ZONES D'OMBRE

Évêques en Chine  -  Zones d'ombre

Le Vatican a signé un pacte avec la Chine sur la nomination des évêques, qui crée un premier lien officiel entre les deux États, mais pose aussi de nombreuses questions.

Le 22 septembre dernier, alors que le pape François venait d'arriver en Lituanie, le Saint- Siège annonçait qu'un «accord provisoire» sur la nomination des évêques venait d'être signé avec la République populaire de Chine. Une heure plus tard, un autre communiqué annonçait également la levée des excommunications des sept derniers évêques nommés par le gouvernement chinois, entre 2000 et 2012, sans autorisation pontificale.

Enfin, était annoncée la création d'un nouveau diocèse, dépendant de celui de Pékin. Deux jours avant, alors que les rumeurs de nouvelles négociations battaient à nouveau leur plein — comme régulière¬ment depuis plusieurs années —, le cardinal Joseph Zen, archevêque émérite de Hong Kong et farouche opposant à toute discussion avec les autorités de la Chine communiste, déclarait à l'agence Reuters: «Ils sont en train de livrer les brebis aux loups. C'est une immense trahison. »

Évoquant le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d'État du Vatican, et à ce titre principal responsable des négociations avec la Chine, il ajoutait, en des termes très durs : «Il devrait se retirer Je ne pense pas qu'il ait la foi. C'est juste un bon diplomate dans un sens très séculier » Lors de la publication par le Vatican du communiqué annonçant l'accord (le contenu de celui-ci restant secret), il salua avec ironie un «chef-d'œuvre de créativité pour ne rien dire avec de nombreux mots. » Il posait aussi certaines des questions soulevées depuis par d'autres, en particulier sur le sort des évêques «clandestins », reconnus par Rome mais pas par Pékin (une grosse quinzaine sur plus de quatre-vingt au total).

NE PAS OUBLIER LES MARTYRS « Aujourd'hui, pour la première fois après tant de décennies, tous les évêques de. Chine sont en communion avec l'évéque de Rome », s'est félicité de son côté le cardinal Pietro Parolin, le jour de l'accord, dans un message vidéo. «L'accord est annoncé comme une victoire pa le cardinal Parolin et le monde entier est invité à s'en réjouir», a commenté le Père Jean Charbonnier, prêtre de Missions étrangères de Paris et grand connaisseur de la situation en Chine dans un texte publié par l'agence de press Églises d'Asie. «On proclame que tous les évêques sont reconnus, mais on ne parle pas des clandestins. C'est dur pou eux. Ils sont clandestins par fidélité Rome. La reconnaissance des sept évêque excommuniés est dure à avaler», confie-t-il à Famille Chrétienne. Il estime toutefois que cet accord est un «bon début», même s'il pose «de nombreuses questions », notamment sur la capacité réelle qu'aura le pape d'imposer à la Chine les candidats à l'épiscopat qu'il souhaite.

Une question également posée par le Père Bernardo Cervellera, le directeur de l'agence de presse Asianews, un des rares médias à être sensibles aux épreuves de l'Église clandestine. Dans un texte intitulé Quelques éléments positifs mais sans oublier les martyrs, il salue le fait que, dorénavant, en théorie, aucun évêque ne pourra être nommé en Chine sans l'aval de Rome, tout en s'interrogeant sur «le revers de la médaille»: «Que se passera-t-il si le candidat proposé par la Chine est refusé par le pape ?[...] Nous ne savons pas si le pape aura véritablement le dernier mot sur les nominations et les ordinations.»

Dans le vol qui le ramenait des États baltes, le 25 septembre, répondant aux questions des journalistes à ce sujet,le pape a déclaré: «La chose se fait par le dialogue. Mais c'est Rome qui nomme. C'est le pape qui nomme. Ceci est clair » Il faudra voir ce qui se passe dans les faits car, en Chine, on ne perd pas la face.

NÉGOCIATIONS EN COURS

Que vont devenir les catholiques «clandestins», en particulier leurs évêques? C'est une des grandes questions que suscite cet accord. Si, dans son Message aux catholiques chinois et à l'Église universelle daté du 26 septembre, le pape François rend hommage à leur «fidélité et leur constance» qui suscite «l'admiration de l'Église catholique tout entière », il ne mentionne pas explicitement ce point.

L'AFP a évoqué des négociations en cours sur les évêques clandestins, mais cette information n'a pas été confirmée.«Dans la logique des mesures déclarées, estime le Père Charbonnier, on peut conclure que le Saint-Siège reconnaît la légalité de la Conférence épiscopale chinoise, puisqu'il devra prendre en compte les candidats à l'épiscopat qu'elle lui pré¬sentera. Faut-il en conclure que les évéques clandestins seront invités à rejoindre cette conférence, qui est en fait toujours dominée par l'Association patriotique des catho¬liques chinois [émanation du Parti communiste] ?» Par ailleurs, que deviendra Mgr Thaddeus Ma Daqin, évêque auxiliaire de Shanghai arrêté en 2012 le jour de son ordination épiscopale, et placé en résidence surveillée ? Sur ces points, l'incertitude reste totale.

Plus généralement, c'est la situation du catholicisme en Chine qui est en question derrière cet accord. Or sa pratique n'est pas libre, aujourd'hui, en République populaire de Chine, avec une situation très différente suivant les régions: surveillance drastique, arrestations régulières, fermetures d'églises, interdiction aux jeunes d'accompagner leurs parents à l'église, sans évoquer la fameuse cam¬pagne d'abattage des croix. Ce premier lien officiel entre le Saint-Siège et la République populaire permettra-t-il au Vatican d'élever davantage la voix pour protester ?    Jean-Marie Dumont

DEUX ÉVÊQUES AU SYNODE

C'est une première, deux évêques chinois participent au Synode des jeunes à Rame: Mgr Jean-Baptiste Yang Xiaoting, évêque de Yan'an, qui est reconnu par Rome et par Pékin, et Mgr Joseph Guo Jincai, évêque de Chengde, qui a été nommé par le gouvernement sans autorisation pontificale. Tous deux ont des responsabilités au sein du Conseil des évêques chinois, sorte de conférence épiscopale jusqu'à présent non reconnue par Rome, car les évêques clandestins n'y sont pas intégrés. Mgr Guo a aussi été délégué à la XIlle Assemblée nationale du peuple chinois de mars dernier, qui a permis à Xi Jinping d'être président à vie. Si le pape François leur a souhaité sa «chaleureuse bienvenue», le cardinal Zen, archevêque émérite de Hong Kong, leur a demandé «d'arrêter leur double jeu» et de «rentrer chez eux ».        J.-M.D.

F.C.  - FAMILLE CHRETIENNE • N°2126 • SEMAINE du 13 AU 19 OCTOBRE 2018.

LES CATHOLIQUES EN CHINE
• Environ 12 millions de catholiques moins de 10% du 1,3 milliard de Chinois), 70 millions de chrétiens (5% de la population).
• 110 évêques dont 99 actifs (source: Églises d'Asie 20161.
• 97 diocèses pour le gouverne-ment, 138 pour l'Église (source: Églises d'Asie 2016).
• Environ 4500 religieuses.

Pas de monastère contemplatif (interdit)

dmc