PAX SINICA

La guerre de Corée démarra officiellement le 25 juin 1950, lorsque les troupes du nord envahirent le sud. prenant les Sud-Coréens et tes Américains totalement parsurprise. Une contre-offensive à 80 % américaine et 20 % onusienne, fut dirigée par

le général MacArthur. Partisan d'une guerre totale, y compris atomique. chimique et biologique cf. le terrifiant projet des «bombes à plumes-' porteuses des spores du charbon), il repoussa les forces communistes jusqu'au fleuve Yalou (délimitant la frontière sino-coréenne). Certain que Mao ne s'engagerait pas dans une guerre contre les tats-Unis, MacArthur rêvait d'envoyer une bouteille d'eau du Yalou au président sud-coréen. Mais voilé. dès le mois d'octobre 1950 (cette date est importante). les Chinois engagèrent leurs troupes. Ils avaient mobilisé 1.7 million d'hommes, entièrement équipés des surplus soviétiques de la seconde guerre mondiale, encore fumante.

On commença très vite à parler de troisième guerre mondiale. Sans doute était-ce la seconde qui n'était pas vraiment terminée en Asie_ Les troupes chinoises. d'abord déguisées de l'uniforme nord-coréen. repoussèrent les forces de l'ONU loin au sud.

Les offensives et contre-offensives ne cessèrent pas durant trois longues années, On vit même des combats aériens opposer directement l'US air force et l'aviationrusse. dont les MIG 15 eurent le dessus sur les Américains. Ces derniers larguèrent tout de même prés de 500'000 tonnes de bombes, employant massivement le napalm (3,2 millions de litres) contre les populations et les infrastructures civiles. C'est finalement la mort de Staline, en mars 1953, d'un côté et le limogeage de MacArthur de l'autre, qui suspendirent le conflit et ramenèrent les parties de part et d'autre du 38e parallèle.

Au total. la Chine engagea prés de 3 millions d'hommes dans cette guerre qui fit 920000 morts militaires et entre 4 et 5 millions de morts civils. Et c'est dans le souvenirde ces millions de victimes des bombes américaines que la population nord-coréenne est entretenue depuis lors, pour justifier son effort de guerre affamant.

 Tibet, la guerre occultée

Cette guerre de Corée en cacha une autre, concomitante, discrète mais beaucoup plus profitable aux intérêts chinois: l'invasion du Tibet.

Alors que l'ONU et la planète entière étaient localisées sur la Corée, l'armée populaire de libération (APL) attaqua la chétive armée tibétaine (8'000 hommes) le 7 octobre 1950, à Chamdo dans la province limitrophe du Kham, intégré depuis lors au Sichuan.

Il ne lui fallut que 40'000 hommes pour venir à bout en 15 jours. de Thibétains, certes très courageux, mais mieux équipés pour méditer que pour se battre, C'est ainsique le drapeau chinois fut planté pour la première lois de l'histoire, tout le long de l'Himalaya. Outre un promontoire militaire unique de 2,5 millions de km2 (40 % de la superficie de la Chine dans ses frontières actuelles) et de précieuses ressources minières (or, uranium. chromate, charbon, cuivre, mica, borax),

Mao raflait au passage le château d'eau de l'ensemble de l'Asie. Pour la première fois également, l'Inde se retrouvait quant à elle, à devoir gérer 4000 km de frontière commune avec la Chine, Ce bouleversement stratégique précis (communauté de frontière Inde-Chine) passa presque inaperçu. L'émergence du Dalaï-lama n'ychangea rien, On peut même affirmer aujourd'hui, vu l'échec total de la "cause tibétaine", que l'honorable moine. servit les intérêts chinois comme le fameux cerisier du Tibet I Prunus Serrula) cachant la forêt de bambou_ Tant et si bien que la Chine n'eut de cesse d'en réclamer davantage au prétexte que telle ou telle provinceservait de pâturages ancestraux à kkson•k ethnie tibétaine. C'est ainsi qu'en 1962. de nouveau son mois d'octobre fétiche, elle déclencha une guerre éclair contre l'Inde, bien é l'abri derrière le bruit militaire et diplomatique de la crise des missiles cubains cette fois.

Elle quitta le territoire indien au bout d'un mois, quasiment de son plein gré, empochant au passage de nouveaux territoires au nord du Cachemire (Aksai Ghin) et maintenant une pression incessante sur le Sikkim, le Bhoutan et l'Arunachal Pradesh (État indien extrême-oriental, trois fois grand comme Taiwan).

On ne peul être que frappé par la ressemblance du scénario qui se dessine à nouveau aujourd'hui. Trump menace d'en découdre très sérieusement avec Pyongyang,allant jusqu'à reactionner -  directement des intérêts financiers chinois, en particulier la banque de Dandong, ville frontière située en bordure du fleuve Yalou.

Côté militaire, on s'agite aussi beaucoup autour des archipels de Paracel et Spralley dont la souveraineté chinoise est contestée, comme on le sait, par les Japon, leVietnam les Philippines et Brunei. Après le passage de plusieurs navires américains dans les eaux revendiquées par Pékin, c'est le commandant en chef de la flotte américaine du Pacifique, Scott H Swift, qui s'est déclaré prêt à réaliser une frappe nucléaire contre la Chine si le Président Donald Trump le lui ordonnait,

L'APL montre certes ses muscles. comme jamais depuis longtemps, mais surtout ailleurs. Beaucoup plus au Nord: dans les contreforts de l'Himalaya, en provoquant l'inde et le Bhoutan.

Comme en 1950, le couplage Corée-Tibet se remet en route. La Chine vient en effet de mettre en scène des exercices militaires de grande envergure au Tibet, poussant sa menace très au sud, jusqu'à sa double frontière Indo-Bhoutanaise.

 Main basse sur le Bhoutan

L'objectif de cette nouvelle concentration militaire himalayenne est stratégique. Il s'agit de s'approprier le plateau de Doklam, une langue de terre bhoutanaise qui futautrefois tibétaine, raison pour laquelle la Chine la revendique, mais aussi et surtout du fait qu'elle forme un balcon situé juste au-dessus du très vulnérable goulotd'étranglement indien de Siliguri. Ce k,chicken neck-, comme disent les Indiens, est un couloir large de seulement 24 kilomètres. fermé au sud par la frontière du Bangladesh, qui réunit l'Inde à son État oriental d'Arunachal Pradesh. revendiqué par la Chine, lui aussi en tant qu'ancienne terre tibétaine.

 La stratégie du collier de perles

Fin juin 2017, une garnison chinoise commençait des travaux d'une construction routière en direction de ce bout de territoire bhoutanais. Une manoeuvre évidente de provocation contre laquelle les 8000 soldats et policiers bhoutanais rie font pas plus le poids que les guerriers tibétains des années cinquante. L'Inde, protectrice militaire du royaume du Bhoutan, a répondu par une mobilisation immédiate de 10'000 hommes, parfaitement entraînés pour ce cas de ligure.

Au-delà de la gesticulation militaire qui s'est avérée moins massive qu'annoncée côté chinois. cette soudaine tension aura démontré les longueurs d'avance de la Chine en matière de désinformation.

Les ministères chinois de la Défense et des Affaires étrangères y sont allés d'un matraquage médiatique encore inédit, mobilisant tous leurs médias et relais internet que le gouvernement finance à hauteur du budget colossal de 10 milliards de dollars par an.

L'Empire du milieu s'y est bien entendu placé comme victime d'une agression indienne et rappelant trés fermement à l'Inde son revers de 1962, et lui promettant une leçon plus amère encore.

Le très officiel site internet de l'APL en langue anglaise, China Military Online, avertissait le 26 juillet que «l'Inde n'avait aucune chance contre la Chine et que la seulesolution pour elle est de se retirer.• menaçant en outre que « faute de solution diplomatique, 1"hypothese d'un conflit armé ne pouvait pas être écartée•. Cet incident démontre que la Chine est prête pour une guerre psychologique, laissant l'Inde sur le carreau médiatique, incapable de réagir sauf à reproduire les dizaines de dépêches chinoises infamantes.

Le message vaut évidemment aussi pour les Occidentaux, d'où celte réaction de l'amiral Swift citée plus haut, En apparence, les choses en sont là pour l'instant. Sauf que, fidèle à la philosophie de Sun-Tzu, un grand vacarme ici, cache toujours un autre enjeu là-bas. Le premier c'est que la Chine s'est déjà approprié le monopole del'influence sur le Népal. dont une frontière jouxte, elle aussi. le goulot de Siliguri.

L'autre, c'est que Pékin investit depuis des années dans le soft power bouddhiste. Elle y a savamment réussi dans l'État indien du Sikkim, s'aliénant la populationlocale à coups de millions en donations religieuses et échanges pastoraux. Or, elle fait de même depuis quelques années au Bhoutan. Une stratégie qui a lait ses preuves à Taiwan où la quasi-totalité de l'engeance bouddhiste est pour ainsi dire accréditée par Pékin. Les services secrets indiens le savent parfaitement même la sagacité du premier ministre hindou Narendra Damodardas Mcdi, semble quelque peu endormie à l'égard de la chose bouddhiste.

Le troisième enjeu de taille pour l'Inde est bien sûr l'alliance de la Chine et du Pakistan. ennemi permanent de New Delhi depuis la partition du pays en 1947. On ne devrait pas tarder à voir aussi ce front s'activer d'une manière ou d'une autre si les choses s'envenimaient.

Quant au contrôle des mers du sud. Pékin verrait bien l'Océan indien rebaptisé "Océan chinois", dans une nouvelle géographie locale de l'antique "mare nostrum". La Chine a depuis longtemps étendu son fameux "collier de perles" dans la région en se faisant garantir l'usage militaire de plusieurs ports de Birmanie, Sri Lanka. Pakistan, et en inaugurant sa propre base à Djibouti

Mais il se trouve que le territoire indien s'étend jusqu'à l'est du golfe du Bengale grâce à son archipel d'Andaman et Nicobar. Or, ces avant-postes lui permettent de contrôler le détroit de Malacca, vital pour le transport maritime chinois. L'Inde participe en outre à des exercices navals avec les États-Unis et le Japon ininterrompus depuis 20 ans (les exercices kkMalabar-k), ce qui irrite fortement la Chine. Les «Malabar 2017• se sont justement déroulés du 10 au 17 juillet dernier.

La remontrance himalayenne peut donc s'analyser comme une manière pour la Chine d'affirmer la tin de sa politique de non-ingérence dans le paysage géopolitique mondial, en rappelant au passage à l'Inde et ses alliés de Malabar, que les règles de la Pax Sinica s'opposent du nord au sud, sur terre autant que sur mer. Ce basculement est loin d'être anodin.

Extrait tiré d'Antipresse du 30 juillet 2017 - ANGLE MORT par Fernand Le Pic  

DMC