerre dans nos ciels encore cléments! Du Grand Saint Bernard à Martigny, d'Orsières à toutes les communes de l'Entremont et des périphéries où nos parents nous élevaient dans le respect de notre sainte religion.

Ce fut un deuil, mais d'emblée transfiguré par la foi: l'oncle Maurice avait achevé son parcours terrestre, de toute évidence ponctué de privations et de souffrances que son caractère, mais aussi sa pudeur de prêtre montagnard lui faisaient passer sous silence quand il écrivait à son très cher frère, notre papa, Louis, des récits qu'il savait lus en famille et surtout dont il attendait des réponses, non seulement de son frère bien aimé, mais de sa nombreuse progéniture!

Les dix pre¬mières années de ma vie sont constellées de ces souvenirs dominicaux: «Et maintenant, les enfants, il s'agit d'écrire aux Permissionnaires!» Et moi, déjà un peu frondeur comme il est naturel chez les Tornay, je me disais dans mon for intérieur — un for bien fragile, je le reconnais -: pourquoi ces oncles vénérés sont-ils toujours en «permission», alors que nous, après les messes du dimanche matin, nous devions consacrer une bonne partie de notre après- midi de repos dominical à faire briller nos souliers pour toute la semaine?

Evidemment, il n'était pas question de «la ramener» sur des sujets qui eussent révélé un esprit trop malin sinon diabolique! La sanction eût été immédiate et sévère: le Rosaire à genoux et ensuite copier deux cents fois «Nos Pères missionnaires ne sont pas des permissionnaires». Etant relativement doué en orthographe, j'ai préféré esquiver l'exercice. Mais tout cela laissait libre cours à nos jeunes imaginations. Nos bons Pères avaient certes fait le don de leurs vies, mais au moins, en attendant d'être au ciel, ils vivaient des aventures extraordinaires entre le Mékong et la Salouen, traversant des fleuves rugissants sur des ponts de corde qui eussent effrayé Tarzan lui-même. Et pauvres de nous, écoliers, nous n'avions pour toute aventure quotidienne que le passage du vieux pont du Rhône entre Lavey et Saint-Maurice.

Au moins ce pont était-il en bois et nous laissait contempler, entre les traverses des couloirs latéraux, le déferlement prosaïque des eaux vertes de nos glaciers, spectacle annonciateur du sourire infini de la mer de nos futures études grecques sous la houlette du Chanoine Saudan. Oui, au début du vingtième siècle, nos familles de «petits paysans de montagne» étaient pauvres et partir, si c'était «mourir un peu», c'était aussi vivre beaucoup, qui en Amérique, qui en Chine, qui dans les Marches tibétaines.

La terre de nos coteaux ne suffisait pas à nourrir tous les membres de chaque nouvelle fratrie. Partir à l'aventure était donc un rêve pour tous ces cadets qui ne pouvaient espérer un arpent de terre en héritage. Evidemment, si certains partaient pour «faire fortune», d'autres partaient au contraire pour «donner» à de plus pauvres cette fortune à nulle autre pareille, la bien nommée Bonne Nouvelle.

C'est l'exemple que nous ont donné les oncles Angelin et Maurice, leurs confrères, et nombre de nos cousins, neveux et petits-neveux après eux. Et cet exemple était non seulement rappelé le dimanche après-midi, mais transcrit dans nos actes de naissance. Le signataire de ces lignes fut baptisé «Serge Angelin Maurice». C'était en 1939.

Dix ans plus tard, le dernier de notre fratrie étant né le 5 août, il devait être baptisé «Philippe». Le télégramme étant arrivé avant la cérémonie, notre benjamin reçut le nom de «Maurice Philippe» augmenté d'Antoine en hommage à notre papa Louis. C'est ainsi que se forgent les identités, au fil des générations. Au fil des générations ... ce fut longtemps le titre de mon livre consacré à un peuple africain, et que j'ai finalement intitulé Les Fusils Jaunes. Car l'attrait d'un monde autre m'a saisi moi aussi au terme de mon adolescence. Attrait d'un exotisme qui deviendrait mon quotidien, selon la belle formule de l'un de mes devanciers, Georges Condominas. Certes, je ne partais pas pour les convertir — d'autres s'en chargeraient après moi — mais pour les comprendre, pour apprendre d'eux ce que pouvait être une humanité non pas d'avant la Chute, mais d'avant la Rédemption.

Eh bien oui, je l'ai appris et je l'ai raconté sans louange ni condamnation dans mon oeuvre d'ethnologue et d'enseignant. Au cours d'une longue carrière, j'ai découvert avec bonheur qu'un grand nombre de missionnaires, sur les cinq continents, avaient pratiqué cette oeuvre qui définit l'humanisme: aimer les autres, c'est d'abord le leur prouver en apprenant leur langue, en essayant de comprendre leurs us et coutumes et puis, parfois, de progresser ensemble sur le chemin d'une sagesse. Nos contemporains semblent découvrir que ces sagesses sont multiples et que notre judéo-christianisme ne peut prétendre au monopole de la vérité.

Nos oncles missionnaires le savaient déjà et il m'est agréable d'avouer ici que ma vocation d'ethnologue doit beaucoup aux récits de notre oncle Angelin, à son retour d'Asie, sur le thé beurré et d'autres recettes et coutumes admirables des confins de la Chine et du Tibet. Oui, notre oncle devenu Prévôt a su nous faire rêver et non seulement cela: il a su créer et faire revivre, pour nous qui n'avions jamais rencontré l'oncle Maurice, non pas un exilé aspirant tristement au martyre, mais un personnage vivant, généreux, plein d'esprit, un brin provocateur ... bref un Valaisan, un montagnard, un enfant de la Rosière, un fils de Dzan di Reines.

Et nous tous, son frère, ses confrères, ses cousins, ses neveux et ses nombreux apparentés par la foi comme par les liens du sang ou du mariage, nous partageons la fierté de toute notre communauté de pouvoir honorer, chaque mois d'août à la Rosière, et en toute saison dans la vénérable église d'Orsières, la mémoire d'un homme mort à cheval, droit dans ses bottes et dont les convictions ne se sont laissé ébranler ni par la souffrance, ni par les sombres machinations d'ennemis jaloux de son courage et de son zèle religieux. Notre Souverain Pontife Jean-Paul II nous a réunis à Rome en 1993 pour lui rendre l'hommage solennel de toute l'Eglise et nous lui en demeurerons reconnaissants à jamais. A Yerkalo, semence de chrétiens, les enfants des fidèles de notre oncle, veillent sur ses reliques comme sur celle d'un Saint.

Prions nous aussi notre oncle Maurice avec ferveur: il nous a montré le chemin. Comme le clamait Gratien Volluz, cet autre montagnard si cher à nos coeurs, il nous entraînera à sa suite, «vers les sommets, dans l'audace et l'adoration».

Antony, ce 16 janvier 2007

Serge Angelin Maurice Tornay

dmc en la fête de ND de la Visittion