UNE PAROLE TRANCHANTE

Trancher. Trancher non pour tuer, non pour blesser. Trancher pour comprendre, distinguer, séparer. Trancher ce qui fait vivre et ce qui fait mourir,

ce qui est ténèbres et lumière en nous. Trancher, car tout ne se vaut pas.

En ces temps si douloureux pour les victimes des crimes commis par des membres de l'Église, en ces temps de tempête hivernale pour tous les catholiques de bonne volonté, bouleversés, interdits, devant ces désastres, oui, il importe que la parole tranche et soit efficace. Qu'elle nomme pour de vrai et fasse ce qu'elle dit. Qu'elle qualifie le crime comme elle sait nommer le miracle de la bonté, de la justesse de vivre, de la générosité. Qu'elle qualifie ce qui détruit comme elle raconte la merveille des vies données pour le Christ, telles celles des témoins de l'Église Algérie, en son humilité et son humanité.

Telles celles de tant et tant de visages inconnus, ordinaires, quotidiens, burinés par la vie, par l'engagement et la souffrance d'aimer. Alors oui la parole est là pour être énergique, pour sauver et libérer.

Faisons un détour par une vieille histoire. Il était une fois deux femmes (Rois 3,16-28), prostituées, venues solliciter l'arbitrage d'un jeune roi. Deux femmes qui vivent sous le même toit, de « mauvaise vie », marginalisées, pointées du doigt par la bonne société. Deux femmes sans nom, indifférenciées, on parle de l'une et de l'autre, sans homme, ou alors avec trop d'hommes, de passage, pour que l'un ou l'autre se reconnaisse responsable de l'avenir. Dans ce tohu-bohu, comment distinguer le vrai du faux, le bien du mal ? La seule chose de certaine, c'est qu'un des deux nouveau-nés est mort.

Elles se disputent un bébé comme s'il était leur propriété : la première des femmes se présente au roi comme une victime : son bébé lui a été enlevé par l'autre qui par négligence a provoqué la mort de son propre nourrisson. Mais la seconde se défend, soutenant l'inverse. Qui croire ? Au nom de quoi ? Comment sonder leur coeur et leurs reins, comment donc discerner le ténébreux, l'avidité, le mensonger, en l'une ou l'autre ?

Le roi Salomon ne veut pas juger sur de seules apparences. Il doit faire la vérité, afin que sa parole coupe la vie de la mort. Il demande alors une épée, pour trancher justement, en coupant l'enfant en deux, puisque toutes deux revendiquent cet enfant unique, sans témoin. Mais voilà que la femme dont l'enfant était en vie, prise aux entrailles, au risque de le perdre, supplie qu'il soit donné à la première, afin qu'il reste vivant. L'ordre du roi oblige chacune d'elles à se dévoiler en sa vérité. Si la première préfère donner l'enfant plutôt que de le voir mourir, l'autre réclame sa mort plutôt que de le voir partir avec sa rivale.

Décidément, tout ne se vaut pas. La vérité et la justice se font quand ce miroir trompeur des apparences se brise enfin. La vie, alors et alors seulement, peut être sauvée et libérée de l'emprise et du mensonge. Notre parole doit rendre des comptes Ma parole du Christ qui jamais ne retient ni n'emprisonne. Si elle ne le fait pas, elle est du côté du « mentir ». Autrement dit « je m'en tire ».

Notre parole agissante, énergique doit, dans la fidélité au Dieu vivant et vrai, extraire ce qui fait mourir et démasquer ce qui enlise, confond, détruit. Et ainsi rendre la vie et l'avenir aux vies brisées.

Notre parole doit rendre des comptes à la parole du Christ qui jamais ne retient ni n'emprisonne. Si elle ne le fait pas, elle est du côté du « mentir »

VÉRONIQUE MARGRON, prieure provinciale des dominicaines de la Présentation est présidente de la Conférence des religieuses et religieux en France. Elle vient de publier Fidélité-infidélité, question vive (Cerf), et La parole est tout près de ton cœur. Libre traversée de t'Évangiie t. 2 (Bayard). Elle enseigne à la faculté de théologie d'Angers.

LA VIE du 11 OCTOBRE 2018 

DMC