Aux sources de l’irrédentisme chinois en Indopacifique

À partir de 1927 et pendant une dizaine d’années, durant ce que les historiens appellent la décennie de Nankin, entre guerre civile et invasion japonaise, le régime républicain chinois connaît un bref répit. La Chine entame alors une nouvelle phase de modernisation, après celle de la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Ce répit lui permet aussi de travailler à consolider sa place sur la scène internationale. En 1934, l’État chinois rend public la première carte officielle de la Chine, fondée sur les principes cartographiques appris des Occidentaux. Cette carte rend sensible à chaque citoyen de la République la forme qu’on pourrait presque dire concrète de la nation chinoise, une nation parmi les autres, contrôlant un territoire précis, dont les frontières sont pour la première fois nettement tracées.

Par Emmanuel Dubois de Prisque

Article paru dans la revue CONFLITS

La Chine y apparaît comme partie prenante d’un système interna­tional dans le cadre duquel son gouvernement parle sur un pied d’égalité avec les autres nations. Une telle repré­sentation de la nation chinoise consti­tuait une révolution copernicienne pour les héritiers de la bureaucratie céleste. La cartographie «scientifique» et prosaïque à l’occidentale contredisait la conception du monde que manifes­taient les cartes traditionnelles. Celles­-ci devaient en effet refléter la hiérarchie implicite de l’empire, qui plaçait la civi­lisation (nécessairement) chinoise au centre d’un monde qu’elle dominait ontologiquement, puisque en son cœur régnait le fils du Ciel qui par son acti­vité rituelle garantissait la pérennité du Tianxia (tout ce qui est sous le ciel).

Pourtant, sous l’épais vernis de la modernisation, et malgré le changement de régime de 1949, le surmoi impérial continue d’informer les pratiques géopolitiques en Chine, jusqu’à aujourd’hui. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne les positions chinoises sur les questions territoriales, notamment dans la zone qu’il est aujourd’hui conve­nu d’appeler «l’Indopacifique ». Avec la carte factuelle de 1934, coexistaient des «cartes de l’humiliation» dont William Callahan a montré l’enracinement dans la tradition impériale et dont il faut sou­ligner l’importance pour comprendre les positions officielles chinoises actuelles (1).

Cette tension entre une Chine «républi­caine», nation parmi les nations, et une Chine impériale consciente de son uni­cité et de sa centralité, mais «humiliée» par les barbares occidentaux est constitu­tive de l’attitude chinoise à l’égard de son environnement géopolitique, notamment dans ce qu’il est convenu d’appeler, sous l’impulsion des grands voisins de la Chine et des États-Unis, la région indopacifique.

Irrédentisme: le terme est utilisé pour qualifier le nationalisme qui défend l’adjonction à un État de certains territoires devant, à ses yeux, légitimement y être rattachés, par exemple parce qu’ils en ont autrefois fait partie ou parce que leur population est considérée par ces nationalistes comme historiquement, ethniquement ou linguistiquement apparentée.
Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Irr%C3%A9dentisme

En effet, comment comprendre l’émer­gence du concept géopolitique d’In­dopacifique en Inde, au Japon et aux États-Unis, sinon dans le contexte de la montée en puissance de la Chine? C’est en réaction à l’irrédentisme chinois, d’autant plus inquiétant pour ses voisins qu’il s’appuie sur une puissance militaire, diplomatique et économique chaque jour plus grande, que ce concept a été progressivement adopté par les pays de la région, au point de devenir un point de ralliement pour ceux qui veulent contrer l’émergence chinoise.

AUX SOURCES DE l’IRRÉDENTISME CHINOIS

Au début des années 1930, le géo­graphe Hu Huanyong, après avoir suivi à Paris les enseignements de Jean Brunhes et d’Emmanuel de Martonne, devient conseiller du gouvernement de Nankin. Hu Huanyong passe à la postérité pour avoir tracé en 1935 la «ligne Hu» qui sépare la Chine selon un axe nord-sud: à l’est la Chine peuplée et à l’ouest la Chine déserte. Un an auparavant, Hu avait fait paraître dans la Revue diplomatique chinoise, un article dont le titre («La France et le Japon convoitent les îles de la Mer méridionale [chinoise]») attire l’attention des autorités (2).

Hu explore la littérature japonaise et française qui décrit ces îles lointaines et souligne l’in­térêt supposé de ces deux grandes puis­sances pour elles, suscitant en retour l’intérêt des Chinois eux-mêmes pour des îlots dont ils ignoraient jusqu’alors manifestement l’existence. Ainsi, avec l’article de Hu, la Chine découvre dans un même mouvement quelle «possède» des îlots très au sud des Paracels et que ces îlots sont «convoités» par la France et le Japon.

En effet, au début des années 1930, la France et la Chine se disputaient ouvertement la souveraineté des Para­cels, mais le sort des Spratleys, situées beaucoup plus au sud, échappaient manifestement à l’attention des stratèges chinois. Il a fallu que la France déclare sa souveraineté sur ces îles à la Société des Nations en 1933, après que le bâti­ment français La Malicieuse en eut pris possession, pour que la Chine proteste et affirme sa souveraineté sur les îles en question. Mais dans une protestation officielle de 1932 contre les prétentions françaises sur les Paracels, la République de Chine affirmait encore que ces der­nières étaient la limite méridionale de la souveraineté chinoise…

À travers cet exemple se dessine la façon dont le discours irrédentiste chinois a pris forme à l’époque moderne. Alors même que la Chine «déhistori­cise» systématiquement ses arguments (les territoires revendiqués apparte­nant systématiquement à la Chine, selon la rhétorique officielle, «depuis les temps anciens» ), il apparaît que ses revendications s’inscrivent dans le cadre d’une rivalité propre à la période moderne où les puissances entrent en lutte pour affirmer leur souveraine­té sur des territoires périphériques qui n’avaient jusqu’à présent guère sus­cité l’intérêt de quiconque. Les pre­mières constitutions de la République se contentaient en effet d’affirmer que «le territoire souverain de la République restait le même que le domaine de l’em­pire (3)». Mais quel était donc préci­sément le domaine de l’empire? Le domaine impérial était organisé en cercles concentriques autour de la capi­tale impériale. Les marges de l’empire préoccupaient bien peu la bureaucratie impériale qui depuis Pékin n’avait guère le souci de délimiter clairement son ter­ritoire, sinon parfois pour distinguer les populations «chinoises» dont la juridic­tion relevait de l’empire et celles qui pou­vaient se régler sur leurs propres cou­tumes barbares. Ironie de l’histoire, cette négligence hautaine à l’égard des popula­tions non chinoises, même présentes sur le territoire impérial de façon perma­nente, sera progressivement retournée à leur profit par les puissances occiden­tales qui en feront dans les concessions et ailleurs la source de «privilèges» plus tard dénoncés comme exorbitant par les nationalistes et les communistes chinois.

RECOUVRER «LES TERRITOIRES PERDUS»

Mais au-delà de ce pragmatisme juri­dique, sur le plan symbolique, c’est le monde entier qui était une fois pour toutes sous l’autorité politico-religieuse de l’empereur, même si les lointains barbares, perdus dans les brumes du monde sauvage, n’avaient pas la chance de le savoir. L’époque moderne marquera au contraire un progressif investisse­ment des marges de l’empire, au fur et à mesure que la Chine confrontée à la nécessité de définir ses frontières face à l’Occident développera un discours virulent sur les «traités inégaux» que les puissances occidentales et japonaise auraient contraint l’empire à signer, alors que celui-ci se trouvait dans un état de faiblesse et de semi-colonisation.

Mais ce n’est pas tant le caractère inégal de ces traités qui traumatisa l’empire, que leur caractère égal: les traités impliquent en effet l’idée de deux parties contractantes situées sur un plan formel d’égalité, situation fondamentalement impensable pour «l’Empire céleste» dans son com­merce avec des puissances extérieures.

Pékin fonde aujourd’hui ses revendi­cations en mer de Chine méridionale sur une carte produite par la République de Chine en 1947, une carte compre­nant l’ensemble de la mer en question comprise à l’intérieur d’une «ligne en onze traits», devenue aujourd’hui une «ligne en neuf traits» qui comprend la totalité de la mer de Chine méridionale selon des modalités qui n’ont rien à voir avec le droit international. William Cal­lahan a en effet montré que ce maxi­malisme est un héritage paradoxal des cartes de l’humiliation nationale qui, en indiquant l’extension maximale du système tributaire chinois pendant les Qing, permettait de mesurer ce que la Chine avait perdu du fait de l’incurie de l’empire au XIXe siècle. Sur la carte de l’humiliation nationale de 1927, la «frontière» maximum est désignée
comme étant «l’ancienne frontière nationale» et non «l’ancienne frontière
impériale» cultivant dans l’imaginaire national chinois le sentiment que l’his­toire moderne, jusqu’à l’avènement des forces patriotiques du Kuomintang ou du Parti communiste chinois, est une longue suite de dépeçages de la Chine par des nations prédatrices étrangères. Plus encore, cette position maximaliste impose dans l’imaginaire chinois que toute négociation sur les frontières qui se conclurait par une renonciation à une partie des mythiques «territoires perdus» serait une forme de concession chinoise qui mériterait d’être payée en retour par ses voisins.

CARTOGRAPHIE ET PERFORMATIVITÉ

L’inscription de la Chine dans son environnement géopolitique est infor­mée par une autre spécificité de la gou­vernance chinoise, qui trouve ses racines elle aussi dans la Chine impériale. Dès l’origine, les cartes chinoises ne sont pas dans leur essence descriptives, mais per­formatives (4). De la même façon que la parole de l’empereur, comme son acti­vité rituelle, vise moins à décrire le monde qu’à le produire, les cartes officielles chinoises visent moins à décrire le monde qu’à le modeler. C’est ainsi que la Chine ne distingue pas d’un point de vue cartographique les territoires qu’elle revendique et les territoires qu’elle pos­sède effectivement. En 2012, Pékin a même renforcé sa législation contre ceux qui produisent ou font circuler des cartes «illégales», c’est-à-dire des cartes qui décriraient la réalité de l’in­dépendance de Taïwan par exemple. Ainsi, avec ses cartes qui comprennent l’ensemble de la mer de Chine méridio­nale, Taïwan, les îles Senkaku/Diaoyu et les territoires himalayens contrôlés par l’Inde ou le Népal, la Chine veut anti­ciper aujourd’hui sur la réalité future qu’elle souhaite; elle veut produire, par un mensonge avalisé par tous, la réalité de demain: «Le mensonge est plus fort que la vérité, car il comble l’attente.» (Hannah Arendt)

Les pays limitrophes de la Chine comprennent parfaitement la nature de l’irrédentisme chinois. Pékin se trouve aujourd’hui en conflit territo­rial non seulement avec l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est disposant d’un accès à la mer de Chine méridionale, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei, Taïwan, et même Indonésie, mais aussi avec plusieurs de ses puissants voisins dont l’Inde, contre laquelle elle a mené une guerre éclair et victorieuse en 1962, à la suite de négociations territoriales qui ont mal tournées. Les tensions ter­ritoriales entre les deux pays restent récurrentes et même fréquentes, exa­cerbées par la lutte pour la supréma­tie régionale. Il en va de même avec le Japon, pays avec lequel des crises graves ont éclaté récemment (en 2005-2006 et en 2010-2012). Les Chinois qui se déclarent souverains depuis les années 1970 sur un petit archipel contrôlé par le Japon (Senkaku en japonais, Diaoyu en chinois) n’hésitent pas à l’occasion à aller jusqu’à remettre en cause la souve­raineté du Japon sur l’ensemble d’Oki­nawa, l’ancien royaume des Ryûkyû sur lequel la Chine impériale et le Japon exerçaient tous deux leur suzeraineté, avant son intégration pleine et entière, en 1875, au territoire japonais.

La montée en puissance de la Chine comprend donc une dimension vindi­cative qui ne laisse pas d’inquiéter ses voisins : effacer « le siècle des humilia­tions » et les pertes territoriales qui dans l’imaginaire politique l’accompagnent. Ce programme structure l’action poli­tico-diplomatique de la Chine, mais n’empêche pas les accommodements pragmatiques avec des puissances considérées comme moins menaçantes pour la Chine que les États-Unis, ou non alignées sur elle (par exemple la Russie et les pays d’Asie centrale, avec lesquels des accords de délimitation de frontières ont été conclus dans les années 1990). Mais ce pragmatisme fait-il le poids face aux affects politiques qui structurent depuis des décennies le discours politique chinois? Il est permis d’en douter.

NOTES

  1. William A. Callahan, “The Cartography of National Humiliation and the Emergence of China’s Geobody”, Public Culture, 2009.
  2. Hu Huanyong, “La France et la Chine convoitent les iles de la Mer méridionale”, Revue diplomatique, mai 1934.
  3. William A. Callahan, op. cit.
  4. Je me permets de renvoyer à ce sujet à mon article: “La cartographie en Chine du “rêve chinois” à la réalité géopolitique”, Outre-Terre 2014/1 (N° 38), p. 342-348.

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