MARIE-MADELEINE (2)

Quand le lecteur ouvre les Évangiles à la recherche de Marie Madeleine, il ne la trouve pas. Ou plutôt, il en trouve trop. Pour la plupart, son nom évoque une pécheresse, pardonnée, qui était présente à la crucifixion de Jésus et a bénéficié d'une des premières apparitions du Ressuscité. En réalité,

aucun personnage des Évangiles ne réunit tous ces traits. La figure traditionnelle est la composition de trois femmes différentes : Marie de Magdala, Marie de Béthanie et la pécheresse anonyme.

MARIE DE MAGDALA, FIDÈLE AU-DELÀ DE LA MORT

On connaît d'abord Marie de Magdala, que trois des quatre Évangiles ne font apparaître qu'à partir de la Passion. Seul l'Évangile de Luc la présente un peu auparavant, en expliquant qu'elle faisait partie d'un groupe de femmes qui accompagnait Jésus partout et l'assistait de leurs deniers : l'évangéliste évoque aussi la femme de l'intendant du roi et une certaine Suzanne. Elles avaient été guéries, "de démons et de maladies" ; sept démons ont été expulsés de Marie de Magdala.

Cette dernière semble donc être une Galiléenne (Magdala est une petite bourgade située au bord du lac de Tibériade), plutôt aisée, qui a été intégrée au groupe des disciples après avoir subi un exorcisme. Cette précision a bien entendu fait couler beaucoup d'encre et a pu contribuer à l'assimilation avec la pécheresse dont on va bientôt parler. Mais cette interprétation est assez anachronique.

Dans les Évangiles, les démons ne sont pas associés à l'âme, mais au corps. Ce ne sont pas ces puissances maléfiques chargées de pousser les êtres humains à de mauvaises actions, mais des forces négatives qui se sont emparées de leur corps. On expliquait en effet de multiples maladies, tant somatiques (comme la paralysie) que psychiques (la schizophrénie, les troubles bipolaires), par l'influence démoniaque.

Guérie par Jésus, Marie s'est jointe à ceux qui l'accompagnent, et qu'il ne faut pas réduire aux 12 apôtres. Sa présence nous rappelle que le groupe des disciples comptait de nombreuses femmes, qui jouaient manifestement un grand rôle puisque c'étaient elles qui en étaient les mécènes. Si les autres Évangiles n'en disent pas autant, tous rappellent la présence de la Magdaléenne au pied de la croix, alors que les hommes, Pierre en tête, ont abandonné leur maître (Matthieu 27, 56 ; Marc 15, 40 ; Luc 23, 49 ; Jean 19, 25).

Là encore, cette précision très surprenante dans une société patriarcale nous renseigne sur la prépondérance des femmes aux côtés de Jésus. Cette marque d'attachement fait qu'on associe souvent les saintes femmes à l'épisode qui suit, celui de l'ensevelissement, même si les textes ne parlent explicitement que de Joseph d'Arimathie et de Nicodème dans le cas de Jean (Matthieu 27, 57-61 ; Marc 15, 42-47 ; Luc 23, 50-56 ; Jean 19, 38-42).

Quoique les Évangiles ne le précisent pas, Marie est présente à toutes les descentes de Croix et mises au tombeau qui peuplent les églises. On retrouve les mêmes femmes lors des apparitions du matin de Pâques. Les quatre Évangiles nomment en effet Marie parmi celles qui se hâtent vers le tombeau pour embaumer le corps (Matthieu 28, 1 ; Marc 16, 1 ; Luc 24, io ; Jean 20, i).

La fidélité de la femme de Magdala va donc au-delà de la mort. Elle est récompensée par une première apparition du Ressuscité aux femmes, qui prouve là encore leur importance dans la première communauté. L'Évangile de Jean va plus loin, car il gratifie Marie d'une apparition particulière, que l'on désigne souvent par l'une des phrases prononcées alors, Noli me tangere », « Ne me touche pas » (Jean 20,11-18). Extraordinairement bien composé, ce passage dit tout à la fois la détresse de Marie face à la mort de son maître, car elle ne parvient pas à le reconnaître d'emblée ; la puissance de l'affection qui lie Jésus et sa disciple, qui transparaît dans l'échange de leurs deux noms « - Marie ! », - Rabbouni ! »; et enfin la difficulté à comprendre ce que signifie la Résurrection. En effet, cette fameuse injonction de Jésus - « Ne me touche pas », que l'on peut traduire aussi par « Ne me retiens pas » - indique que désormais de nouveaux rapports avec le Ressuscité doivent se mettre en place : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu » (Jean 20,17). La fidélité de Marie de Magdala connaît un aboutissement dans une mission nouvelle : annoncer à ses frères la Résurrection. Comme l'affirme toute la Tradition depuis ce texte, elle est l'apostolorum apostola, l'« apôtre des apôtres ».

MARIE DE BÉTHANIE, UN LIEN QUASI FAMILIAL

Marie de Béthanie est un tout autre personnage. Avec sa soeur Marthe, elle exprime une forme différente de loyauté, une fidélité familiale. En effet, les deux soeurs ne font pas partie du groupe itinérant. Elles se caractérisent par leur foyer, la maison de Béthanie, où Jésus semble « comme en famille ». On les connaît par trois épisodes. Le premier, conservé par Luc (Luc 10, 38-42), pose très exactement la question de cette vie quotidienne. Il est célèbre : alors que Marthe s'affaire aux multiples tâches ménagères, Marie écoute Jésus, assise à ses pieds comme une élève studieuse. À Marthe qui s'en plaint, le Galiléen l'affirme : « Marie a choisi la bonne part. » Cette déclaration a traditionnellement servi à assurer le primat de la vie contemplative sur la vie active. Elle construit surtout l'image d'une spiritualité du quotidien, qui s'épanouit au coeur du foyer domestique. Ce lien quasi familial avec les deux soeurs se révèle aussi dans la résurrection de Lazare, consignée chez le seul Jean (Jean il, 1-46).

Dans les reproches qu'adresse Marthe, cette fois-ci la première à courir vers Jésus, puis Marie à leur maître, on entend surtout la douleur de s'être fait abandon¬ner. « Si tu avais été là... » : ta place était au chevet de Lazare malade, tu n'aurais pas dû nous délaisser. Ce lien affectif est d'ailleurs confirmé par le texte, qui rappelle que Jésus « aimait Marthe, et sa sœur et Lazare », qui sont citées collectivement : c'est bien un amour intime. Il est aussi confirmé par ce cas unique chez Jean des pleurs de Jésus face à la détresse des endeuillés et, bien entendu, par cette étonnante résurrection du mort, qui est présentée dans l'Évangile comme le prélude de la sienne. Un ultime épisode renforce l'idée que la famille de Marie entretient un rapport particulier avec Jésus, qui permet à cette dernière un geste pro¬phétique, que l'on nomme habituellement I'« onction à Béthanie » (Jean 12, 1-11 ; Matthieu 26, 6-13 ; Marc 14, 3-9). À la vérité, seul Jean fait référence à la femme de Béthanie, Matthieu et Marc se bornant à mentionner une femme ano¬nyme. Mais les textes sont tellement proches qu'on peut à coup sûr reconnaître le même épisode : Marie s'avance dans un repas, brise un flacon de parfum très coûteux et en enduit la tête de Jésus chez Matthieu et Marc, les pieds chez Jean. À ceux qui murmurent (Jean précise que c'est Judas), Jésus annonce que ce geste préfigure son ensevelissement et qu'il est un acte digne de mémoire.

LA PÉCHERESSE PARDONNÉE

Jusqu'à présent, pas de mention d'un quelconque péché. Comment a-t-on pu associer Marie Madeleine avec la figure de la pécheresse ? C'est dans la version que donne Luc de l'épisode de l'onction à Béthanie que se trouve la clé (Luc '7, 36-5o). L'évangéliste non plus ne cite pas le nom de la femme venue faire son onction (sur les pieds, comme chez Jean). Toutefois, il ajoute : « C'était une femme qui était pécheresse dansla ville. » Cette étrange expression laisse supposer qu'elle était connue de tous comme une « péche¬resse », ce qui signifie vraisemblablement qu'elle était prostituée (ou jugée comme telle). Ce lien avec la faute est rappelé par l'hôte de Jésus, qui s'émeut qu'une telle femme ose le toucher. Mais ce dernier réplique : « Lui sont remis ses péchés nombreux, puisqu'elle a aimé beaucoup » (Luc 7, 47) . Et d'ajouter : « Tes péchés te sont remis » (Luc 7, 48), puis : « Ta foi t'a sauvée, va en paix » (Luc 7, 5o).

LE COUP DE FORCE DE GRÉGOIRE LE GRAND

Il faut prêter la plus grande attention à la temporalité de ces proclamations, pour saisir le sens qu'il convient de donner au personnage de la pécheresse pardonnée. Tout d'abord, Jésus fait une déclaration théologique essentielle : ce sont l'amour et la foi qui sauvent du péché ; ce sont les seuls éléments qu'il retient du geste accompli. Ensuite, la rémission des péchés précède la parole qui ratifie cette rémission. Ceux de la femme lui sont remis dès le moment où elle connaît la foi et l'amour, avant même le geste qu'elle fait. Plutôt que d'une pécheresse pardonnée, il faudrait parler d'une femme dont la foi et l'amour ont annulé la faute.

Trois femmes, trois destins bien différents. Marie de Béthanie est judéenne et sédentaire, Marie de Magdala est galiléenne et vagabonde ; aucune des deux n'est la pécheresse de Luc. Pourtant, dès une époque ancienne, les trois ont été associées. Deux d'entre elles s'appellent Marie et elles portent toutes les deux un flacon de parfum, l'une pour honorer Jésus, l'autre pour l'ensevelir. La pécheresse se raccroche naturellement à Marie de Béthanie, car Luc utilise la même narration (même s'il lui donne un sens différent). Les trois femmes ont dû s'associer assez tôt dans l'esprit des fidèles, mais il fallut attendre le VIe siècle pour en avoir la confirmation officielle. En 591, le pape Grégoire le Grand ratifie ce que tout le monde devait déjà plus ou moins penser : « Cette femme que Luc nomme "la pécheresse" et Jean, "Marie", nous croyons qu'elle est cette Marie dont Marc atteste que sept démons furent extirpés d'elle. » Ce coup de force arrange bien le pontife, qui est le tenant d'une exégèse morale des Évangiles, c'est-à-dire d'une lecture des textes qui enseigne quel comportement adopter. En effet, cela lui permet à la fois de blâmer le vice, mais surtout d'affirmer hautement que le péché n'est pas définitif. Marie Madeleine, qu'il vient d'inventer, en est la parfaite illustration, puisque de pécheresse, elle est devenue la plus fidèle des disciples de Jésus.

Régis BURNET - La Vie n°3787

dmc