L’ARC-EN-CIEL DE YERKALO N°1-BURDIN Emile et LOVEY Angelin

(Édition du soir)

L’ ECLAIR est mort, vive l’ECLAIR pourrait-on dire. Mais non! le conseil d’administration du journal a décidé de ne pas ressusciter l’éclair, ou, plus exactement, de le continuer sous un nom nouveau: “L’ARC-EN – C I E L”. Voici nos raisons:

1° Un titre, c’est un programme; oui, ce peut être aussi un présage. Or, je vous fais juges! De ces deux mots: l’éclair, l’arc-en-ciel, qui désignent l’un et l’autre de phénomènes célestas, lequel préférez-vous?

L’éclair, emblème de la colère, de la vengeance; l’arc-en-ciel, emblème et gage de la paix! Jupiter lance l’éclair et la foudre pour terrifier les mortels, mais Dieu fait paraître un arc-en-ciel pour les ramener à la confiance, après le terrible châtiment du déluge.

L’éclair paraît eh l’Orient et montre jusqu’en Occident, mais, à son aspect, on courbe la tête comme sous un fouet divin; sa lueur fugace éblouit et n’éclaire point; sa ligne est brisée! L’arc-en-ciel, véritable trait d’union, pose ses pieds sur notre terre et élève sa tête jusqu’aux cieux, nous invitant à élever la nôtre vers Celui qui nous propose la paix! Sa douce clarté attire le regard; la variété de ses couleurs, l’harmonie de sa courbe charme la vue!

2° Une autre raison, qui a aussi son poids, est que le jour de la mort du P. Burdin, rédacteur en chef de l’ECLAIR, un arc-en-ciel s’est montré au-dessus de notre résidence de Yerkalo. Le ciel était limpide comme sait l’être le ciel du Thibet. Peu avant midi, donc au moment où notre cher confrère quittait cette vallée de larmes,
la foule des paysans de Pétines, village voisin de Yerkalo, vit paraître quelques nuages prenant la forme de belles fleurs, puis, un arc-en-ciel s’élevant juste au-dessus de la Mission. Cette apparition insolite d’un arc-en-ciel frappa vivement les paysans qui, sachant le père gravement malade, en conclurent qu’il était mort d’une belle mort, qu’il était parti pour le ciel! Voilà ce qu’on m’a rapporté: je vous le livre tel quel.

Premier vendredi. Le P. Burdin qui, tout comme à Bahang d’abord, a établi ici le premier vendredi, m’initie à la façon dont se celèbre cette solennité et tient à ce que j’officie. Hélas! le bon père ne se dcutait qu’il me donnait une leçon immédiatement pratique et qu’il n’assisterait plus à cette cérémonie! Fête bien suivie:
45 confessions et communions, c’est dire un huitième des chrétiens.

Toilette de . . .  et de la résidence en vue du nouvel-an. Chaque famille députe un membre et fournit un boisseau de gypse qu’on baratte pour en faire une sorte de lait de chax dont on asperge les murs. malgré le froid et le vent, le Père passa la matinée dehors à surveiller les travaux. L’après-midi,il m’emmène visiter quelques fa-milles. C’était ma première sortie depuis ma typhoïde. En rentrant, le Père me dit: les pauvres sont contents quand on leur fait visite. Au souper, le Père ne mangea guère. Peu après huit heures, je manifestai le désir d’aller me coucher: j’étais fatigué de notre petite incursion dans le village. . . . aussi, me dit le Père, je m’en vais me coucher, car je ne suis pas très bien disposé. Nous ne vîmes rien d’alarmant en cela.

Le lendemain, le Père qui avait frissonné toute la nuit, ne put dire la messe. Je vins le voir avant de célébrer. Le Père s’était levé; par acquis, il avait bourré une pipe; il en tira deux bouffées et la posa. bien vite sur son bureau, disant: la pipe n’est pas bonne ce matin. Je l’engageai à se recoucher et à prendre une bonne suée pour dissiper le froid pris la veille. Hélas! combine nous nous trompions! Bientôt, il devint évident que nous étions en face d’une typhoîde qui ne tarda pas à se compliquer de diverses façons: vomissements de bile, néphrite aiguë, et, après deux jours de hoquet incoercible, une angine qui rendit impossible toute sustentation du malade et finit par l’emporter. C’est, en effet, étouffé par un crachat qu’il ne put expectorer que le Père mourut, alors que la fièvre était tombée à 37°7 la veille, pour remonter un peu le matin du jour de la mort. Le Père fut conscient de la gravité de son état, et c’est en parfaite connaissance qu’il demanda et reçut ls derniers sacrements Mais crut-il au’il allait mourir? –  je n’en sais rien; en tout cas, il ne m’en a jamais parlé. Le vendredi 11, peu avant midi, tout était fini.

Et maintenant, comment ne pas admirer la bonté de Dieu qui m’a conduit à Yerkalo, comme à mon insu, pour assister le Père dans sa dernière maladie, lui administrer les sacrements et procéder à ses funérailles’! le Père, dans sa joie, m’avait acceuilli comme un envoyé de Dieu; je l’étais en effet. Il faut savoir que l’étais Parti de Tsechung avec l’intention de visiter les quelques chrétiens d’Atentze et de m’en retourner. Arrivé à ce village, je fus pris d’une irrésitible envie de voir Yerkalo et de faire visite au Père Burdin qui, en près de 5 ans de séjour ici, n’avait pas encore eu la joie d ‘accueillir un seul confrère. C’est ainsi que, le ler. décembre, je franchis la frontière du Thibet interdit, et arrivai, quelques heures après, chez le Père Burdin.

 Comme je tenais à rentrer à Tsechung pour la Noël, je pressais le départ et m’informais chaque matin s’il n’y avait pas des caravanes en partance vers le bas. Le Père me taquinait un peu: :N’êtes-vous pas bien dans la villa Tintet ?” – Certes, j’y étais bien et nous avons passé des heures charmantes à nous entretenir des histoires passées ou présentes concernant ce poste, unique en son genre, et à deviser de l’avenir! Que de projets, que d’angoisses et de peines! Mais aussi que de fierté, de courage et d’ espoir! La Vierge-Marie, reine du Thibet et Patronne de Yerkalo, n’abandonnerait pas son fief et, malgré la rage de Satan et de ses suppôts, lamas et consorts, on irait de l’avant!

Mais, l’avenir est à Dieu! La veille du jour où j’aurais du me mettre en route, je tombai malade: ce fut une typhoïde. Maladie grave, certes, mais qui fut adoucie pour moi, grâce à un reste de quinby que le Père tenait en réserve pour lui, grâce aussi à la vaccination anti-typhique qu’on me fit à Hanoï, lors de ma venue en Mission, vaccination qui, d’après les grands livres, si elle ne peut donner une immunité très prolongée, contribuera toutefois à rendre moins virulente l’attaque toujours possible.

Cette simple constatation ne devrait-elle pas porter les Supérieurs de Mission à assurer à tous les missionnaires le bienfait de la vaccination anti-typhique? – Le jour des Rois, je pus me rendre pour la première fois dans le bureau du Père; la fève lui étant échue, je tenais à féliciter ce roi éphémère. Puis, ce fut la convalescence, longue, interminable; les genoux surtout se montrèrent rebelles; si bien que je dus renvoyer tout seul mon domestique et me résigner à passer le nouvel-an chinois à Yerkalo.

Si je parle de résignation, c’est que j’avais réellement pitié du R.P. Goré, laissé tout seul avec un ministère difficile à remplir, surtout vers le nouvel-an où il y a toujours beaucoup de malades. Pour moi, au contraire, c’était l’idéal: aucun souci, aucun travail; je pouvais me refaire une peau neuve et reprendre des forces, tant physiques qu’intellectuelles et morales, en la compagnie d’un charmant confrère.

J’eus malheureusement trop tôt l’occasion d’employer le peu de forces qui m’étaient revenues: le 6 février, donc exactement un mois après ma première sortie de la chambre, le P. Burdin tombait à son tour malade, “victime, comme l’a si bien dit le P. Goré, de sa charité envers les malades et spécialement envers moi!” – Les remèdes étaient épuisés et vous savez le reste par ce qui a été dit ci-dessus. Pour ma part, si j’ai été heureux de pouvoir rendre au bon Père une partie des bons soins qu’il m’avait prodigués, il est impossible de vous dire la peine que je ressens de n’avoir pas eu le même succès que lui et ce d’autant plus que le Père avait employé à me soigner las remèdes qui, sans doute, l’eussent sauvé!

En l’absence de tout Père, les lamas, seigneurs temporels, eussent apposés les scellés et chargé les chrétiens de leur conservation. Un accident a provoqué peut-être, cela s’est déjà vu, aurait pu arriver, et alors nos pauvres chrétiens eussent été mangés à la sauce lameïque!

Encore un fait qui m’a frappé après coup: j’avais préparé une feuille pour noter la température da malade, et ce, jusqu’au vendredi 16 février inclusivement. Sans doute, j’escomptais que le Père aurait guéri à ce moment: ce fut le jour de sa mort! Ce jour que l’église appelle le “dies natalis”, ce jour-là, le Seigneur l’aura guéri de toutes nos maladies et misères. Il aura séché toutes ses larmes, en versant dans son âme le baume souverain de la vision béatifique! Cher confrère, reposez dans la paix du Seigneur! Que l’arc-en-ciel brille en nimbe autour de votre tête, pour l’éternité!

Dans ces pays, hélas! quand un chef de maisons, on n’a pas grand temps à accorder aux larmes! Après les prières de la recommandation de l’âme et un De profundis récité avec les chrétiens accourus à la triste nouvelle, il fallut procéder à la toilette funèbre, et prendre immédiatement les dispositions matérielles pour nourrir la population qui, du vendredi au lundi, jour des funérailles, fut entièrement à la charge de la Mission. Il est vrai que les chrétiens rendirent bien son aumône au Père de . . .  qui les nourrissait pour la dernière fois, soit en priant auprès de sa couche funèbre, soit en se cotisant pour offrir des Messes pour le repos de son âme!

Puis il fallut bien se résigner à communiquer cette nouvelle aux confrères, à . . . d’abord, à qui je fis télégraphier par les bons soins de notre gardien de Batang. Un courrier spécial fut dépêché sur Tsechung. Le R.P. Goré et les autres confrères également eurent la douleur d’apprendre la mort du P. Burdin avant de savoir qu’il fût malade. Mes lettres, expédiées les 7 et 12 crt. n’étaient pas encore arrivées à destination!

Le dimanche après la messe, le cadavre du Père qui était resté exposé dans le salon, fut transporté à l’église et mis dans le cercueil, qu’on ne cloua que le soir. Les traits du père étaient d’une majesté sereine.

Le lendemain, j’eus un cas de liturgie à résoudre: fallait-il replacer le cercueil à la porte de l’église pour faire la levée du corps? Je crus pouvoir réciter les prières sur place. Pour honorer le caractère sacerdotal du défunt, je tins à chanter les prières de la levée du corps et celles de l’absoute. Tout à coup un crépitement de pétards vint couvrir ma voix qui n’a rien de tonitruant: c’était les Pétards que le Père avait acheté pour le nouvel-an; on les fit éclater au milieu de l’église, et vous pensez si ça résonnait sous la voûte de bois! Enfin, si je perdis un peu le ton, je ne perdis pas le fil et arrivai heureusement au bout de mon Libera!

Durant le parcours et au cimetiere, les pétards et les coups de feu crépitèrent à nouveau. Hélas! le moment de la séparation était arrivé! L’eau bénite, mes prièrres et mes larmes, voilà tout le cadeau que je pus offrir à ce confrère qui m’était devenu si cher au cours de ces deux mois et demi de séjour à Yerkalo.

Cher confrère et ami, vous n’êtes pas mort pour nous! Vous vivez près de Dieu! votre corps, telle la terre en hiver, dort son sommeil! Au printemps de la Résurrection, vous vous épanouirez comme une rose pour le jour de l’Éternité! Dieu vous a relevé de votre heure de veille. Le soin du troupeau nous incombe désormais.

Priez rour nous, vos confrères! Faites que nous atteignions le port du salut où vous vivez déjà! Veillez encore sur ce troupeau qui vous fut confié et que vous avez quitté sans l’abandonner!

Le vendredi suivant, la pierre gravée étant prête, pierre portant une triple inscription en latin, en chinois et en thibétain, le monument du Père fut achevé; monument bien modeste pour la Chine, mais convenable pour le Thibet.

Le lundi, 26, office solennel de septième pour le repos da Père. D’ailleurs les fidèles assistent assez nombreux, chaque jour à la messe et réciteront, durant un mois, comme le veut le Règlement de la Mission, l’office des défunts.

Ce même jour, retour du courrier envoyé à Tsedong. Le P. Coré m’enjoint d’attendre ici la réponse de Mgr. qui statuera. Au cas contraire, le P. Coré s’entendrait avec le P. Lattion. Déjà, en vue de cette éventualité, le P. Lattion a reçu l’invitation de se rendre à Tsechung.

De toute façon, la mort prématurée du P. Burdin nous laisse dans un cruel embarras: plus de prêtres, voilà la douloureuse constatation!

Tout ce mois de février a été excessivement calme. Les brigands qui se tenaient dans la gorge entre Atentze et Dong se sont retirés. Par ailleurs, le nouvel-an constitue comme une trêve de Dieu pour les procès et les chicanes et c’est heureusement dans les circonstances actuelles. La contagion a contribué pour sa part, à tenir à l’écart quelques clients indésirables.

En terminant cette chronique, je me recommande, moi et ce poste, à vos Prières; prions le Maitre de la moisson d’envoyer des ouvriers dans son champ!

Yerkalo, ce 8 mars (1945).

A. Lovey, C.R.

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