PRESENTATION DE LA CAUSE du BIENHEUREUX MAURICE

PRESENTATION DE LA CAUSE DU SERVITEUR DE DIEU MAURICE

TORNAY PAR LE REVERENDISSIME PERE AMBROISE ESZER O.P. RAPPORTEUR GENERAL.

I. 1)  Les rapports sur la vie et le martyre du Serviteur de Dieu Maurice Tornay (1910-1949), nous emmènent vers de lointaines régions, c'est-à-dire vers la Chine et le Tibet.

En Occident, les nouvelles de la conquête du Tibet par les communistes chinois, de la fuite à l'étranger du Dalaï-Lama, chef spirituel et civil du pays, des voyages de ce dernier, ont créé un intérêt général, même superficiel, envers le Tibet, Pays interdit, et aussi une sympathie quasiment jamais refusée envers les fugitifs, les émigrés, contraints de vivre loin de leur patrie bien-aimée.

I. 2)  Un certain oecuménisme à la mode, qui sent le synchrétisme, a de la peine à croire que, voilà à peine 40 ans, un missionnaire catholique ait été tué par les bouddhistes en raison de sa foi. Il y en aura qui réagiront inuédiatement en disant que ce brave peuple, très probablement, s'estimait agressé par un missionnaire intrus. Bien que notre siècle ait vu le nombre sans doute le plus élevé jamais enregistré de personnes mortes pour la foi chrétienne, pour la défense de la vérité révélée par le Sauveur et Rédempteur, l'idée du martyre semble infuser le dégoût dans beaucoup d'âmes chrétiennes qu'on pourrait qualifier de modernes. Cependant, c'est pour de telles personnes que vaut la parole de Jésus: "Bienheureux celui qui ne se scandalisera pas à mon sujet" (Mt. 11, 6). Le missionnaire chrétien et catholique sera toujours quelqu'un qui, de quelque manière, devra troubler l'ordre établi, réfutant des doctrines fausses ou seulement partiellement vraies et donc partiellement ou totalement opposées à la vérité du message évangélique, en faisant disparaître un certain ordre social, très résistant, mais injuste.

I. 3)  Par chance, les Acteurs de la Cause ont pressenti la nécessité d'expliquer abondamment les conditions religieuses, culturelles et géographiques du Tibet. Les lecteurs sont éclairés sur la forme de vie misérable dans laquelle étaient contraints de vivre les classes inférieures de cette population. Très intéressants et éclairants sont les récits des événements historiques récents, par exemple, celui de l'exil du (XIIIe) Dalaï-Lama en Inde (1909-1912), celui de la défaite des Chinois, maîtres du Tibet jusqu'en 1912, ainsi que ceux concernant le contraste endémique entre le gouvernement central et chacune des lamaseries. Un trait caractéristique du régime de la restauration établie par le Dalaï-Lama après son retour de l'Inde fut, outre la disparition quasi totale du commerce avec l'extérieur, un très grand appauvrissement de
la population tibétaine forcée de payer d'énormes taxes, et en partie nostalgique de l'ancien régime chinois.

Les tentatives de modernisations mineures sombrèrent très vite. Un bout de route carrossable de 2 km, conduisant à Lhassa, capitale du pays, constituait l'unique témoin d'un progrès technique, alors que le commerce avait complètement disparu. L'expulsion des Chinois, rusés mais plus civilisés et modérés, avait libéré et même décharné la violence naturelle des Tibétains.

Après son retour d'exil, le Dalaï-Lama s'était vengé de toutes les lamaseries qui avaient pactisé avec les Chinois.

En 1924, le Panchen-Lama, deuxième autorité du pays, avait dû fuir en Chine pour échapper à la fureur persécutrice du Dalaï-Lama.

De plus, il y avait aussi des conflits continuels entre lamaseries, sectes, etc... On ne pourrait pas dire que les missionnaires suisses qui cherchaient à pénétrer au Tibet fussent considérés automatiquement comme des étrangers indésirables, à moins que le concept d'étrangers indésirables ne fût employé d'une manière totalement arbitraire.

Dans les premières années du XXe siècle, un certain Bouriate, nommé Dordiev, sujet du tsar de toutes les Russies, non seulement séjournait au Tibet, mais encore faisait partie du triumvirat qui, de fait, gouver-nait le Thibet. Les Anglais, bienvenus dans ce cas, chassèrent Dordiev par une expédition militaire, mais seulement pour consolider le pouvoir chinois au Tibet, dont ils avaient besoin à ce moment pour tenir en respect les Russes (1903). A l'époque, trois grandes puissances, la Grande Bretagne, la Russie et la Chine pesèrent sur le Tibet, mais certainement un tel danger ne pouvait pas venir de la lointaine Suisse, ce que pouvait aussi savoir parfaitement le moins instruit parmi les petits chefs tibétains des années 1920-1930.

Les missionnaires suisses (en réalité: français) se trouvaient sur place dès 1865 et, durant toutes ces décades, il ne s'était jamais produit la moindre intervention de la part de la Suisse, ni au Tibet ni en Chine. Et, naturellement, à tout homme doué d'un peu de bonne volonté, il était ou, du moins, il pouvait être évident que les Suisses ne pouvaient nullement être identifiés aux Russes, aux Anglais, aux Français ou aux Allemands. D'autre part, il est également vrai que la Grande Bretagne, puissance étrangère, était considérée comme protectrice du Tibet et que toute la haine politique dont la nation pouvait être capable était réservée à la Chine, plus proche du Tibet, de par sa race, que n'importe quelle autre nation, surtout occidentale.

Par conséquent, il ne faut pas soulever à l'égard des missionnaires du Grand-Saint-Bernard les habituels soupçons de colonialisme occidental, si chers même à certains missiologues catholiques.

I. 4)  Une 2ème Annexe, parmi les Novissima Additamenta (Derniers Ajouts) a été tirée du texte du magnifique ouvrage de Maurice Zermatten: Terre de fer et ciel d'airain, lequel nous informe surtout de la religion du Tibet, fondamentalement bouddhiste. Maintenant, si on peut entrevoir dans le bouddhisme, comme dans toutes les grandes religions du monde, quelque vestige d'une révélation primitive, cela ne vaut pour le bouddhisme tibétain que dans une certaine mesure très restreinte, parce
que le lamanme se présente à nous farci d'éléments hétérogènes provenant d'autres religions, vraiment primitives, c'est-à-dire, du chamanisme,
du fétichisme et de la sorcellerie. Parmi les lamas eux-mêmes coexistent divers degrés de religiosité, et même des religions pratiquement différentes; il s'y trouve des sages, des mystiques, des moines de stricte observance, mais aussi des paresseux, des débauchés, des avares, des gourmands, des voleurs, des brigands et des assassins.

Alors que le Nirvana du Bouddhisme originel signifiait plutôt le Néant, le bouddhisme tibétain reconnaît un dieu suprême sous l'autorité duquel les esprits inférieurs constituent une hiérarchie de médiateurs. Un dogme bouddhiste demeure ferme: celui de la métempsycose, qui constitue d'ailleurs la base de l'actuel système politique et religieux qui a son centre dans la personne du Dalaï-Lama et celle du Panchen-Lama, gardien de l'orthodoxie religieuse, tous deux réincarnations de leur prédécesseur respectif.

Cependant, le premier Dalaï-Lama ne fut découvert dans un enfant qu'au XVI ème siècle. Il s'agissait de Sonam Gyangtso, Abbé d'un monastère. Personne ne s'est soucié de rechercher une explication à cette réincar-nation si tardive. La prière principale par laquelle on s'approche de l'unique réalité intemporelle, c'est-à-dire, la Sunyata, consiste dans la fameuse phrase: O ma ni, padmé hum, qui n'est comprise par personne, même pas par les moines lamas. Bref, alors que le christianisme catholique est une religion qui conduit la raison humaine vers des connaissances rationnelles toujours plus élevées, l'illuminant et la rendant toujours plus apte à connaître des vérités qui, de soi, sont au-dessus de ses capacités, la religion lamaïque conduit l'homme vers une obscurité totale dans laquelle même le sens de la prière de toute la religion est ignoré. Qui désire rester dans le noir, peut le faire... Seulement, le système politico-religieux rencontré par les missionnaires (français ou suisses) au Tibet contraignait avec la force brutale chacun à demeurer dans le noir, en persécutant les porteurs et les messagers d'une religion, non seulement surnaturelle, mais encore rationnelle.

II. 1)  Le serviteur de Dieu, Maurice Tornay, avait un tempérament impétueux et colérique. Mais, si d'une part il a appris à dominer son tempérament, d'autre part, ce fut vraiment son tempérament qui l'aida et lui donna la force et le courage de vivre, unique missionnaire européen, dans un pays aux vastes dimensions et à l'hostilité quasi générale de toutes les autorités religieuses et civiles, d'étudier deux langues très difficiles, le chinois et le tibétain, totalement différentes l'une de l'autre, et de faire preuve d'une extraordinaire persévérance à sup-porter la solitude. Ainsi que nous l'avons dit, son tempérament a pu l'aider dans sa sainte entreprise; cependant, ce tempérament n'a certai-nement pas pu rendre superflue la grâce, c'est-à-dire la présence des dons du Saint-Esprit, lequel se manifeste dans des vertus qui méritent le qualificatif d'héroïques. La tempérance et la persévérance n'ont, certes, pas été chez le Serviteur de Dieu les seules vertus présentes à un degré héroïque et qui l'ont préparé, ensemble avec les autres, au sacrifice suprême que constitue le martyre.

Il. 2)  Il n'y a pas lieu de s'arrêter davantage sur ce dernier point, vu qu'il a été magistralement établi, sous tous ses aspects, par l'il-lustre Avocat de la Cause; mais nous ne pouvons pas ne pas mettre en évidence le rôle naturel de modèle et d'exemple qui doit être attribué à la figure du Serviteur de Dieu, surtout à une époque où, non seulement les Missions en tant que telles, mais encore l'idée même de la Mission catholique semble être entrée dans une crise très grave. Non seulement le Serviteur de Dieu fut fort, mais il sut encore s'adapter prudemment lui-même, ainsi que ses capacités, aux conditions et à la culture tibé-taines, avec comme conséquences, selon de très récentes informations, que les catholiques de Yerkalo sont demeurés fidèles à l'Eglise catholi-que, honorant le sacrifice magnanime de leur dernier missionnaire européen.

Voici ce que dit une publication récente:

Un missionnaire bien formé doit connaître avant tout sa propre culture d'origine et la vivre sans aucun signe d'aliénation déséquilibrante. Puis il doit avoir appris à affronter de nouveaux milieux de types divers, soit dans un sens sous-culturel (c'est-à-dire par exemple dans le cas d'un système particulier de valeurs et genres de vie d'un groupe humain non-chrétien ou déjà déchristianisé, mais appartenant culturelle-ment au même univers général) soit dans un sens transculturel (c'est- à-dire s'il s'agit d'une société à part, vivant selon son propre système de règles et de convictions et formant ainsi un autre univers culturel). S'il réussit à s'insérer dans une nouvelle culture, d'une certaine ma-nière acceptable, selon le jugement des personnes qui représentent cette culture, une partie de sa formation peut être considérée comme réussie. Puis il reste à insérer aussi les valeurs évangéliques dans ce nouveau terrain, afin que se développent des expressions et des structures d'une vie chrétienne qui soient véhiculées par des modèles culturels de pensée et d'agir propres à ces lieux. Mais ce dernier aspect - contrairement à ce qui s'écrit dans de nombreuses publications populaires - n'est pas le devoir premier du missionnaire étranger, mais la tâche privilégiée des chrétiens du lieu. Le missionnaire idéal ne remplit - après avoir introduit la dynamique de la nouvelle vie chrétienne - qu'un rôle d'in¬spirateur, de catalyseur et de promoteur des initiatives propres de l'ensemble de la communauté ecclésiale. [Eugen Nunnenmacher,Figura e formazione del missionario in prospettiva postconciliare (AG 25 e 26) in Chiesa e Missione (Studia Urbania, 37)].

Ce texte décrit de fait fort bien les efforts que fit notre Serviteur de Dieu, qui dut s'imprégner de deux civilisations, la chinoise et la tibétaine, sans devenir une figure étrange ou ridicule, c'est-à-dire celle d'un européen renégat qui aurait abandonné par dégoût sa propre culture en prenant prétexte des exigences de sa mission pour justifier cet abandon. Chez notre Serviteur de Dieu, on ne remarque pas certaines exagérations ni certains hystérismes fort à la mode aujourd'hui; lui est un homme qui agit avec courage, mais aussi avec prudence et toujours inspiré par la charité du Christ Sauveur, et non pas par la haine dont la racine n'a rien de commun avec le message évangélique.

En raison de sa clarté et de sa constance, la figure du Serviteur de Dieu exercera toujours un fort ascendant sur l'esprit des jeunes catho-liques normaux et non victimes d'obsessions d'une certaine idéologie masochiste, pour autant que son image soit toujours présentée avec une certaine insistance et en des termes acceptables par la jeunesse d'aujourd'hui.

III. Si nous examinons un instant le Tableau-Index des Témoins et du Summarium nous pouvons constater que la science des 41 témoins, en-tendus globalement dans les divers Procès, se présente à nous comme excellente. Une moyenne très élevée, soit 23 personnes (56 %) a été en mesure de répondre à toutes les six questions (qui leur furent po-sées). Par rapport à chacune des questions, 15 témoins (36,5 %) ont déposé sur la vie séculière du Serviteur de Dieu; 24 (58 %) sur sa vie religieuse; 36 (87 %) sur ses vertus; 31 (75,6 %) sur son martyre formel; 10 (24 %) sur le martyre matériel; 34 (82,9 %) sur la renommée du mar-tyre; 12 (29 %) sur les grâces reçues. Comme on le voit, c'est aussi la vie vertueuse du Serviteur de Dieu qui a frappé d'une manière particulière la sensibilité des personnes de son entourage. De par soit et par la force des circonstances, le nombre de ceux qui témoignent de son martyre matériel est forcément plus restreint. Les lamas assassins
du Serviteur de Dieu ont agi dans le plus grand secret, jusqu'à ce qu'ils bondirent hors de leur cachette avec des fusils menaçants. Mais les deux témoins oculaires, c'est-à-dire Sondjrou et Siao Jouang, bien que présents sur le lieu du crime, contraints de s'enfuir pour avoir la vie sauve, n'ont pu observer de leurs propres yeux la mise à mort du Serviteur de Dieu. Il est aussi absolument certain que 7 autres lamas étaient prêts à tuer le Serviteur de Dieu, s'il avait échappé à la première embuscade.

IV. D'où, après avoir étudié tous les actes de cette Cause et tout particulièrement l'Information compilée par l'illustre Avocat de la Cause, nous sommes persuadé de l'inutilité d'études supplémentaires ultérieures, estimant que le matériel qui nous est présenté est plus que suffisant pour que les Révérendissimes Consulteurs Théologiens puis-sent l'examiner en vue d'exprimer Leur Votum (opinion) sur le martyre du Serviteur de Dieu Maurice Tornay.


Rome, le 16 mai 1990. Père Ambroise ESZER O.P.  Rapporteur Général

DMC

CASIMIR SONDJROU-ANGELIN LOVEY-KANGO THOME

sandjrou et tome au sikkim 2 - copie