DOMINIQUE (DOCI) ET LA TENTATION

Ma chambre frissonne. A travers les parois et le papier vermoulu dont elles sont tapissées, mystérieux et froid comme il sied à un messager nocturne, le vent de cet automne (Atuntze 1948) enneigé m’arrive tout droit des hauts sommets où bat la tempête. A son passage, un monde insoupçonné sort du silence. J’ignorais avoir d’aussi nombreux voisins.

Depuis la plume qu’un moineau a laissée prise à une écharde, jusqu’aux planches qui jouent dans les mortaises forcées, chaque chose dit son mot, a son bruit, son mouvement. Une lampe à acétylène éclaire ce concert. Je suis assis d’un côté de la lampe ; mon serviteur et son ombre sont de l’autre. Je regarde l’homme ; je regarde l’ombre : ce ne sont pas les mâchoires qui me font peur, c’est le front.  Oh ! je ne veux pas défigurer un ami. Dominique est un bel homme.

Même, si je ne craignais que mon apostolat ne fût trop violent, j’aimerais être bâti comme lui. Les mâchoires en fer à cheval, très voraces, sont si fortes qu’on s’étonne de les voir chômer un instant. On ne voit pas le croc qui les retient à l’os temporal, mais on le sait indémontable. Le front est ce que l’on peut imaginer de plus « shock-resist ». L’os est pris comme dans un étau entre les tempes qui partent à angle droit ; il est ample, un peu bombé. Derrière, on sent qu’il s’y trouve du « rien à faire ». 

LOVEY-TORNAY ET DOCI

La pensée que ce crâne sera un crâne historique ne me quitte point. Comment donc ? Voici. Notre vieil univers peut bien vieillir encore des siècles durant, malgré la bombe atomique. D’autre part, il n’est pas impossible, il est même fort probable que les savants à venir, comme ceux d’aujourd’hui, fouilleront tous les méridiens de notre planète — elle est si petite — pour trouver des hommes nouveaux. Que l’un des fossoyeurs vienne à dégager la tête de mon domestique enfouie quelque part au pied des cimes himalayennes : il s’extasiera  —  je m’extasie moi —, mieux qu’en face d’un vivant ; il admirera la puissance des os, la force des sutures. La structure des cellules qui ne pourront pas ne pas ressembler à celles des plus antiques ossements humains et même simiesques découverts sur la terre qu’Adam a habitée. Mon docteur étudiera la nature du terrain sur lequel Dominique sera mort. Il trouvera que ce terrain est très vieux. De fait, qui pourra en dire l’âge ? Enfin, il tirera une conclusion. Laquelle ? En ces temps futurs, dans un des musées de l’homme, à côté de l’homme de Neanderthal, on verra le crâne de Dominique avec, au-dessous, une notice à peu près ainsi rédigée :Homme des HianalayasCe qu’il y a de mieux par rapport au singeExistence probable: 200 000 ans avant l’ère atomique Dominique ne me hait point ; il ne déteste que mon silence. 

MARIA EX-FIANCEE DE DOCI RENCONTREE DANS L’ANCIENNE RESIDENCE EN 1998 et 1999

Comme je regarde dans le vide depuis un peu de temps, il s’aperçoit que je rêve, peut-être à son sujet. J’ai l’impression qu’il voudrait connaître mon rêve. Maintenant, il s’accoude sur la table, fait jouer le mécanisme des mâchoires, ouvre la bouche et dit :—Père, je n’y comprends rien ; non, je n’y comprends rien.—Ni moi non plus. Mais enfin, explique-toi.—Mes parents sont des chrétiens convaincus. Mon père est un homme sévère. Ma mère est quasi irréprochable. Les enfants de mes parents sont des vrais caïnites. Il semble que meilleur est l’arbre, pire soit le fruit. A la maison, nous sommes des jeunes gens et jeunes filles. Nos parents devraient pouvoir se reposer ; or, voici la troisième fois qu’ils entrent en prison à cause de nos méfaits. La première fois, ce fut à cause de ma soeur aînée. La deuxième fois, à cause de moi ; la troisième, à cause de ma cadette ; et Dieu sait ce qui les attend encore de la part des autres. Moi, ce n’est rien ; je suis auprès du Père : je puis me sauver. Mais ma soeur, où mourra-t-elle ? Je n’en dors pas ! Depuis un instant, j’ai saisi ce que Dominique a dans le coeur et ne dit pas. Je souris longuement. Dominique sait ainsi que je sais. Car, d’après un sous-entendu convenu entre nous, quand l’un sourit. l’autre est deviné.—Fils, si tu ne peux dormir, ce n’est ni la piété filiale ni le zèle fraternel qui t’en empêchent ; mais le repos absolu que tu te paies. Travaille davantage ; tu dormiras mieux. Malgré cette réserve, je ne doute point de tes peines ; j’y compatis ; et si tu l’acceptes, voici le remède qui peut te les rendre supportables. Admets que personne de nous n’est innocent, soit en raison des péchés déjà commis, soit en raison des péchés qu’il commettra ou qu’il pourra commettre. D’autre part, Dieu pardonne tout et punit toujours. Ainsi donc, nous ne pleurons jamais sans raison ; nous ne payons jamais à tort même lorsque l’injustice nous y oblige. Consolons-nous pourtant. Si nous ne pleurons pas innocemment, ceux qui le désirent ne pleurent pas non plus sans mérite. Et une larme qui ne laisse sur la joue aucune trace verra son sillage traverser l’éternité. Tes parents sont malheureux, donc ils sont amis de Dieu. Il ne faudrait pas qu’en ce monde ce soit les réprouvés qui portent la croix, et non les justes, car il arriverait que les premiers taillés à l’image du Christ, iraient au ciel et les autres pas. Tu attends de moi une obole pour soulager tes parents. Tu fais bien d’avoir cette pensée.   Pour moi, le problème est différent. Qui dévorerait l’aumône ? Ce ne seraient pas les tiens, mais les Lamas. Or, il ne convient pas de jeter les biens de l’Eglise dans lagueule de ses ennemis. .— Tu as raison, Père, fit Dominique ; et il s’en alla. M. Tornay.C.R.

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