MARIE-MADELEINE (4)

Objet de Fantasme pour les

gnostiques Dès les premiers siècles de notre ère, les adeptes de la gnose cherchent à libérer l'élément divin en l'homme en méprisant la chair. Marie Madeleine, épouse de Jésus, est pour eux un personnage éthéré. Dan Brown, les manuscrits de la mer Morte, l'Évangile de Thomas, ceux de Marie et de Philippe... Si vous reconnaissez un seul de ces termes, c'est que vous avez croisé les gnostiques sans peut-être le savoir. Et chez eux, Marie Madeleine est une véritable star. C'est bien simple : elle est la femme de Jésus. Mais que signifie être l'épouse d'un être qui, selon la doctrine gnostique, ne possède pas de corps?

NAISSANCE DU GNOSTICISME

« Le mal ne s'explique pas, il se combat », aimait dire François Varillon, prêtre jésuite et théologien (Joie de croire, joie de vivre, Bayard, 1981). Devant le mystère du mal, le chrétien n'a que la foi de la nuit d'avant Pâques, les yeux fixés sur la ligne d'horizon, attendant que l'aube se lève. Mais certains croyants n'ont pu se satisfaire du scandale de la Croix et ont cherché, dans les Écritures, à lire des explications entre les lignes et à tirer par toutes sortes de procédés un sens caché - ésotérique - au texte sacré, qui pourrait permettre de comprendre l'origine de la souffrance.

Cela a commencé dès les premières années du christianisme. On sait de ces chrétiens-là qu'ils n'étaient pas de culture juive, car leur lecture de l'Ancien Testament est totalement hétérodoxe et témoigne d'une méconnaissance profonde de l'intertexte judaïque. En revanche, ils étaient pétris de culture grecque, en particulier platonicienne. De ce choc des civilisations est née la première hérésie de l'histoire chrétienne : le gnosticisme.

Les gnosticismes, devrait-on dire, puisque plusieurs de ces systèmes proliférèrent durant les deux premiers siècles avant de céder la place à d'autres hérésies - l'arianisme, notamment -, pour renaître plus tard à d'autres périodes de l'histoire. Tous ces gnosticismes ont toutefois en commun un corpus doctrinal où l'on reconnaît des éléments chrétiens et platoniciens : l'homme est une étincelle de divinité emprisonnée dans un corps charnel mauvais ; l'étincelle de divinité provient du Dieu inconnaissable; le corps charnel et la matérialité du monde proviennent d'un autre dieu, mauvais et inférieur au premier dont il n'est souvent qu'une émanation imparfaite; la souffrance de l'homme provient de ce qu'il ne peut, par conséquent, faire l'unité entre les éléments divins et charnels qui le composent.

La gnose (la connaissance de Dieu) agit alors comme une électrolyse permettant de séparer ces différents éléments et de permettre la délivrance de l'élément divin de l'homme. Tout le monde n'est pas apte à recevoir la gnose. Certains sont trop englués dans le charnel. D'autres sont naturellement spirituels. D'autres encore doivent travailler pour s'extraire de leur gangue charnelle. D'où une catégorisation des êtres humains : pneumatiques, psychiques et hyliques (appartenant au monde de la matière). Un autre critère a peut-être été moins souligné par les commentateurs, mais est tout à fait essentiel : c'est une vision des rapports homme-femme qui, à première vue, peut paraître bien séduisante à l'homme contemporain épris de parité.

MARIÉS DANS L'ÉTHER COMME AU CIEL

« Quant à Marie Madeleine, le Sauveur l'aimait plus que tous les disciples et il l'embrassait sur la bouche souvent. Le reste des disciples lui dirent : "Pourquoi l'aimes-tu plus que nous tous ?" » Nous y voilà : l'Évangile de Philippe dit explicitement que Marie Madeleine et Jésus avaient, au vu et au su de tout le monde, une relation que l'on peut qualifier de conjugale. Alors, l'Église aurait-elle caché un lourd secret sur Jésus de peur de perdre son fond de commerce ? C'est assez peu probable. D'abord parce que l'Évangile de Philippe, qui fait partie des manuscrits de la mer Morte, date de la fin du IV' siècle, qu'il est donc bien plus tardif que les Évangiles canoniques. Ensuite, parce que ledit évangile recèle des versets dont il est plaisant d'imaginer la lecture à la messe dominicale : « Dieu créa l'homme. Les hommes créent Dieu.

Ainsi en va-t-il dans le monde: les hommes créent des dieux et ils vénèrent leurs créatures. Il conviendrait que les dieux vénèrent les hommes ! » Enfin, parce que les baisers de Jésus et de Marie Madeleine, selon le même texte, sont de nature assez étranges, et finalement assez chastes : « En effet, les parfaits, c'est par un baiser qu'ils conçoivent et engendrent. C'est pourquoi nous aussi nous embrassons mutuellement et c'est par la grâce qui est en nous mutuellement que nous recevons la conception. » Dans un autre évangile, celui de Thomas, datant également du Ive siècle, Jésus a des vues encore plus étranges sur son épouse: "Voici que je vais la guider afin de la faire mâle pour qu'elle deviene elle aussi, un esprit vivant semblable à vous, mâles. Car toute femme qui se faer  mâle entrera dans le royaume des cieux."  Jésus pionnier du "queer"?

UNE FIGURE BIPARTITE

En fait, l'intérêt des gnostiques pour Marie Madeleine vient de leur lecture assez superficielle de l'Ecriture, Comme d'autres, ils ont superposé dans le personnage qu'ils présentent comme l'épouse de Jésus la femme libérée de sept démons - qui sera témoins de la Résurrection et qui porte ce nom dans les Evangiles -, mais aussi la soeur de Marthe, avec laquelle Jésus aurait, selon l'évangéliste Luc, eu des entretiens privés. C'est celle-là qui intéresse les gnostiques, pas celle qui est en proie à des démons souvent assimilés à ceux de la chair, puisqu'ils pratiquent pour la pluune stricte abstinence - ce qui explique d'ailleur en grande partie pourquoi, malgré l'engouement  extraordianaire que leur doctrine a suscité, ils se soient éteints si brutalement au tournant du IIIe siècle... Mais leur histoire - et avec elle, celle de Marie Madeleine - ne s'arrête pas là.

La doctrine gnostique, assoiffée de pureté et fatiguée de la matérialité du monde, réapparaît à chaque période millénariste. Comme les premiers chrétiens, les Occi¬dentaux de l'an 1000 et des deux siècles qui suivirent attendaient la parousie imminente :1000 ans s'étaient écoulés depuis la naissance du Christ, le compte à rebours final avait donc commencé. Les prêcheurs de la fin des temps ne manquaient pas. Mouvements apocalyptiques et pénitentiels se multiplient, certains dans l'Église - François d'Assise - d'autres en dehors - Joachim de Flore, ou encore les cathares.

Les cathares, juste¬ment. Des gnostiques pur jus, qui reprirent l'essen¬tiel de ces thèses - dualité esprit-matière, catégorisa¬tion des êtres entre « par¬faits », qui vivaient en végé¬tariens abstinents, et « bons hommes et bonnes femmes », qui suivaient la doctrine gnostique comme ils pouvaient tout en ayant une famille. Chez eux aussi, Marie Madeleine avait sans doute une place prépondérante : proba¬blement la même que chez les gnostiques, puisque le chroniqueur Pierre des Vaux de Cernay (mort vers 1248) rapporte dans son Histoire albigeoise que les cathares blasphémaient contre Marie Made¬leine. Difficile d'en savoir davantage, car beaucoup de documents ont été détruits.

À CHACUN SA MADELEINE

C'est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que Marie Madeleine revint en force comme « épouse » de Jésus. Une épouse un peu plus charnelle cette fois : les gnostiques du XIXe siècles, rassemblés pour la plupart au sein de la Société théosophique, ne dédaignaient pas de tenter des pratiques de magie sexuelle. Les gnostiques contemporains sont moins descendants du sévère Marcion (théologien gnostique du IIe siècle) que du très libéral Carpocrate (philosophe grec du lie siècle), qui pensait que pour se libérer du corps mauvais, il convenait de maltraiter ce corps par un maximum de jouissances diverses.

Finalement - et ce n'est pas Dan Brown et sa Marie Madeleine sage épouse et mère qui le démentirait - ne nous obstinons-nous pas à plaquer à chaque époque sur la disciple de Magdala nos obsessions du moment sur ce qui devrait être la femme, au lieu de regarder la jeune femme qui contemple le tombeau ouvert?

Natalia Trouiller - La Vie  N°3787

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