TRIOMPHE DE L'AMOUR

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Pétrarque ou le triomphe de

l'amour.   Chef-d'oeuvre du XIV siècle, «Les Triomphes» de Pétrarque sont réédités. Un livre somptueux, illustré par des reproductions de vitraux de Troyes et de ses environs.

Tout commence par une histoire d'amour. Un amour impossible, qui naît en l'église du couvent Sainte-Claire, à Avignon, le 6 avril 1327. Ce jour-là, François Pétrarque, jeune clerc de 23 ans, rencontre Laure pour la première fois. C'est l'éblouissement. La jeune femme de 17 ans est blonde, elle a les yeux bleus, la peau d'une blancheur immaculée, les mains fines, les lèvres vermeilles, la voix douce, le maintien parfait d'une grande dame, bref elle est merveilleusement belle...

Le poète en tombe éperdument amoureux. Elle n'a qu'un défaut : elle est mariée. Il est donc hors de question qu'il se passe quoi que ce soit entre eux. Malgré cela, ou peut-étre à cause de cela, l'écrivain laisse la passion amoureuse le dévorer. Amour brûlant, incandescent, qui le consume littéralement et le conduit à lui rendre un véritable culte. De son côté, Laure, mariée à un aristocrate de haut rang — le mystère demeure sur son nom —, ne songe pas à lui accorder la moindre faveur, ne serait-ce que pour préserver sa réputation ; cependant elle «dut tolérer les hommages un peu trop insistants que lui rendait ce poète déjà célèbre, tout en le tenant à distance et en se montrant parfois courroucée des audaces qu'il se permettait», écrit Jean-Yves Masson dans la nouvelle traduction des Triomphes.

L'amour que Pétrarque voue à Laure est tout humain, charnel, absolu : elle est devenue pour lui une quasi-divinité. Cette passion exclusive, qui tourne à l'obsession, met son âme en danger et il le sait. Le théologien qu'il est — il connaît très bien l'oeuvre de saint Augustin —, est très conscient que cette femme, aussi adorable soit-elle, n'est qu'une créature — elle mourra d'ailleurs de la peste en 1348 — et qu'on ne peut l'idolâtrer, péché suprême pour un chrétien. Alors, à défaut de pouvoir l'aimer réellement, il va transfigurer cet amour dans un grand poème. Comme le souligne Jean-Yves Masson, il se rachète en «convertissant son amour sensuel en amour spirituel, et en en tirant les leçons,. Cela donnera naissance à l'une des oeuvres majeures du Moyen Âge finissant (ou de l'aube de la Renaissance, comme on voudra): Les Triomphes.

L'ASPIRATION À LA VIE ÉTERNELLE

D'où vient ce nom, « Triomphes»? Cela fait référence à cette pratique des généraux romains consistant à mettre en scène leurs victoires: ils défilaient dans Rome à la tête de leurs troupes, exhibant les trophées dérobés à l'ennemi et traînant derrière eux le chef vaincu, promis à la mort. Pétrarque est imbibé de culture latine et classique, qu'il cannait sur le bout des doigts.

Le poème est donc composé de six triomphes: le triomphe de l'amour; celui de la chasteté, de la mort, de la renommée, du temps et de l'éternité. À cinq reprises, le vainqueur d'un cortège devient le vaincu du cortège suivant: l'Amour (charnel) est vaincu par la Chasteté, la Chasteté par la Mort, la Mort est renversée par la Renommée, qui sera éliminée par le Temps, lui-même étant aboli par l'Éternité, laquelle emporte tout. «Seule la vie éternelle de l'âme, valeur suprême, peut satisfaire les aspirations de l'humanité et donc être l'objet de tous nos efforts, résume jean-Yves Masson. Telle est la leçon explicite de l'oeuvre, à laquelle, bien sûr, il ne s agit pas de la réduire.» Notons au passage que Pétrarque, malgré sa culture latine, va écrire son poème en italien. Pourquoi ? Parce que c'est la langue qu'il parlait avec sa mère, qu'il a perdue très jeune, alors que le latin, langue savante, lui avait été transmis par son père. L'italien est pour lui «la langue du sentiment», souligne jean-Yves Masson. Vecteur idéal pour un texte d'amour.

On visualise mieux les différentes scènes de l'ceuvre en contemplant les vitraux qui ont été peints pour l'illustrer; près de Troyes. Quel rapport ? Le rapport s'appelle Jeanne Leclerc, noble veuve d'Ervy-le-Châtel, petit village situé non loin de Troyes qui, au début du XVIe siècle, découvre Les Triomphes alors qu'elle pleure son mari, Pierre Girardin. «Elle y trouve un réconfort à sa douleur; un chemin de dépassement», note Diane de Selliers, l'éditrice de la nouvelle édition des Triomphes. « Il y a entre le poète italien et la dame d'Ervy-le-Châtel le même désir de l'être aimé, le même sentiment d'abandon », complète l'historienne de l'art Paule Amblard. Elle commande alors un vitrail pour l'église Saint-Pierre-ès-Liens, qui reprend les six allégories et y fait ajouter les trois personnes de la Trinité, la Vierge Marie, saint Jean-Baptiste, saint Jean l'évangéliste, son mari et... elle-même. Troyes et sa région, à l'époque, sont florissantes: situés au carrefour de deux axes routiers, celui qui relie Anvers à l'Italie du Nord, et celui allant de Paris à l'Allemagne, elles comptent de nombreuses familles qui se font mécènes. « Un foisonnement économique et culturel qui va favoriser le vitrail», remarque la vitrailliste Flavie Vincent-Petit.

UNE INITIATION CHRÉTIENNE

Revenons au vitrail des Triomphes, réalisé en 1502. C'est une baie composée de huit vitraux, actuel¬lement en réfection à la Cité du vitrail de Troyes. Elle se présente «comme un jeu de cartes alternant les fonds bleus et rouges avec de grands personnages vus de face associés à des cartouches remplis d'écriture», observe Paule Amblard. La verrière se lit de bas en haut. En bas, apparaissent Jehanne, à droite, et son mari Pierre, à gauche, l'un et l'autre à genoux, les mains jointes, chacun avec son blason. Les époux entourent la Vierge triomphante, la Vierge de l'Apocalypse, auréolée de soleil et cou¬ronnée d'étoiles, tenant Jésus enfant dans ses bras et écrasant un dragon rouge, représentant le Mal. Au-dessus, on voit le triomphe de l'Amour, l'amour charnel qui réduit tous les hommes, petits et grands, en esclavage — le Pétrarque amoureux de Laure n'a pas échappé à la règle. Puis vient le triomphe de la Chasteté, représentée par Laure. La belle triomphe de l'amour humain: sa vertu l'empêche de se laisser capturer. Mais, si belle soit-elle, Laure est une créature et donc elle est mortelle. C'est le triomphe de la Mort, figurée par un squelette.

Dans son poème, Pétrarque voit sa belle lui apparaître en songe et lui expliquer pourquoi elle n'a jamais répondu à son amour, l'invitant à se convertir et lui donnant rendez-vous dans l'éternité. La Mort n'aura pas le dernier mot, même dans ce monde. Pour les grands artistes, les grands philosophes, les grands théologiens, leur oeuvre leur survit: c'est le triomphe de la Renommée. Et pourtant même elle, le temps en viendra à bout : voilà le triomphe du Temps, qui efface toute chose humaine. Qui lui non plus n'est pas définitif: l'Éternité y met fin; ultimement, elle triomphe de tout. C'est là qu'auront lieu les retrouvailles du poète et de sa bien-aimée, sous le signe d'un amour purifié, divin, éternel.

Cette verrière est une interprétation du grand poème de Pétrarque. Nos ancêtres, dont beaucoup étaient illettrés, pouvaient la lire à livre ouvert, sans personne pour leur expliquer, quand nous, qui sommes si fiers de nos connaissances, sommes obligés de passer par d'éminents spécialistes pouren décrypter le sens... «Chacun
peut regarder la baie d'Enry-le-Châtel comme un cheminement intérieur, conclut Paule Amblard. C'està la fois une voie spirituelle, une initiation chrétienne et un manifeste philosophique sur le sens de la vie. Il y aura des combats à mener, des peines, des chutes et aussi des victoires. Nous savons déjà l'issue de la bataille,
grâce à la femme couronnée de soleil qui apparaît dès le commencement pour guider la donatrice — dans le "très bas" de l'homme ou le bas d'une verrière.»

Charles-Henri d'Andigné

DMC à COCZ:  "Sa belle, en songe, lui explique pourquoi elle n'a jamais répondu à son amour, l'invitant à se convertir et lui donnant rendez-vous dans l'éternité".

LES TRIOMPHES» ILLUSTRÉS

Cette nouvelle édition des Triomphes est le fruit d'une rencontre entre de multiples talents, réunis par Diane de Selliers. Éditrice de Dante et de Bocace, spécialisée dans les beaux livres, c'est elle qui a eu l'idée de l'ouvrage après un voyage à Troyes, où elle avait admiré des magnifiques vitraux du XVI' siècle consacrés aux Triomphes. Sous sa houlette, Jean-Yves Masson, professeur de littérature à la Sorbonne et éditeur, signe la nouvelle traduction de l'oeuvre de Pétrarque, au style vif et alerte (quoi de plus difficile que de traduire de la poésie?), présente le poète au lecteur, précurseur de ce qu'on appellera plus tard l'humanisme, et définit ses Triomphes comme un «projet intellectuel, esthétique et spirituel ».

Paule Ambla rd, spécialiste de l'iconographie du Moyen Âge et de la symbolique chrétienne, resitue ces vitraux dans leur contexte troyen et historique, tandis que la vitrailliste Flavie Vincent-Petit familiarise ses lecteurs avec les mystères du vitrail, «médium qui transforme la lumière physique en lumière divine». Quant au photographe, Christophe Deschanel, il a photographié d'innombrables vitraux de l'Aube dans pas moins de vingt-six églises, à l'aide d'échafaudages et de drones. D'où le coût élevé mais amplement mérité de cet ouvrage d'une qualité exceptionnelle.     C.-H.A.

Les Triomphes de Pétrarque, éd. Diane de Selliers, 324 p. Prix de lancement: 195 €, prix définitif au 1" février: 240€.

FAMILLE CHRETIENNE.• N°2135 • SEMAINE DU 15 AU 21 DÉCEMBRE 2818

DMC