UN CONQUERANT: GENGIS KHAN

Le Grand Khan   Un conquérant fin politique et

sans pitié

Diplomate rusé et stratège hors pair; Gengis Khan a fait trembler l'Europe et l'Asie et jeté les bases d'un empire immense. Mais au prix de massacres inouïs.

Lorsque naît Temudjin (en 1155, 1162 ou 1167), futur Gengis Khan, la Mongolie en tant que nation n'existe pas encore. Qu'elles soient composées de pasteurs nomades dans les steppes ou de chasseurs-cueilleurs dans les monts Khenteï, les tribus mongoles qui s'y sont fixées en remontant le cours de l'Amour s'y chamaillent quand elles ne s'entre-tuent pas. C'est dans ce climat d'insécurité que Temudjin (fer ou forgeron) perd son père,Yestigei le preux, empoisonné par des Tatars. A 9 ans, aîné de sept enfants, il fuit avec ses frères et sa mère. Pour unique bien : quelques hongres et une jument bréhaigne, donc nul espoir de poulinage, ce qui est dramatique, le lait de jument étant, avec le mouton, la base de l'alimentation. Cependant, malgré la traque dont il est l'objet et une existence précaire, il survit.

Sous la yourte des bannis, l'ambiance est exécrable : Temudjin tue l'un de ses demi-frères, lequel montrait trop d'empressement à devenir chef de famille. A 16 ans, il se marie avec la belle Borté (Bleutée) et reçoit en dot une pelisse de zibeline qu'il s'empresse, calculateur. d'offrir à l'un des amis de feu son père, le redoutable chef des Kereyit, Toghril. Bien lui en prit, car, au nom de vieilles représailles intertribales. des Merkit enlèvent sa jeune épouse. Par les liens de sang qui font de Toghril le frère d'amies de Yesügei, le roi des Kereyit prête son armée au jeune Temudjin. La victoire est totale, l'épouse retrouvée et le butin partagé. S'ensuivent de nombreux conflits. Si Temudjin essuie des revers, sa réputation s'accroît. Ses guerriers le disent courageux, fidèle, généreux et droit. Vénéré, il s'entoure de braves et la rumeur galope à travers la steppe qu'il est un chef digne de ses ancêtres, inflexible, qui sait protéger et enrichir les siens.

Au fil des saisons, yourtes et bras armés grossissent son camp. Quarante ans de luttes seront cependant nécessaires pour parvenir à l'unification de la Mongolie. Il lui faudra moitié moins de temps pour conquérir le nord de la Chine et la Perse. En 1206, année où il devient khan et se fait appeler Gengis (Océanique), il assiège le royaume des Tangua, peuple d'origine tibétaine. Cette guerre lui sert de préparation pour la conquête de l'empire jin. Sur le plan militaire, Gengis Khan s'aperçoit qu'il est plus confortable d'assiéger les sédentaires que d'attirer l'ennemi dans un corps à corps. Il multiplie les ruses pour venir à bout des citadelles : pousse les indigènes en avant-garde sous les murailles, détourne le cours du fleuve Jaune, demande aux assiégés de lui donner tous leurs animaux, volatiles compris, faisant croire qu'il s'en satisferait et rebrousserait chemin. Cela obtenu, il entoure d'étoupes les pattes et les queue des bêtes, les enflamme avant de les relâcher. Les milliers d'animaux, affolés, regagnent paniers, cages et greniers, répandant le feu partout.

Pour la toute jeune nation mongole, la campagne de Chine, en 1211, est présentée comme un objectif national : il s'agit de venger l'affront des Jin qui, au siècle passé, ont torturé et empalé l'un des leurs, de surcroît khan glorieux, sous les lazzis de la cour de Pékin. Si les troupes mongoles piétinent deux ans durant au pied de la Grande Muraille, elles annexent la Mandchourie siens sont de nouveau aux portes de Pékin qui cède après que la famine a fait son oeuvre. Comme leurs chevaux, petits, mais d'une incroyable résistance, les Mongols sont des buveurs de vent, toujours en mouvement, surgissant là où on ne les attend pas.

Chasseurs nés, ils guerroient de la même façon qu'ils chassent. en battue, avec un évident plaisir. Mais le génie militaire de Gengis Khan est d'avoir su discipliner ces hordes insouciantes. Il organise son armée selon un système décimal qui interdit toute erreur ou manquement de la part de ses bataillons structurés en corps de dix, cent, mille ou dix mille hommes. Qu'un cavalier d'une dizaine quitte son unité pour une autre, et c'est toute la dizaine dont il dépend qui est passé au fil du sabre. Idem pour les éléments d'un «centenier» se séparant de leurs compagnons : son responsable et ses dix lieutenants risquent la mort.

La solidarité prime. Les bataillons avancent en damiers dans un silence impressionnant, ponctué par les ordres des tambours. La cavalerie tient la première place. Quand infanterie il y a, ce sont des prisonniers que l'on porte en avant. ou des auxiliaires. Pour combattre, le Mongol dispose de trois à six montures. Certains chefs peuvent en compter jusqu'à trente. L'équipement est sommaire : deux carquois d'une soixantaine de flèches, parfois un cimeterre, une lance. Peu d'armures lamellées.

Un bouclier fait l'affaire. Il est porté soit sur le flanc des montures, soit sur le dos des archers pour protéger leurs simulacres de fuite. technique qui est pour eux offensive, car ils décochent leurs flèches en se retournant, spécialité imparable, déroutante. Cette légèreté de l'équipement, opposée à celle des chevaliers occidentaux qu'ils combattront plus tard avec facilité, leur autorise de longs trajets et une grande mobilité physique lors des affrontements.

Aussi frugaux et endurants que leurs chevaux, ils se contentent de peu (lamelles de viande séchées de chaque côté des quartiers de la selle, fromages durs et, en cas de disette, le sang de leur monture bu à même la veine jugulaire) : ils peuvent jeûner plusieurs jours et se passer de sommeil pour avancer de nuit. Ils ne touchent aucune sol¬de et ne doivent pas s'approprier de butin qui revient à l'empereur, seul habilité à partager ces richesses auxquelles lui-même s' intéresse peu. Pour obtenir une victoire rapide, Gengis Khan prépare avec minutie ses campagnes, à l'écoute de ses espions et éclaireurs.

Il invente mille stratagèmes. Ainsi, pour donner l'illusion d'une armée gigantesque. il fixe des milliers de mannequins sur les chevaux (le rechange ; allume dix fois plus de feux de bivouac qu'il ne dispose d'hommes ; lait mine de placer le plus gros de ses forces au centre, alors que, souvent, cet artifice est composé de captifs vêtus à la ma¬nière mongole. Assiéger des citadelles ne lui déplaît pas car, dit-il, «l'ennemi est tel un troupeau de moutons dans l'enclos».

La campagne du Kharezm (Iran) fut un incroyable carnage, dépassant en horreurs toutes ses autres conquêtes. Avec une force supérieure à plus de deux cent mille hommes, Gengis Khan fondit sur la ville d'Oulu, puis sur Ourtmentch et Boukhara, s'emparant de Samarkand dans la foulée. Ceux qui se rendaient sans résistance furent employés comme boucliers humains. Seuls les artisans et les érudits étaient déportés en Mongolie, plus quelques princesses pour l'usage personnel brillamment la de cet amant holminique (il possédait huit concubines, mais on lui prêta jusqu'à cinq cents maîtresses).

Quant aux mercenaires turcs censés défendre les places fortes du chah et qui les abandon¬naient sous le prétexte qu'ils étaient frères des Mongols, ils étaient tranchés en deux, le khan détestant les couards. Mal organisé, le Kharezm perd ses territoires de la Transoxiane, du Syr-Daria, de la mer d'Aral. Le sultan est chassé d'Afghanistan on poursuit l'armée de son fils sur les rives de l'Indus ; Djcbe et Subutay, terribles généraux du khan, pourchassent le père à travers le Khorasan. Les unes après les autres, les villes tombent : Balkh, Merv, Herat, Ni¬chapur qui demanda «trois mille balistes. trois cents catapultes, sept cents machines à lancer du naphte enflammé, deux mille cinq cents charges de pierre et quatre mille échelles». On égorge ceux qui n'ont pas voulu se rendre on éventre les cadavres pour récu¬pérer les bijoux avalés, on achève les survivants cachés sous l'amas des victimes. Toutes les villes sont détruites, mais aussi la terre ; oasis, vergers, cultures retournés, brûlés ; ruisseaux et fleuves rou¬gis de sang. Cette campagne dura six ans et se termina avec la che¬vauchée fantastique de Djehc et Subutay qui, du nord-ouest de la Perse jusqu'à la Russie méridionale, en passant par le Caucase et les steppes Qiptchaq, soit un raid de 8 000 kilomètres, rançonnèrent et saccagèrent tout ce qui se présenta devant eux.

La grande idée de Gengis Khan partait de ce constat : «Puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu dans les cieux, il ne doit y avoir qu'un seul khan sur terre. Alors, l'harmonie des peuples régnera.» Fin politique, il fit preuve d'une incroyable tolérance envers les religions. Il élabora un code de moralité, le yasaq, et offrit à son peuple, dont il favorisa l'union en intégrant les vaincus parmi ses clans, une langue écrite, celle des Ouïgours. Il créa un système de poste dont les relais, distants d'une quarantaine de kilomètres et toujours fournis en montures fraîches. lui permettaient de porter ses ordres aux quatre coins de son empire.

Elu de Tengri (le Ciel-Dieu), Gengis Khan se croyait immortel. Un sage taoïste lui ôta cette conviction. Il aspira alors à une vie plus quiète, rêvant de finir simplement ses jours sous une yourte avec sa favorite, ses petits-enfants et quelques troupeaux. Il lui fallut d'abord se venger du royaume des Tangut, lequel s'était désisté de ses promesses d'alliance à l'instant d'ébranler la Grande Armée vers la Perse. Alliant le plaisir de la chasse à celui de la guerre, il fit une mauvaise chute de cheval en chassant. Malgré ses douleurs, il poursuivit sa route et mourut d'une hémorragie interne en août 1227 dans le Gansu oriental. 

 

dmc    extraits tirés de Geo, mais aussi de la lecture de l'historien René Grousset