LES ROHINGYAS vus par Mgr BO

Le cardinal Charles Maung Bo, archevêque de Yangon, au Myanmar, affirme que

« cinquante pour cent de la population Rohingya a quitté » le pays. « C'est significatif », dit-il. Mais la fuite « s'est arrêtée à partir du 5 septembre »: c'est confirmé par « le gouvernement et d'autres organismes ».

Le cardinal a évoqué la situation des Rohingyas à l'occasion du XXIVe congrès mondial de l'Apostolat de la mer qui se tient à Kaohsiung (Taiwan), du 1er au 7 octobre 2017, sur le thème « Prisonnier du filet » (« Caught in the net »), à moins de deux mois du voyage du pape François au Myanmar, prévu du 27 au 30 novembre.
« Selon les organisations internationales, environ 470 000 Rohingyas ont été déplacés, parmi eux environ 230 000 enfants, indique le cardinal. Il y a également environ 30 000 Rakhines et Hindous déplacés dans l'état de Rakhine. »

Une histoire « controversée »

Le cardinal retrace l'histoire « controversée » des Rohingyas en répondant aux questions les plus fréquentes au cours de son intervention.

Les Rohingyas sont des musulmans sunnites de langue bengalie qui vivent au nord-ouest de l'État de Rakhine au Myanmar. Leur « nom est très controversé à l'intérieur du pays », dit le cardinal :
« Le gouvernement a interdit l'utilisation du terme et a également demandé à la communauté diplomatique de ne pas l'utiliser. »

La revendication des Rohingyas de faire partie de « sept tribus majeures » et « 135 sous-tribus » de Myanmar, « considérés comme des communautés autochtones », « est fortement contestée ».

« Leurs expressions culturelles, selon le gouvernement, ne sont pas indigènes, mais elles proviennent d'autres pays », explique le cardinal Bo.

« Comme leur nom, leur histoire reste très contestée, poursuit-il. Il existe « deux versions » : selon celle du gouvernement, «  il n'y a pas de Rohingyas dans l'histoire du Myanmar : ce sont les gens qui ont été embauchés par les Britanniques comme travailleurs à bas prix. » Ces travailleurs venaient « de l'Inde britannique, en particulier du Bengale ». « Les Britanniques n'ont jamais utilisé le terme Rohingyas », prétend le gouvernement.

La deuxième version de l'histoire – celle des Rohingyas – dit que cette population vit sur ce territoire « depuis des siècles » et qu'il s'agit d'un groupe avec « une identité unique Rohingya ». « Rohingya est un terme utilisé par des auteurs étrangers à partir de 1773 », affirment-ils.

Les causes du conflit

Le conflit a commencé pendant la Seconde Guerre mondiale, raconte le cardinal Bo, quand « les musulmans ont formé leurs propres forces de défense et se sont alliés aux Britanniques. Les bouddhistes d'Arakan (ancien nom de l'État de Rakhine) se sont alliés à l'armée japonaise. Ces deux groupes se sont livrés à des massacres ».

Après l'indépendance du pays, poursuit le cardinal, « l'élite Rohingya a formé un groupe jihadiste et a essayé d'avoir un Arkhanstan séparé ». Puisque « la lutte armée a continué pour un État musulman autonome », les Birmans « ont imposé des restrictions à la population musulmane, à leurs mouvements, à leurs propriétés ».

Un bouc émissaire

Les raisons du conflit récent avec les Rohingyas sont expliquées par « de profondes blessures » laissées par les « soixante ans de junte militaire », estime le cardinal Bo. « La pauvreté, le déplacement et la migration dangereuse ont brisé notre société... On avait besoin d'un bouc émissaire et, malheureusement, un incident de 2012 est devenu le déclencheur dans l'état de Rakhine : une rumeur de viol de femmes par des jeunes musulmans a déclenché une émeute qui avait entraîné le déplacement de près de 120'000 musulmans dans les camps. » En ce moment, « de nombreux Rohingyas ont choisi de fuir vers d'autres pays. »

« Au fur et à mesure de la frustration, raconte le cardinal, un groupe militant était mis en place à l'extérieur avec le soutien de groupes du Moyen-Orient. La première attaque a eu lieu en août 2016, avec des attaques des postes de sécurité. La police et l'armée ont réagi par une réponse agressive. Des milliers ont fui. »

« Après de fortes critiques et des allégations de « nettoyage ethnique », poursuit-il, les autorités du Myanmar ont tenté de relancer l'administration civile et l'administration du village. Mais des éléments militants avaient déjà pénétré dans les populations des jeunes Rohingyas. » Aujourd'hui, « les groupes militants du Cachemire et d'Al Qaeda rassemblent des musulmans dans le monde entier pour soutenir les Rohingyas. »

Le 25 août 2017, « environ 450 militants ont attaqué les postes de police et ceux qui ont soutenu le gouvernement ». Cette attaque est devenue « le déclencheur de l'exode actuel » et « l'armée a réagi par une réponse agressive ».

Les phobies de la population

Parmi les 500 000 moines bouddhistes qui vivent au Myanmar, « la plupart sont des moines très pacifiques », affirme le cardinal, « mais une partie des moines est devenue radicalisée et nationaliste ». Selon leurs « théories venimeuses », « l'islam a un agenda pour convertir les pays » de l'Asie. « La population Rohingya est un cheval de Troie, estiment-ils. Grâce à un taux de fécondité élevé et à une migration sans restriction du Bangladesh, ils ont déterminé un changement dans la démographie du Myanmar. »

Quant à la position de la majorité des habitants du Myanmar, ils « sont innocents, mais écouteront leurs chefs religieux », affirme le cardinal Bo : « La plupart des gens ne sont pas compatissants à l'heure actuelle à cause de la phobie créée par le discours haineux et les médias sociaux. »

Le rôle d'Aung San Suu Kyi

L'archevêque de Yangon s'arrête sur le rôle de Mme Aung San Suu Kyi, ministre birmane des Affaires étrangères et lauréate du prix Nobel de la paix en 1991. Bien qu'elle ait été soumise à « une critique brûlante », « notre perception est qu'elle essaie de stabiliser la démocratie fragile ».Son activité est « une marche sur la corde raide, poursuit le cardinal, et elle fait de son mieux. Avec les moines extrémistes et le groupe extrémiste Ma Ba Tha, son gouvernement a fait de bons progrès ».

« Il est très regrettable, dit le cardinal, que les événements récents ne l'ai pas mise sous une bonne lumière. Elle aurait dû parler au nom des victimes, en particulier tant de femmes et enfants contraints de partir dans des circonstances si pénibles. Elle a perdu le soutien de la communauté internationale par son silence. »

Cependant, conclut-il, « son discours et l'annonce subséquente du processus de réhabilitation et de vérification ont connu un bon début. J'espère seulement et je prie qu'on lui permette de faire ce qu'elle a à faire. »

ZENITH - 05.10.2017

dmc