LES VOEUX en particulier la CHASTETE selon Jean-Marie LOVEY

 . . .la place de la personne qui vit momentanément l'échec, la maladie, la désillusion ou la misère ? Que lui resterait-il si seul compte le hic et nunc ? Par nature, les vœux nous conduisent vers un avenir inconnu.

Que serai-je dans dix ans ou vingt ans ? Que seront ma communauté ou la vie religieuse ? Oui, la vie religieuse évoque aux yeux de tous les fidèles cette admirable union établie par Dieu et qui doit être pleinement manifestée dans le siècle futur. (PC 12)

Oui, prononcer des voeux devient un acte de profonde signification, acte d'espérance en un Dieu qui promet un avenir et tient parole : Que les religieux donc, soucieux de la fidélité à leur profession, croient aux paroles du Seigneur. (PC 12)  

Deus Caritas Est

Enfin, chacun des voeux nous renvoie à la caritas (charité). Mais de quelle « charité » parlons-nous ? Des oeuvres que le religieux est invité à accomplir avec plus d'amour ? Bien sûr, mais d'abord, nous sommes renvoyés à la caritas originelle, à Celui qui en sa source est tout amour. Ainsi donc, les voeux nous disent quelque chose de Dieu. Chacun des termes de la triade peut être envisagé comme un lieu de rencontre divine :
La chasteté est le rendez-vous où Dieu me donne une liberté pour aimer ;
— La pauvreté, le rendez-vous où Dieu me donne une liberté pour accueillir ;

--  L'obéissance, le rendez-vous où Dieu me donne une liberté pour écouter.

La Ille partie de Vita Consecrata, qui a pour titre Servitium Caritatis, montre que la vie consacrée a pour objectif premier de manifester l'amour de Dieu dans le monde :
La vie consacrée montre ainsi, par le langage des oeuvres, que la charité divine est fondement et stimulant de l'amour gratuit et diligent. (VC 75)

Les voeux

Nous présenterons chacun des trois voeux sans entrer dans une étude systématique. Il s'agit d'une simple évocation de ces « rendez-vous » offerts par Dieu dans la forme de vie qu'il m'a été donné de vivre au sein de la Congrégation où j'ai été accueilli. Ces développements entendent proposer quelques pistes, à contenu simple et immédiat, pour nourrir la réflexion du lecteur.

La chasteté, une liberté neuve pour aimer « Brûler de l'amour de Dieu et des autres »

Le décret conciliaire présente les trois voeux au coeur de son développement. Il nous permet ainsi de relire notre engagement à travers les voeux qui
constituent un don divin que l'Église a reçu de son Seigneur et que, par grâce, elle conserve fidèlement. (LG 43)

Le caractère de gratuité dont l'origine divine est soulignée concerne chacun des trois voeux. Le décret le rappelle particulièrement à propos de la chasteté qui « doit être regardée comme un grand don de la grâce » (PC 12). Rien d'étonnant, dès lors qu'elle trouve son origine en Dieu et qu'elle produise quelque chose de divin, à savoir l'amour.

Elle libère singulièrement le coeur de l'homme, poursuit le tex¬te, pour qu'il brûle de l'amour de Dieu et de tous les hommes.

Remarquons d'emblée que la chasteté n'est pas présentée sous ses aspects négatifs de renoncement au mariage, à l'amour conjugal et à l'exercice de la sexualité. Ce n'est pas l'angle d'approche du décret. Bien sûr que le voeu de chasteté interroge notre condition humaine dans ce qu'elle a de plus spécifique : son aspect corporel et sexué d'où naît le besoin légitime et honnête d'exprimer et de recevoir de l'affection. Il faudrait pouvoir dépasser les peurs d'en parler qui parfois enferment les personnes dans leur lieu de vie et de lutte solitaires'-. La chasteté nous renvoie à tout ce qui fait la vie relationnelle et affective pour l'illuminer. Saint Jean nous l'a enseigné : « En ceci consiste l'amour [...] Si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons nous aussi nous aimer les uns les autres. » (1 in 4, 10) Notre engagement religieux à travers le voeu de chasteté nous donne en partage quelque chose de cet amour de Dieu pour l'humanité. Il fait que le religieux « brûle de l'amour de Dieu et de tous les hommes » (PC 12). Mais cet amour aura à se singulariser, sans quoi il risque grandement de rester dans la généralisation et l'abstrait. Le voeu de chasteté invite à aimer des personnes concrètes qui ont un visage connu.

(2 Voir T. RADCLIFFE, Je vous appelle amis, p. 200- 243, dont nous reprenons quelques articulations. Voir aussi la formation pratique au voeu de chasteté, dans L. LICHERI, Par un simple Oui, p. 89-127).

Quelques interrogations

Osons vérifier notre capacité à aimer l'humanité entière en portant l'attention sur notre manière de répondre à des interrogations immédiates dont le réalisme questionne sans échappatoire :
— Est-ce que j'aime mon plus proche voisin, mon frère ou ma soeur de communauté pour qui je puis être appelé à donner ma vie ?
— Est-ce que je laisserais les quatre-vingt-dix-neuf pratiquants habituels pour aller rejoindre celui qui ne vient pas, qu'on ne voit jamais dans les circuits religieux ?
— Est-ce que j'irais m'asseoir à la table des gens de mauvaise réputation ?

Peut-être sommes-nous à ce propos, trop soucieux de la vertu de bienséance, trop raisonnables ?

S'il nous est donné la grâce d'assumer ce voeu, c'est parce que la chasteté est avant tout ordonnée à la caritas, à cet « amour » qu'est la vie même de Dieu. La chasteté est une façon particulière d'aimer « qui nous conforme et nous lie de façon plus intime à la personne de Jésus », disent, en reprenant l'intuition du Concile, les constitutions de notre Congrégation'. Vita Consecrata, à son tour, insistera beaucoup sur ce point. Tout cela est en écho immédiat au réalisme de l'incarnation. Jésus est devenu homme. Le voeu de chasteté réclame que nous passions par là où Jésus est passé, c'est-à-dire son humanité. Notre corporéité est bénie et sanctifiée. Nous sommes témoins d'un Dieu qui s'est fait chair. Le film Le Grand Silence a montré, dans des images inoubliables, l'importance de se soucier des corps de nos frères : la nourriture, le soin des malades, la tendresse portée aux plus âgés en sont des expressions. On pourrait souhaiter que nos communautés soient des écoles d'amitié vraie. Nous rendrions témoignage du Royaume si l'on nous percevait comme des personnes dont la chasteté rend libres de vivre. L'interrogation s'impose :

— Sommes-nous assez libres pour oser être bons les uns envers les autres, sans exclusive ?

— Mon amour laisse-t-il, à l'intérieur ou à l'extérieur de ma famille religieuse, les personnes libres de faire leur propre vie et me laisse-t-il libre pour la mission qui m'est confiée ?

Nous sentons combien ce questionnement sollicite l'équilibre de chacun. Le Concile l'avait signalé disant :
Étant donné que l'observance de la continence parfaite intéresse des inclinations particulièrement profondes de la nature humaine, les candidats à la profession de la chasteté ne doivent s'y décider ou y être admis qu'après une probation vraiment suffisante et s'ils ont la maturité psychologique et affective nécessaires. (PC 15)

À son tour, Vita Consecrata reprendra en termes très semblables et en insistant encore : Il est nécessaire que la vie consacrée présente au monde d'aujourd'hui des exemples de chasteté vécue par des hommes et des femmes qui font preuve d'équilibre, de maîtrise d'eux- mêmes, d'initiative, de maturité psychologique et affective. (VC 88)

Oser le corps

La vie religieuse a souvent produit des réflexes de fuite. Une des voies habituelles en est l'activisme : se perdre dans un travail trépidant, abondant pour fuir la solitude. La tentation de fuite peut tout aussi bien porter sur la réalité de notre corporéité, de notre sexualité, par peur de devoir en assumer les imprévus. Mais le fondement de la chasteté ne peut jamais être la peur ; pas plus celle de son corps que celle de sa sexualité en général, ou celle de l'autre sexe en particulier. Dieu a osé devenir chair et sang jusqu'à la crucifixion ! Puisque la chasteté est un rendez-vous où est offerte une liberté pour aimer, il faut aimer. Aimer comme aime la seule personne souverainement libre : Dieu ! En lui, l'amour est absolument non possessif et il est un amour entre égaux. Ainsi, le refus de la domination de l'autre relève du voeu de chasteté. Il faut bien admettre qu'entrer dans un amour non possessif prend du temps et réclame de nous une renonciation claire et réelle, un ascétisme. Perfectae Caritatis parle de pratique de mortification, de garde des sens, de pratique de moyens naturels propices à la santé de l'âme et du corps. Ce sont des repères habituels de l'ascèse. En écho, Vita Consecrata dénonce une provocation « d'une culture hédoniste » qui a encore grandi entre temps.
La réponse de la vie consacrée réside d'abord dans la pratique joyeuse de la chasteté parfaite, comme témoignage de la puissance de l'amour de Dieu dans la fragilité de la condition humaine. (VC 88)

La chasteté est donc moins une innocence qu'on peut perdre qu'une intégrité de coeur dans laquelle on peut grandir. Cette croissance ne va pas sans douleur. Elle peut nous réserver des paliers de larmes, d'amertume, de luttes et de découragement. Tous ces passages sont des terrains de convocation à la prière. Prière commune ou silencieusement personnelle absolument fondamentale dans nos vies de consacrés. Et que dire de la vie fraternelle comme moyen d'entraide sur le chemin de l'observance de la vie religieuse ?

Tous se souviendront, surtout les supérieurs, que cette vertu se garde plus facilement lorsqu'il y a entre les sujets une véritable charité fraternelle dans la vie commune. (PC 12)

L'institut auquel j'appartiens a un style de gouvernement et de vie très démocratique. Cette égalité entre frères relève de notre façon de vivre le voeu de chasteté. Etre chaste, c'est refuser de mettre la main sur le frère. C'est être libre pour aimer les frères avec justesse et Dieu par-dessus tout. La chasteté consacrée vient redire au monde qu'avec la grâce de Dieu il est possible de surmonter l'égoïste convoitise de l'autre. Notre Congrégation de Chanoines Réguliers du Grand-Saint-Bernard, fondée en 1050 pour recevoir les passants, résume son charisme par ces trois verbes : « accueillir », « accompagner », « libérer ». Etre chaste, devient ainsi « aimer sans accaparer ni aduler » ou, selon la couleur du charisme de notre institut, être en état d'offrir aux autres une présence qui accompagne et libère.

(3 CONGRÉGATION DES CHANOINES RÉGULIERS DU GRAND-SAINT BERNARD, Constitutions, n° 28).

Monseigneur Jean-Marie Lovey ancien Abbé-Prévôt de la Congrégation des chanoines réguliers du Grand Saint-Bernard et aujourd'hui évêue du diocèse de Sion (Suisse) - extrait tiré de "la vie religieuse, beauté ancienne et toujours nouvelle" - Collection Vatican II pour tous - Médiaspaul - 2013

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 SUZANNE AU BAIN-REMBRANDT1606-1659

SUZANNE AUX BAINS